Chapitre 3 Milena
Le réveil fut difficile. Comme un lendemain de fête. Nora devait recevoir son amie de longue date, Milena. D’origine arménienne, trente-neuf ans, elle était artiste peintre. Elle sillonnait la région pour vendre ses tableaux, dans l’espoir d’être un jour exposée dans une galerie d’art et de pouvoir vivre de ses œuvres. Milena était grande, un peu ronde. Un style bohème, de longs cheveux auburn bouclés lâchés, des yeux verts perçants.
Il était midi et le soleil tapait déjà lourdement sur le toit de la maison. Nora occupait l’espace entre le grenier et l’étage où vivait sa propriétaire. Comme pour colmater une brèche, ou comme un rat… La chaleur se faisait déjà ressentir dans la petite pièce.
Milena arriva avec son énergie habituelle, une boîte de pâtisseries arméniennes qu’elle avait soigneusement préparées :
— Alors, comment ça va? T’as les yeux gonflés… Me dis pas que t’as pleuré?!
Nora ne répondit pas. Elle détourna simplement le regard et proposa un café à Milena. Elles étaient amies depuis plus de dix ans. Elles s’étaient rencontrées lors d’une exposition et s’étaient rapidement liées d’amitié. Leur relation n’était pas facile, mais elles tenaient l’une à l’autre. Milena aimait provoquer, s’exprimer, profiter de la vie telle qu’elle était, comme elle venait. Elle poussait régulièrement Nora hors de sa zone de confort. Milena était une femme brillante qui n’aimait pas les demi-vérités. Elle était directe mais bienveillante. Nora, elle, lui apportait l’écoute dont elle avait besoin et lui rappelait parfois comment faire preuve de tact.
— Bah alors, dis-moi, ne reste pas dans ton silence!
Nora termina son café d’une traite, posa la tasse et, dans un discours monotone, décrivit la soirée : le vacarme, l’échange de regards, le verre cassé, les sanglots…
— Il s’appelle Matteo, j’ai entendu quelqu’un du groupe l’appeler.
— C’est un bon début, tu connais son prénom.
— Je m’en fiche de son prénom, je ne sais même pas s’il va revenir, je ne l’ai jamais vu auparavant.
— Si tu te fiches de son prénom, pourquoi tu t’es mise dans cet état? répondit Milena, une pointe de malice dans son regard.
— Je ne sais pas, Milena, c’est encore très confus. Qu’il revienne ou pas, quelque chose doit changer. Je crois que je ne supporte plus cette situation. Ce studio, ce boulot, puis cette solitude… ça fait dix ans que je tourne en rond.
— Alors c’est peut-être l’occasion, ma belle. Je ne crois pas au hasard des rencontres que l’on fait.
— Mais j’ai même pas su dire un mot.
— Disons que c’est normal au début, pour quelqu’un comme toi qui est timide. Mais trêve de plaisanterie. Arrête de t’autosaboter. Tu mérites d’être heureuse.
— Merci pour ta sincérité, Milena.
— Au fait, Nora, j’ai une exposition à Avignon la semaine prochaine. Je t’embarque?
— Je n’ai pas de congés pour le moment.
Elles finirent leur après-midi à l’ombre du grand figuier. L’air chaud soufflait et l’odeur sucrée, presque suave, se dégageait de l’arbre, se mêlant à celle des pâtisseries et du café. Leurs cœurs, leurs rires, un peu plus légers.

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