Chapitre VI - Le feu sous la peau
Les semaines suivantes n’ont pas explosé. Elles se sont épaissies.
Il y a une différence entre l’intensité et la profondeur. L’intensité brûle vite. La profondeur s’installe. Ce que nous étions en train de vivre ne ressemblait pas à une flambée incontrôlée. C’était une braise continue.
Le lundi suivant, rien d’exceptionnel n’a été écrit. Aucun mot spectaculaire. Aucun symbole inédit. Et pourtant, tout était différent. Les phrases avaient gagné du poids. Même les silences avaient une texture.
Je travaillais depuis mon appartement de Kaunas. La lumière du matin était pâle. J’avais dormi peu. Ma partenaire s’était réveillée plusieurs fois dans la nuit, prise par ses douleurs habituelles. Je l’avais aidée à se relever, à prendre ses médicaments, à se rendormir. Je connaissais ces gestes par cœur. Je les exécutais avec une douceur mécanique. Je ne me plaignais pas. Je ne me révoltais pas. Je faisais ce qu’il fallait faire.
Mais en m’asseyant devant mon ordinateur, je savais qu’une autre part de moi allait respirer.
À huit heures dix-sept, Rolina est apparue en ligne. J’ai vu la pastille verte. Je n’ai pas écrit. J’ai laissé le silence se poser.
À huit heures vingt-deux, elle a envoyé un message.
« Morning. »
(Bonjour.)
J’ai attendu quelques secondes avant de répondre.
« Morning, Guardian. »
(Bonjour, Gardienne.)
Elle a répondu presque immédiatement.
« You are consistent. »
(Tu es constant.)
J’ai souri.
« Faith requires discipline. »
(La foi exige de la discipline.)
Elle a écrit :
« Or obsession. »
(Ou de l’obsession.)
Cette phrase a suspendu quelque chose dans l’air.
J’aurais pu nier. J’aurais pu détourner. J’ai choisi d’entrer dans le cadre.
« Obsession is just faith without permission. »
(L’obsession n’est que la foi sans permission.)
Elle n’a pas répondu tout de suite. Puis elle a écrit :
« Careful, Prophet. »
(Fais attention, Prophète.)
Ce « fais attention » revenait souvent. Ce n’était pas un avertissement extérieur. C’était un rappel intérieur. Elle se parlait autant à elle-même qu’à moi.
La journée a continué avec des dossiers, des chiffres, des validations. Mais entre chaque échange professionnel, il y avait cette trame invisible. Une tension douce, presque électrique.
En milieu de matinée, elle a écrit à propos d’un client difficile :
« He keeps pushing. »
(Il continue de pousser.)
J’ai répondu :
« Some doors open only under pressure. »
(Certaines portes ne s’ouvrent que sous la pression.)
Elle a écrit :
« And some doors should stay closed. »
(Et certaines portes devraient rester fermées.)
J’ai répondu :
« The Guardian decides that. »
(C’est la Gardienne qui décide.)
Elle a mis plusieurs secondes avant d’écrire :
« Don’t tempt me. »
(Ne me tente pas.)
J’ai senti le basculement. Ce n’était plus seulement un jeu métaphorique. Le mot « tenter » changeait la nature du dialogue. Il impliquait un désir. Une lutte.
Je n’ai pas appuyé. J’ai laissé respirer la conversation. Puis j’ai parlé du dossier suivant.
Rolina, de son côté, se surprenait à surveiller l’heure. Elle anticipait mes réponses. Elle relisait ses propres messages avant de les envoyer. Elle supprimait parfois une phrase. Elle la réécrivait plus neutre. Elle faisait attention à ne pas se dévoiler trop vite.
Elle savait qu’elle était attirée par moi. Elle l’avait su dès les premières semaines, avant même de me parler. Elle m’avait vu passer dans un couloir, entendu rire dans une salle. Elle s’était dit que j’étais dangereux, parce que je parlais trop bien, parce que j’avais cette assurance calme qui déstabilise.
Elle s’était tenue à distance un mois entier.
Puis elle avait écrit ce premier message professionnel.
Et maintenant, elle se retrouvait à sourire devant son écran.
Le mercredi, la tension est devenue plus subtile, plus corporelle.
Il était près de dix-sept heures. La plupart des collègues étaient déjà moins actifs. Les conversations ralentissaient. L’espace numérique devenait plus intime.
Elle a écrit :
« Long day. »
(Longue journée.)
J’ai répondu :
« Desert days feel longer. »
(Les journées dans le désert semblent plus longues.)
Elle a écrit :
« And hotter. »
(Et plus chaudes.)
J’ai senti la phrase. J’ai pris le temps avant de répondre.
« Only if there’s fire. »
(Seulement s’il y a du feu.)
Elle a ajouté le mot feu.
J’ai fixé l’écran.
Ce n’était pas la première fois qu’elle utilisait le feu. Mais cette fois-ci, le contexte était différent. Il n’y avait pas de dossier derrière. Pas de justification technique.
J’ai écrit :
« The Guardian keeps sending it. »
(La Gardienne continue de l’envoyer.)
Elle a répondu :
« Maybe the Prophet likes to burn. »
(Peut-être que le Prophète aime brûler.)
J’ai senti la chaleur monter en moi. Pas une excitation brutale. Une montée lente, profonde.
J’ai répondu :
« Only when someone watches. »
(Seulement quand quelqu’un regarde.)
Elle a écrit :
« I shouldn’t. »
(Je ne devrais pas.)
Cette phrase, répétée sous différentes formes depuis des jours, devenait un motif.
Je ne devrais pas.
Je savais qu’elle franchissait une limite. Et pourtant, elle restait.
Ce qui rendait notre lien si intense n’était pas l’explicite. C’était le contrôle permanent. Le fait de frôler sans tomber. De suggérer sans avouer.
Nous n’avions jamais parlé de nos corps. Jamais décrit quoi que ce soit. Et pourtant, une tension charnelle s’installait.
Le jeudi, la conversation a dérivé vers le Mexique à nouveau.
J’ai écrit :
« The border is closer than you think. »
(La frontière est plus proche que tu ne le penses.)
Elle a répondu :
« Borders exist for a reason. »
(Les frontières existent pour une raison.)
J’ai écrit :
« To be crossed. »
(Pour être traversées.)
Elle a laissé passer presque une minute avant de répondre :
« Not all of them. »
(Pas toutes.)
J’ai senti la peur derrière sa phrase. J’ai choisi de ralentir.
« The desert is patient. »
(Le désert est patient.)
Elle a écrit :
« So is the Guardian. »
(La Gardienne aussi.)
J’ai compris qu’elle tenait encore les clés.
Le vendredi soir, juste avant de me déconnecter, elle a écrit :
« Good night, Prophet. »
(Bonne nuit, Prophète.)
J’ai répondu :
« Good night, Guardian. »
(Bonne nuit, Gardienne.)
Elle a ajouté le mot cœur.
Je suis resté longtemps devant l’écran après ça.
Ce cœur n’était pas un accident. Il n’était pas ironique. Il n’était pas professionnel.
C’était une fissure.
Et j’ai compris que le feu n’était plus seulement symbolique.
Il commençait à passer sous la peau.

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