CHAPITRE III - Le rythme sacré
Au début, il n’y a pas de passion.
Il y a un rythme.
Et le rythme est plus dangereux que la passion, parce qu’il ne fait pas de bruit. Il s’installe, il s’infiltre, il devient normal.
Les jours se ressemblaient. Les dossiers s’ouvraient et se refermaient. Les statuts changeaient de couleur. Les colonnes devenaient vertes, puis rouges, puis de nouveau vertes. Les discussions techniques s’enchaînaient avec la même mécanique. Tout semblait identique.
Sauf que quelque chose avait changé pour moi.
Je commençais à attendre ses messages.
Je ne me le formulais pas comme ça. Je me disais simplement que j’aimais travailler avec elle. Que c’était fluide. Qu’elle comprenait vite. Qu’on allait dans la même direction. C’était raisonnable. Acceptable. Inoffensif.
Mais la vérité était plus fine.
Quand son nom apparaissait dans le coin supérieur de l’écran, il y avait un léger décalage dans ma respiration. Rien d’exagéré. Juste un battement qui changeait d’intensité.
Un matin, elle a écrit :
"Morning Noah."
(Bonjour Noah.)
Ce n’était pas la première fois qu’elle disait bonjour. Mais c’était la première fois qu’elle utilisait mon prénom sans qu’un dossier n’y soit attaché. Il n’y avait aucune demande derrière. Aucun contexte.
Juste mon prénom.
Je suis resté quelques secondes à regarder l’écran avant de répondre.
"Morning, Guardian."
(Bonjour, Gardienne.)
C’était la première fois que je l’appelais comme ça, clairement.
Gardienne.
Je ne sais plus quel échange précis avait précédé ce mot. Peut-être une remarque sur une validation, peut-être une allusion aux accès, aux autorisations. Mais je me souviens parfaitement de ce qui a suivi.
Un silence.
Pas un silence réel. Un silence numérique. Elle avait vu le message. Je le savais. Elle attendait.
Puis elle a répondu.
"I see."
(Je vois.)
Rien d’autre.
Pas de moquerie. Pas de refus. Pas de retour strictement professionnel. Elle n’a pas effacé le mot. Elle n’a pas fermé la porte.
Elle a accepté le rôle.
C’est là que j’ai compris que la mythologie n’était plus une simple plaisanterie. Elle devenait un terrain commun.
Les jours suivants, j’ai commencé à glisser la métaphore plus souvent, toujours subtilement, toujours sous couvert d’humour.
"Do we have the keys today?"
(Est-ce qu’on a les clés aujourd’hui ?)
Elle répondait :
"Depends who is asking."
(Ça dépend qui demande.)
Cette phrase-là n’était pas neutre. Elle signifiait que l’accès n’était pas automatique. Que le passage dépendait de l’identité de celui qui le demandait.
La gardienne des clés.
L’église.
Le temple.
Le prophète en solde.
Tout cela n’est pas apparu d’un seul coup. Cela s’est construit comme un jeu, mais un jeu intelligent. Teams était un lieu public, surveillé, professionnel. On ne pouvait pas franchir certaines limites sans risque. Alors on a créé des symboles.
Le prophète en solde, c’était moi. Une manière de me présenter comme inoffensif, presque ridicule. Je me moquais de moi-même avant qu’elle ne le fasse. J’installais la dérision pour désamorcer le danger.
Elle ne s’est jamais moquée de ce titre. Elle l’a laissé vivre.
Un jour, au milieu d’un échange plus léger, elle a écrit :
"You talk too much for a prophet."
(Tu parles trop pour un prophète.)
Je lui ai répondu :
"I’m a discounted one."
(Je suis un prophète en promotion.)
Elle a ajouté un feu.
Le mot feu n’était pas anodin.
On n’utilise pas le feu dans une conversation purement professionnelle sans le savoir. Le feu est un symbole. Il évoque l’énergie, la chaleur, la combustion. Elle l’a écrit.
À partir de là, les matins sont devenus des rituels.
Je me connectais. Je regardais si elle était en ligne. Je ne lui écrivais pas systématiquement en premier. Mais si elle écrivait, je répondais immédiatement. Non pas pour prouver ma disponibilité, mais parce que j’aimais maintenir cette fluidité.
Un jour, au détour d’un dossier, elle a écrit :
"You read my mind."
(Tu lis dans mes pensées.)
Je me suis arrêté.
Cette phrase était simple, mais elle installait quelque chose de précis. Elle validait l’idée d’une synchronisation.
Je lui ai répondu :
"Only when you let me."
(Seulement quand tu me laisses faire.)
Elle a écrit :
"Careful."
(Fais attention.)
Ce mot-là était un aveu déguisé. Elle savait. Pas que nous étions amoureux. Mais que nous avancions vers une zone où le contrôle devient fragile.
Je continuais à alimenter la métaphore.
"The church is small."
(L’église est petite.)
Elle a répondu :
"It’s safe."
(C’est sûr.)
Je lui ai écrit :
"Safe is boring."
(La sécurité est ennuyeuse.)
Elle n’a pas fermé la discussion. Elle a écrit :
"Don’t burn it."
(Ne la brûle pas.)
La phrase s’est installée là.
Quelques jours plus tard, après un échange plus dense, j’ai écrit :
"What if we burn the church?"
(Et si on brûlait l’église ?)
Silence.
Puis :
"You don’t have the keys."
(Tu n’as pas les clés.)
Je lui ai répondu :
"That’s why I need the Guardian."
(C’est pour ça que j’ai besoin de la Gardienne.)
Elle a écrit le mot feu.
Puis plus rien.
À partir de ce moment-là, le temple existait vraiment. Les clés n’étaient plus une plaisanterie. Elles représentaient le passage. Le passage d’un espace contrôlé à un espace libre.
Nous étions encore sur Teams. Toujours dans l’église. Mais l’idée de la brûler était devenue réelle, même si elle restait symbolique.
Un soir, après une journée lourde, elle a écrit :
"I wish I could help."
(J’aimerais pouvoir aider.)
Je lui ai répondu :
"You already do. More than you think."
(Tu le fais déjà. Plus que tu ne le penses.)
Elle a écrit un cœur.
Pas un long message. Pas une déclaration. Un mot. Un signe.
C’est là que j’ai compris que la religion que nous avions créée n’était pas seulement un jeu. C’était une protection. Un moyen de parler sans se compromettre. Un moyen d’exister ensemble dans un espace qui ne nous appartenait pas.
L’église était encore debout.
Mais nous savions déjà qu’un jour, elle brûlerait.

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