Chapitre I - Le nouveau venu dans le désert
Je suis arrivé dans l’équipe comme on arrive dans une ville où l’on ne connaît personne : avec le sourire poli, le sac sur l’épaule, et cette impression étrange que tout le monde a déjà une place qui n’est pas la vôtre.
C’était fin juin 2025. J’avais déjà passé quelques semaines à apprendre les automatismes du service, à identifier les voix, les habitudes, les heures où les gens écrivent, celles où ils disparaissent. On m’avait muté depuis les filiales. Quatre ans à gérer des dossiers qui ont leur logique et leurs chemins balisés, puis soudain la Dispute Team : une autre météo. Le même bureau virtuel, mais des tempêtes différentes. Des litiges, des tensions, des clients qui ne comprennent pas, des collègues qui se protègent derrière des formules neutres parce qu’il faut bien survivre au flux.
Je travaillais depuis Kaunas. Remote, la plupart du temps. Je montais à Vilnius une fois par mois, autour du dix, parce que c’était comme ça : l’entreprise avait besoin de voir ses gens exister en trois dimensions, de temps en temps, histoire de se convaincre que nous n’étions pas juste des lignes dans un organigramme.
À Kaunas, mes journées commençaient tôt. L’odeur du café, l’écran qui s’allume, la première vague d’e-mails comme une mer froide. Je m’étais construit une routine carrée, presque chirurgicale, parce que c’était la seule façon de tenir debout quand le reste de ma vie ressemblait à un équilibre mal réglé.
J’avais quarante-six ans. Je suis Français. Petit, compact, brun, les yeux sombres. Je fais partie de ces hommes qui donnent l’impression d’aller bien parce qu’ils savent rire au bon moment. Je n’ai jamais aimé faire peur aux gens, mais j’ai toujours su qu’on peut désarmer une pièce entière avec une phrase, une intonation, un silence. Le sarcasme n’était pas mon défaut. C’était mon outil. Mon extincteur. Mon bouclier. Et parfois… mon allumette.
Dans mon téléphone, il y avait les photos de mes enfants. Mélania avait dix-neuf ans. Sacha quinze. Je les voyais une fois par an, l’été, quand je redescendais à Nice. Le reste du temps, c’était des messages, des appels, des “tu vas bien ?” qui sonnaient trop souvent comme des lettres envoyées à un port où je n’accostais plus. Je ne suis pas un père absent par indifférence. Je suis un père loin. Ce n’est pas la même chose, mais ça fait mal pareil.
Astride, leur mère, était mon histoire d’adolescent devenue une vie, puis devenue autre chose, puis devenue une absence organisée. Nous nous étions connus au lycée, seize ans. On a grandi ensemble, et un jour on s’est fissurés sans le dire, comme ces murs qu’on regarde tous les jours sans voir qu’ils s’effritent. J’ai quitté ce couple à trente-huit ans. Je croyais que quitter était un acte propre, rationnel, presque administratif. J’ai découvert que c’est une opération à cœur ouvert dont on cicatrise en faisant semblant.
Après Astride, j’ai eu une autre femme. Une transition, une tentative, un bout de route. Et même une parenthèse plus étrange, plus libre, plus folle : un temps où j’ai vécu au contact de deux femmes délurées, Virginia et Cindy. Elles étaient tout ce que je n’étais pas : bruyantes, insolentes, vivantes. Ça m’avait amusé. Ça m’avait secoué. Et à un moment, j’ai pensé que je voulais “plus simple”. Comme si l’amour était une facture qu’on peut régler en choisissant l’option la moins chère.
La vie adore punir les raccourcis.
Quand je suis monté en Lituanie avec ma partenaire, je croyais que je prenais un virage logique. On avait vécu trois ans en France, à Nice. J’avais reconstruit une stabilité. J’avais une promesse d’avenir. Et puis, lentement, mon couple s’est mis à ressembler à une pièce où l’air manque.
Ma partenaire était malade. Très malade. Une tumeur au cerveau. Un accident de parachute qui lui avait abîmé la colonne. La maladie d’Addison. Elle ne travaillait pas. Tout reposait sur moi : les finances, les démarches, la logistique, le poids mental. Il y avait aussi ses blessures plus anciennes, celles qu’on ne voit pas mais qui ferment des portes à l’intérieur. Elle avait vécu l’horreur quand elle était jeune, et son corps, depuis, avait appris à se défendre en se coupant. Sexuellement, elle était devenue une forteresse. Et moi, j’étais… tout l’inverse. J’étais feu, j’étais peau, j’étais vie. Pas par vice. Par nature. Et je m’étais retrouvé à vivre dans une maison où il n’y avait plus d’étincelles, juste des obligations.
Je ne dis pas ça pour juger. Je dis ça parce que c’est vrai : à force de porter, on finit par ne plus sentir ses mains. On devient un homme utile. Et un homme utile peut très bien s’éteindre en silence.
Ma sœur Natalia vivait à Barcelone. Je l’appelais souvent. Elle avait cette façon de parler qui vous donne l’impression que l’air est plus léger, même quand vous êtes au fond. On se racontait nos vies, on se mentait un peu, on se protégeait beaucoup. “Ça va”, c’était notre religion à nous.
Alors oui, quand je suis entré dans la Dispute Team, je suis arrivé en étant déjà un homme qui tenait debout. Mais je n’étais pas un homme qui brillait.
Le bureau, à distance, a cette cruauté : il efface les nuances. Les gens ne vous voient pas vous asseoir, vous lever, respirer. Ils ne voient pas vos cernes, vos absences, vos efforts. Ils ne voient que vos phrases. Vos délais. Votre efficacité. Et je suis bon là-dedans. Parce que quand on a une vie qui pèse, on apprend à être impeccable sur ce qui dépend de soi.
Le 26 juin, sur Teams, j’ai commencé comme tous les nouveaux : un message de présentation rapide, des “hello”, des “nice to meet you”, des salutations qu’on oublie aussitôt.
Et puis il y avait les noms.
Dans une équipe, on apprend vite à reconnaître ceux qui parlent beaucoup, ceux qui parlent bien, ceux qui parlent uniquement quand ils n’ont pas le choix. Il y a les gens qui s’excusent même quand ils n’ont rien fait, et ceux qui s’excusent jamais même quand ils ont tout cassé. Il y a les silencieux qu’on respecte, et les silencieux qu’on ignore.
Et parmi ces noms, il y en avait un qui se tenait à distance. Un prénom que je voyais parfois passer dans un fil de conversation, attaché à un dossier, une référence, une ligne. Une présence sans corps. Une efficacité propre. Une façon d’écrire simple, nette, sans théâtre.
Rolina.
Je ne l’avais jamais vue. Je savais juste qu’elle était là, quelque part dans la même équipe. Un de ces profils sérieux, précis, qui ne s’exposent pas. Lunettes, chignon, rigueur. C’est ce que mon cerveau imaginait, parce que mon cerveau aime mettre des étiquettes pour gagner du temps.
J’ai toujours été bon pour sentir l’atmosphère. Pas parce que je suis un magicien, juste parce que j’ai vécu assez longtemps pour reconnaître les micro-changements. Le matin, un “good morning” n’a pas le même poids selon la personne qui l’écrit. Une phrase peut être neutre, ou être une main posée sur votre épaule sans que vous le sachiez.
Ce premier jour, je n’ai rien senti de spécial. Je ne le dis pas pour être humble. Je le dis parce que c’est important : au début, il n’y avait pas d’éclair. Pas de grand signe. Pas de musique au ralenti. La vie ne fait pas de bande-annonce.
Je me suis installé dans le travail. J’ai pris les dossiers. J’ai répondu aux messages. J’ai appris les codes. Et j’ai continué à être ce que je sais être au bureau : un gars sympa, un peu sarcastique, jamais lourd, assez efficace pour qu’on me laisse tranquille.
Les jours suivants ont posé une routine. Les matinées étaient une mécanique. Les après-midis, des vagues. Le soir, je fermais mon ordinateur et je retrouvais mon appartement à Kaunas, l’air un peu trop calme, la présence de ma partenaire dans l’autre pièce, et cette sensation que je vivais une vie utile mais pas vivante.
On peut survivre longtemps comme ça. On peut même s’en convaincre.
Sur Teams, j’ai commencé à remarquer les rythmes de chacun. Certains écrivaient comme s’ils avaient peur d’être oubliés. D’autres répondaient avec une précision clinique. Certains mettaient des emojis comme on met du parfum : pour laisser une trace. D’autres jamais, comme si un sourire pouvait être une faute professionnelle.
Rolina faisait partie de ceux qui ne laissaient pas de miettes. Quand elle écrivait, c’était pour une raison. Une information. Une action. Et pourtant, même dans cette sobriété, il y avait quelque chose qui accroche. Un ton. Une manière de dire bonjour. Pas tous les jours, pas pour tout le monde. Mais parfois.
Et moi, je faisais ce que je fais toujours quand je sens une présence intéressante : je ne fonce pas. Je reste calme. Je regarde. Je laisse venir. J’ai appris à ne pas confondre un frisson avec une vérité. J’ai appris à observer dans le temps. Ce n’est pas une stratégie. C’est une façon de ne pas me mentir.
Je suis resté un mois sans qu’on se parle vraiment.
Un mois entier où son nom existait dans mon écran mais pas dans mon espace.
Je l’ai su plus tard : pendant ce même mois, elle m’évitait.
Pas de façon agressive. Pas de façon visible. Pas une hostilité. Plutôt comme on évite une porte qui ouvre sur une pièce dont on n’est pas sûr de ressortir pareil.
Quand je suis monté à Vilnius la première fois avec l’équipe, je ne l’ai pas vue venir se présenter. Je n’ai pas remarqué une absence, parce que je ne savais pas qu’elle devait être là. Je n’étais pas encore quelqu’un pour elle, juste une arrivée récente dans la masse. Et pourtant, c’est là que l’histoire a commencé à écrire ses premières lignes invisibles.
Dans ce genre d’endroit, tout est banal à la surface. On parle de chiffres, de factures, de litiges. On se demande si la colonne est à jour, si le client a bien reçu, si le dossier est complet. On se lance des petites vannes pour survivre. On sourit sans s’attacher. On joue à être des adultes fonctionnels.
Mais parfois, au milieu de cette banalité, il y a une micro-anomalie. Une minute où vous sentez que quelqu’un vous a regardé autrement. Ou qu’il a volontairement choisi de ne pas vous regarder.
Je ne pouvais pas savoir qu’elle savait déjà.
Je ne pouvais pas savoir qu’elle avait déjà rangé mon existence dans la case “danger”.
Je ne pouvais pas savoir que, quelque part derrière un écran, une femme brune aux yeux bleus, trop belle pour son propre camouflage, se disait qu’un homme qui parle bien peut être un péché. Et que certains péchés deviennent des habitudes.
Je ne savais rien de ça.
Moi, je faisais mon travail. Je tenais mes journées. Je plaisantais quand il fallait. Je rentrais à Kaunas et j’étais un homme qui s’éteint lentement, avec assez de dignité pour que personne ne s’inquiète.
Et puis un matin, au bout d’un mois, son nom est apparu dans un message qui m’était directement adressé.
Pas un roman. Pas une déclaration. Pas une fissure visible.
Juste un prétexte professionnel.
C’est toujours comme ça, les choses dangereuses. Elles commencent par quelque chose de raisonnable.
J’ai lu son message comme on lit un ticket de caisse : vite, sans y mettre de sens.
Je lui ai répondu dans la même tonalité. Professionnel. Propre. Efficace.
Et parce que je suis moi, j’ai glissé une phrase légère, un demi-sourire dans le texte. Rien de trop. Un sarcasme discret, juste assez pour prouver que je respirais encore.
Je ne sais pas si c’est cette phrase qui a changé la température. Ou si la température était déjà là, et qu’elle attendait juste une brèche.
Mais je sais une chose : à partir de ce moment-là, Teams n’a plus été seulement Teams.
C’était encore du travail, oui.
Mais c’était aussi un couloir.
Un couloir dans lequel, sans le dire, on commençait à marcher dans la même direction.
Et je ne savais pas encore que ce couloir menait au désert.
Je ne savais pas encore qu’il y aurait un sceau.
Un cactus. Et du feu.
Mais ce matin-là, pour la première fois depuis longtemps, j’ai ressenti quelque chose de simple et de brutal : une présence.
Pas une obligation. Pas une responsabilité. Pas une charge.
Une présence.
Et c’est comme ça que ça commence, les histoires qui détruisent et qui sauvent.
Une présence qui fait respirer autrement.

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