Chapitre V - La frontière invisible

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Il y a un moment précis où un jeu cesse d’être innocent.

Pas parce qu’il devient explicite.

Parce qu’il devient nécessaire.

Les jours suivants ont confirmé ce que je savais déjà : nous n’étions plus simplement deux collègues qui plaisantaient. Nous étions deux personnes qui attendaient.

Pas un rendez-vous.

Pas une déclaration.

Une vibration.

Le lundi matin, je me suis connecté plus tôt que d’habitude. Six heures cinquante-huit. J’avais mal dormi. La nuit avait été fragmentée, lourde. À côté de moi, ma partenaire respirait difficilement. Les médicaments, la fatigue, la douleur chronique. Je me suis levé sans bruit.

Café. Écran. Silence.

Sa pastille n’était pas encore verte.

Je me suis surpris à vérifier deux fois.

À sept heures dix-sept, elle est apparue en ligne.

Je n’ai pas écrit.

Je ne voulais pas être celui qui ouvre toujours la porte.

À sept heures vingt-et-une, un message est apparu.

"Morning."

(Bonjour.)

Je me suis appuyé contre le dossier de ma chaise.

Je n’ai pas répondu immédiatement.

Puis :

"Morning, Guardian."

(Bonjour, Gardienne.)

Elle a écrit :

"You never get tired of that."

(Tu ne te lasses jamais de ça.)

Je lui ai répondu :

"Titles matter."

(Les titres comptent.)

Elle a écrit :

"Only if they mean something."

(Seulement s’ils veulent dire quelque chose.)

Cette phrase-là a déplacé le sol.

Parce que soudain, nous n’étions plus dans la plaisanterie. Elle venait d’introduire le sens.

Je lui ai répondu :

"They always do."

(Ils veulent toujours dire quelque chose.)

Silence.

Puis un dossier.

Mais le dossier n’effaçait pas la phrase.

Ce qui change dans une relation naissante, ce ne sont pas les mots. C’est leur poids.

Avant, nos phrases glissaient. Maintenant, elles s’imprimaient.

Les journées devenaient des terrains d’observation.

Je notais ses horaires.

Elle notait les miens.

Je voyais quand elle restait connectée plus tard que nécessaire.

Elle voyait quand je répondais trop vite.

Le mardi, au milieu d’un échange technique, elle a écrit :

"You are dramatic."

(Tu es dramatique.)

Je lui ai répondu :

"I’m building a religion."

(Je construis une religion.)

Elle a répondu :

"Be careful who you convert."

(Fais attention à qui tu convertis.)

Je me suis penché vers l’écran.

Je lui ai écrit :

"The Guardian is already inside."

(La Gardienne est déjà à l’intérieur.)

Elle n’a pas répondu tout de suite.

Puis :

"You talk too much."

(Tu parles trop.)

Mais il n’y avait aucune froideur.

Juste une tentative de contrôle.

Elle

Rolina se rendait compte qu’elle attendait ses messages.

Elle se détestait un peu pour ça.

Elle était en couple depuis dix ans. Dix ans à tenir un rôle stable. Dix ans à être la personne fiable. Celle qui ne déborde pas. Celle qui ne fait pas d’erreur.

Et voilà qu’un homme, à distance, derrière un écran, venait déranger cette stabilité avec des mots.

Il ne lui avait rien demandé.

Il n’avait rien exigé.

Il était simplement là.

Présent.

Lucide.

Et surtout, il la voyait.

Pas comme une collègue efficace.

Comme une femme.

Et ça, elle ne l’avait pas senti depuis longtemps.

Lui

Je sentais qu’elle résistait.

Et cette résistance était belle.

Elle ne se jetait pas.

Elle ne s’offrait pas.

Elle tenait la ligne.

Plus elle tenait, plus je respectais.

Plus je respectais, plus elle s’ouvrait.

Le mercredi, la phrase est tombée presque par accident.

Nous parlions d’un dossier bloqué. Un client obstiné. Une situation figée.

Je lui ai écrit :

"Feels like we’re stuck in a desert."

(On dirait qu’on est coincés dans un désert.)

Elle a répondu :

"Deserts are quiet."

(Les déserts sont silencieux.)

Je lui ai écrit :

"Until someone crosses the border."

(Jusqu’à ce que quelqu’un traverse la frontière.)

Silence.

Puis :

"What border?"

(Quelle frontière ?)

Je me suis arrêté.

Je savais que je pouvais rester raisonnable.

Ou avancer.

J’ai écrit :

"The one between the church and the outside."

(Celle entre l’église et l’extérieur.)

Elle n’a pas répondu pendant presque cinq minutes.

Puis :

"You don’t have the keys."

(Tu n’as pas les clés.)

Je lui ai répondu :

"Maybe we don’t need the church anymore."

(Peut-être qu’on n’a plus besoin de l’église.)

Elle a écrit :

"Careful."

(Fais attention.)

Puis elle a ajouté le mot feu.

Ce feu-là était différent.

Il n’était plus décoratif.

Il était un avertissement.

Je ne voulais pas la pousser.

Mais je voulais voir jusqu’où elle était prête à aller.

Je lui ai écrit :

"What if we burn it and run?"

(Et si on la brûlait et qu’on s’enfuyait ?)

Elle a répondu presque immédiatement :

"Run where?"

(Fuir où ?)

Je me souviens exactement de l’instant.

Je regardais l’écran.

Je sentais que la réponse allait définir quelque chose.

J’ai écrit :

"Mexico."

(Mexique.)

Il n’y avait aucun contexte rationnel.

Juste ce mot.

Elle a répondu :

"You are insane."

(Tu es fou.)

Je lui ai écrit :

"Prophets usually are."

(Les prophètes le sont généralement.)

Silence.

Puis :

"Do we have water in this desert?"

(Est-ce qu’on a de l’eau dans ce désert ?)

Je me suis redressé.

Elle venait d’entrer dans la projection.

Je lui ai écrit :

"We have a cactus."

(On a un cactus.)

Elle a écrit :

"With fire?"

(Avec du feu ?)

Je lui ai répondu :

"Always with fire."

(Toujours avec du feu.)

Elle a écrit le mot feu.

Puis plus rien.

C’est à partir de ce jour-là que le Mexique est devenu un lieu.

Pas géographique.

Symbolique.

Le Mexique, c’était la liberté.

La frontière, c’était la limite entre le professionnel et le réel.

Le désert, c’était l’espace de transition.

Le cactus, c’était la survie.

Le feu, c’était le désir.

Nous étions encore sur Teams.

Toujours dans l’église.

Mais désormais, nous parlions déjà d’un ailleurs.

Et quand deux personnes parlent d’un ailleurs commun, ce n’est jamais innocent.

Le jeudi, elle a écrit :

"You are dangerous."

(Tu es dangereux.)

Je lui ai répondu :

"Only if you let me be."

(Seulement si tu me laisses l’être.)

Elle a écrit :

"I shouldn’t."

(Je ne devrais pas.)

Je lui ai répondu :

"But you are still here."

(Mais tu es toujours là.)

Elle n’a pas nié.

Elle a simplement écrit :

"Focus on the report."

(Concentre-toi sur le rapport.)

Mais elle n’est pas partie.

C’est à ce moment-là que j’ai compris que l’église brûlait déjà.

Pas en flammes visibles.

En braises.

Lentement.

Silencieusement.

Et nous étions déjà en train de marcher vers la frontière.

Il y a des jours où l’on comprend que l’on ne joue plus.

Pas parce que les mots deviennent explicites.

Parce qu’ils deviennent nécessaires.

Le lendemain du Mexique, je me suis réveillé avec une sensation étrange. Ce n’était pas de l’euphorie. Ce n’était pas de la culpabilité. C’était une tension douce. Une attente.

Je savais qu’elle allait écrire.

Je savais aussi qu’elle allait faire comme si rien n’avait changé.

À huit heures zéro neuf, elle est apparue en ligne.

Huit heures treize.

"Morning."

(Bonjour.)

Je l’ai lu trois fois.

J’ai répondu :

"Morning, Guardian."

(Bonjour, Gardienne.)

Elle a écrit :

"Still alive after Mexico?"

(Toujours vivant après le Mexique ?)

Je me suis arrêté.

Elle venait de relancer.

Je lui ai répondu :

"Deserts don’t kill prophets."

(Les déserts ne tuent pas les prophètes.)

Elle a écrit :

"They dry them."

(Ils les assèchent.)

Je lui ai répondu :

"Only if the Guardian keeps the water."

(Seulement si la Gardienne garde l’eau.)

Silence.

Puis :

"You are impossible."

(Tu es impossible.)

Ce n’était pas une critique.

C’était un sourire caché.

Lui

Je travaillais réellement en parallèle. Dossiers, chiffres, validations. Je ne laissais rien traîner. Je n’étais pas en train de perdre pied dans ma vie professionnelle. Au contraire, j’étais encore plus précis.

Mais chaque fois qu’elle répondait, je sentais que la journée prenait une autre dimension.

Ce n’était plus seulement le travail.

C’était une conversation en sous-texte.

Et le plus troublant, c’est que nous ne franchissions aucune limite visible.

Aucune phrase directe.

Aucune déclaration.

Tout passait par les symboles.

Elle

Rolina, elle, faisait attention.

Elle ne voulait pas que quelqu’un dans l’équipe puisse lire trop entre les lignes.

Elle contrôlait la longueur de ses messages.

Elle faisait attention aux horaires.

Mais elle revenait toujours.

Quand il écrivait “Guardian”, elle ressentait quelque chose de physique. Pas une chaleur diffuse. Un léger vertige. Comme si son rôle quotidien, celui de la femme solide, rationnelle, disciplinée, se fissurait un peu.

Elle aimait le contrôle.

Mais elle aimait aussi la sensation de perdre le contrôle avec lui.

C’était ça le danger.

Le mercredi, un échange plus long s’est installé.

Un dossier compliqué.

Un client agressif.

Elle a écrit :

"He is pushing too much."

(Il pousse trop.)

Je lui ai répondu :

"Some doors need pressure."

(Certaines portes ont besoin de pression.)

Elle a écrit :

"Or they break."

(Ou elles cassent.)

Je lui ai répondu :

"Then we rebuild."

(Alors on reconstruit.)

Silence.

Puis :

"You would burn first."

(Tu brûlerais d’abord.)

Je me suis penché vers l’écran.

Elle ne parlait plus du dossier.

Je lui ai écrit :

"Only if you watch."

(Seulement si tu regardes.)

Elle a mis quelques secondes.

Puis :

"I shouldn’t."

(Je ne devrais pas.)

Ce “je ne devrais pas” était plus fort que n’importe quel “oui”.

Je me souviens très précisément d’un après-midi où nos messages sont devenus plus espacés.

Non pas par manque d’intérêt.

Par prudence.

Nous avions tous les deux senti que la ligne devenait fine.

Alors nous avons ralenti.

Mais ralentir ne veut pas dire reculer.

Cela veut dire ressentir davantage.

Le jeudi matin, elle a écrit plus tôt que d’habitude.

"Did the Prophet sleep?"

(Le Prophète a dormi ?)

Je suis resté immobile.

Elle venait de poser une question personnelle.

Pas sur un dossier.

Sur moi.

Je lui ai répondu :

"Prophets don’t sleep much."

(Les prophètes ne dorment pas beaucoup.)

Elle a écrit :

"That’s not healthy."

(Ce n’est pas sain.)

Je lui ai répondu :

"Depends what keeps them awake."

(Cela dépend de ce qui les maintient éveillés.)

Silence.

Long.

Puis :

"Focus."

(Concentre-toi.)

Elle avait peur.

Et plus elle avait peur, plus elle revenait.

Elle

Elle avait commencé à relire leurs conversations le soir.

Elle relisait ses propres mots.

Elle analysait.

Pourquoi avait-elle écrit ça ?

Pourquoi avait-elle relancé ?

Pourquoi ce mot feu ?

Pourquoi le Mexique ?

Elle savait qu’elle participait.

Elle savait qu’elle alimentait.

Elle aurait pu couper.

Elle ne coupait pas.

Parce que Noah n’était pas simplement drôle.

Il la voyait.

Il l’écoutait.

Il répondait précisément à ses phrases.

Il ne cherchait pas à la séduire brutalement.

Il lui laissait l’espace.

Et c’est ça qui la rendait vulnérable.

Le vendredi, l’église a tremblé.

Un échange plus long, plus dense.

Je lui ai écrit :

"What if the church never mattered?"

(Et si l’église n’avait jamais compté ?)

Elle a répondu :

"It protects."

(Elle protège.)

Je lui ai écrit :

"From what?"

(De quoi ?)

Silence.

Puis :

"From fire."

(Du feu.)

Je lui ai répondu :

"But you keep sending it."

(Mais c’est toi qui continues à l’envoyer.)

Elle n’a pas répondu pendant plusieurs minutes.

Quand elle a répondu, c’était par un dossier.

Mais le silence était plus fort que la réponse.

Ce qui rendait tout cela puissant, c’est que rien n’était explicite.

Et pourtant, tout était évident.

Nous ne parlions pas d’amour.

Nous ne parlions pas de désir.

Nous ne parlions pas de nos vies personnelles.

Mais nos métaphores disaient tout.

L’église, c’était la règle.

Les clés, c’était le contrôle.

Le feu, c’était la tension.

Le Mexique, c’était la liberté.

Le désert, c’était la transition.

Et chaque jour, nous ajoutions une brique à cet édifice invisible.

Un soir, juste avant de se déconnecter, elle a écrit :

"Good night, Prophet."

(Bonne nuit, Prophète.)

C’était la première fois qu’elle utilisait ce titre spontanément.

Je lui ai répondu :

"Good night, Guardian."

(Bonne nuit, Gardienne.)

Elle a ajouté le mot cœur.

Pas un long message.

Juste ça.

Et c’est dans ces détails minuscules que naissent les grandes catastrophes.

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