Chapitre IV - Le rythme sacré bis repetita

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Les choses ne deviennent jamais dangereuses en un jour.

Elles deviennent dangereuses quand elles se répètent.

Ce n’était pas une explosion.

C’était une accumulation.

Le lundi suivant, je me suis connecté à sept heures cinquante-deux. J’avais déjà bu un café. Ma partenaire dormait encore. L’appartement était silencieux, trop silencieux. L’été en Lituanie donne une lumière blanche, presque clinique. Pas de chaleur méditerranéenne. Une lumière qui éclaire tout sans caresser.

J’ai ouvert Teams.

Pastilles vertes.

Pastilles grises.

Puis la sienne est devenue verte.

Je ne lui ai pas écrit.

Je ne voulais pas devenir prévisible.

Huit heures zéro trois.

"Morning."

(Bonjour.)

Pas de prénom.

Juste ça.

Je me suis surpris à sourire. J’ai attendu vingt secondes. Pas par calcul. Pour respirer.

"Morning, Guardian."

(Bonjour, Gardienne.)

Elle a répondu presque immédiatement :

"Already with the titles."

(Déjà avec les titres.)

Je lui ai écrit :

"You accepted it."

(Tu l’as accepté.)

Elle a ajouté le mot feu.

Je me suis penché en arrière sur ma chaise.

Il y a des gens qui utilisent le feu comme une ponctuation. Elle, elle l’utilisait comme une signature.

Les heures suivantes ont été purement professionnelles. Dossiers. Clients. Litiges. Captures. Mais entre chaque échange, il y avait cette couche invisible. Une attention mutuelle. Une vigilance.

Je sentais qu’elle me lisait attentivement.

Elle sentait que je mesurais mes mots.

Un mardi, au milieu d’un échange sur un paiement bloqué, elle a écrit :

"You are dramatic."

(Tu es dramatique.)

Je lui ai répondu :

"I prefer mythic."

(Je préfère mythique.)

Elle a écrit :

"Careful, Prophet."

(Fais attention, Prophète.)

C’est à ce moment-là que le titre s’est stabilisé.

Prophète.

Plus seulement en solde.

Prophète.

Et elle, implicitement, devenait la seule à pouvoir décider si la prophétie avait lieu.

Les clés ont commencé à revenir plus souvent.

"Do we open the temple today?"

(On ouvre le temple aujourd’hui ?)

Elle a répondu :

"The temple stays closed."

(Le temple reste fermé.)

Je lui ai écrit :

"Then the Prophet waits."

(Alors le Prophète attend.)

Elle a ajouté le mot cœur.

Je me suis arrêté.

Le cœur, dans un espace pro, n’est jamais neutre.

Je n’ai pas commenté. J’ai continué le dossier.

Mais je savais que quelque chose venait de passer.

Elle

Rolina, de son côté, ne dormait pas aussi bien qu’avant.

Elle se disait que ce n’était rien. Que c’était un collègue intelligent. Amusant. Sarcastique. Elle aimait les gens brillants. Elle avait toujours aimé ça. Mais elle savait aussi qu’elle devait se méfier.

Il parlait trop bien.

Il comprenait trop vite.

Il anticipait.

Elle avait déjà vécu assez longtemps en se contrôlant pour reconnaître un homme qui pouvait fissurer ce contrôle.

Alors elle évitait.

Quand il est venu à Vilnius la première fois, elle n’est pas allée se présenter.

Pas par mépris.

Par prudence.

Elle savait qu’elle était attirée.

Elle savait qu’elle n’était pas censée l’être.

Elle savait que s’il la regardait trop longtemps, elle risquait de ne plus jouer le rôle qu’elle tenait depuis dix ans.

Lui

Je ne savais rien de ça.

Je savais seulement que son silence n’était pas froid.

Il était maîtrisé.

Et plus je sentais cette maîtrise, plus j’avais envie de la voir céder.

Pas pour la posséder.

Pour la voir vivre.

Le jeudi, un échange a changé le ton.

Elle a écrit :

"You read my mind."

(Tu lis dans mes pensées.)

Je lui ai répondu :

"Only when you let me."

(Seulement quand tu me laisses faire.)

Elle a écrit :

"That’s dangerous."

(C’est dangereux.)

Je lui ai répondu :

"Only if you believe it."

(Seulement si tu y crois.)

Silence.

Puis :

"Don’t burn the church."

(Ne brûle pas l’église.)

Je me souviens exactement de ce que j’ai ressenti.

Ce n’était plus un jeu.

L’église était devenue réelle.

Je lui ai écrit :

"What if it’s already burning?"

(Et si elle brûlait déjà ?)

Elle a écrit le mot feu.

Puis :

"You don’t have the keys."

(Tu n’as pas les clés.)

Je lui ai répondu :

"Then give them to me."

(Alors donne-les-moi.)

Elle n’a pas répondu pendant plusieurs minutes.

Quand elle a répondu, c’était pour parler d’un dossier.

Mais le silence entre les deux messages était plus parlant que n’importe quelle phrase.

À partir de cette semaine-là, je savais que nous étions sur un seuil.

Pas encore le désert.

Pas encore le Mexique.

Mais le seuil.

Et quand deux personnes construisent un seuil ensemble, elles savent déjà qu’un jour il faudra le franchir.

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