La demande

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C’était moins de deux.

Pourtant, une occasion pareille, cela ne s’oublie pas.

La notification sur son périphe lui avait rappelé l’échéance. Il avait beau détester ces bidules, il devait bien admettre qu’en de rares occasions, ils savaient se rendre utiles. Comme ce matin.

Il ne se souvenait plus du moment où il avait reçu le prompt. Le message éphémère sans en-tête n’était pas signé. Une série d’instructions pour le périphe et une phrase : “Votre demande a bien été prise en compte.”

Le problème avec les notifications, c’est qu’elles vous préviennent toujours trente minutes avant l’échéance. Un moyen de mettre la pression avant les entretiens, histoire de réduire les chances du candidat. Un truc psychologique.

Il avait dû courir pour arriver à l’heure. Il détestait ça. Cela lui avait donné chaud et soif. Le périphe lui avait indiqué le meilleur chemin, mais son poids jouait toujours contre lui, surtout dans les escaliers.

La salle d’attente était vide et aussi accueillante qu’une morgue. L’odeur d’acétone devait y être pour quelque chose. On ne pouvait pas manquer l’unique banc en aluminium posé au centre. À bout de souffle, il s’y laissa tomber pour sauver les apparences. Il crevait d’envie de boire un verre d’eau.

Il n’était pas en retard.

Une des parois de la pièce coulissa dans un murmure. Une voix l’invita à entrer.

La pièce était la soeur jumelle de la première, à un ou deux détails près. La lumière était moins vive et le froid de la climatisation plus mordant. Il frissonna. Un grand bureau trônait au centre, occupé par une femme.

Une femme splendide, brune et pulpeuse. Un fantasme.

Il s’assit sans attendre et s’empara du verre d’eau posé devant lui.

“Bravo ! Vous êtes à l’heure.

— C’est … parce que … j’ai couru, fit-il en entrecoupant sa phrase de gorgées d’eau. Je n’aime pas courir vous savez.

— Oui, nous le savons.”

Il prit le temps de regarder autour. Il ne vit personne.

La femme s’était tue. Le temps de lui permettre de finir son verre, pensa-t-il. Mais elle ne dit rien d’autre. Le silence s’étira. Cela le mit mal à l’aise.

“C’est drôle, mais vous… vous êtes exactement comme je l’imaginais.

— C’est normal, reprit-elle en inclinant légèrement la tête. Tout est conforme.”

Il eut un petit rire gêné.

“Pourquoi vouliez-vous me rencontrer ?

— Pour faire suite à votre demande.

— Ma demande ? Je ne comprends pas.

— Que ne comprenez-vous pas ? Souhaitez-vous que je vous donne une définition du mot demande ?”

Elle inclina la tête de l’autre côté.

“Mais… mais… mais non voyons. Je ne comprends pas.

— Que ne comprenez-vous pas ? Souhaitez-vous que je vous donne une définition du mot demande ?

— Mais… vous venez déjà de me le demander. Vous me prenez pour un idiot ? C’est… c’est juste une formule.

— Souhaitez-vous que nous reformulions ?

— Reformuler quoi bordel ?”

Il continuait de suer malgré la clim. Cette saloperie commençait à lui mettre en vrac les sinus. Il aurait bien pris un autre verre d’eau.

“Votre demande ?”

Elle le fixait calmement.

Il se dit qu’elle devait porter un masque pour cacher ainsi ses émotions. Il ne parvenait pas non plus à voir si elle respirait.

Il écarquilla les yeux.

“C’est une blague ? C’est ça hein ! Il y a des caméras partout et on me filme. C’est pour ce jeu à la télé.”

Il éclata de rire. Un rire trop fort et trop long.

La femme ne cilla pas.

Il reprit son souffle.

“Je dois admettre que vous êtes vraiment doués. J’ai failli y croire. Allez ! C’est bon ! J’ai tout découvert. Vous pouvez sortir", hurla-t-il en applaudissant.

Silence.

Son sourire se mua en une grimace figée.

“Hé ! J’ai dit que c’était bon !”

Il perçut comme un petit claquement de langue mécanique venant du bureau. Le verre qu’il avait reposé tout à l’heure n’était plus vide.

La femme inclina la tête.

“Bravo ! Vous avez fait le bon choix.

— Quoi ? Attendez ! Qu’est-ce que vous me chantez là. Je n’ai rien choisi. J’ai dit que c’était bon c’est tout.

— Merci pour votre confirmation. Votre demande est en cours de traitement.”

Il voulut s’arracher de sa chaise mais ses jambes refusèrent d’obéir.

Il n’avait plus de jambes. Son tronc était soudé à l’assise. Il n’avait pas mal. Autour de lui tout se décomposait.

Il hurla.

“Mais qu’est-ce qui m’arrive bordel ? Qu’est-ce que vous me faites ? Je vous en supplie ! Arrêtez ça ! Arrêtez je vous dis ! Rendez-moi mes jambes.”

Son périphe vibra. Une notification. Malgré la panique il parvint à l’extraire en tremblant.

Comme à chaque fois, le prompt était incompréhensible. Il ne put lire qu’une phrase : “Votre demande a bien été prise en compte.”

Un déclic sur le bureau. Ses jambes se tenaient à côté du verre d’eau.

“C’était moins de deux, pensa-t-il.”

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