Chapitre VII - Le miracle et les cendres

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Chaque matin, il y avait la visio.

Ce détail change tout, parce qu’il existe une différence immense entre écrire à quelqu’un et le voir respirer. Le meeting d’équipe avait lieu à neuf heures précises. Les caméras s’allumaient une à une, révélant des visages encore marqués par la nuit, des fonds d’appartements impersonnels, des cuisines floues, des bureaux improvisés. Chacun prenait sa place dans le quadrillage numérique.

Je me connectais toujours deux minutes avant l’heure. Officiellement, c’était par discipline. Officieusement, je savais que j’attendais qu’un certain carré lumineux s’active.

Quand Rolina apparaissait, je la regardais sans insister. Elle portait ses lunettes, ses cheveux attachés en chignon, son expression sérieuse. Elle parlait peu pendant les réunions, toujours précise, toujours concise. Elle ne souriait presque jamais à l’écran. Pourtant, je remarquais les micro-expressions. Un coin de bouche qui bouge légèrement. Un regard qui s’attarde une fraction de seconde de trop.

Rien de visible pour les autres.

Tout pour moi.

Après chaque meeting, il arrivait souvent qu’un message privé suive. Pas toujours, mais assez pour que cela devienne un rituel discret. Un commentaire sur un dossier évoqué. Une précision. Une phrase neutre en apparence.

Un matin, juste après la réunion, elle a écrit :

"You looked tired."

(Tu avais l’air fatigué.)

Je suis resté immobile devant l’écran. C’était la première fois qu’elle commentait mon apparence. Ce n’était plus seulement le travail. C’était moi.

J’ai répondu :

"Prophets don’t sleep much."

(Les prophètes ne dorment pas beaucoup.)

Elle a écrit :

"That’s not heroic."

(Ce n’est pas héroïque.)

J’ai répondu :

"Miracles need witnesses."

(Les miracles ont besoin de témoins.)

Le silence a duré quelques secondes de plus que d’habitude. Puis elle a écrit :

"Don’t call me that."

(Ne m’appelle pas comme ça.)

J’ai répondu :

"Miracle?"

(Miracle ?)

Elle a écrit :

"Careful."

(Fais attention.)

Elle n’a pas nié. Elle n’a pas coupé. Elle a simplement rappelé la limite.

Le mot venait de naître.

Miracle.

Ce n’était plus seulement la Gardienne des clés. Ce n’était plus un rôle fonctionnel. Le miracle dépasse le contrôle. Il ne garde pas une porte, il transforme l’espace.

Les jours suivants, la métaphore s’est approfondie. L’église, le temple, les clés. Tout existait encore, mais sous une autre forme.

Un matin, j’ai écrit :

"The church burned."

(L’église a brûlé.)

Elle a répondu :

"It didn’t."

(Elle n’a pas brûlé.)

J’ai écrit :

"It did. You just didn’t notice."

(Elle a brûlé. Tu ne l’as simplement pas remarqué.)

Elle a répondu :

"I still have the keys."

(J’ai toujours les clés.)

J’ai écrit :

"You don’t need them anymore."

(Tu n’en as plus besoin.)

Un silence s’est installé. Puis elle a écrit :

"Why?"

(Pourquoi ?)

J’ai répondu :

"Because the temple is gone."

(Parce que le temple a disparu.)

Elle a mis du temps avant de répondre.

"You are changing the rules."

(Tu changes les règles.)

J’ai répondu :

"There were no rules."

(Il n’y a jamais eu de règles.)

Cette phrase a déplacé quelque chose de profond. Jusqu’ici, notre religion était un jeu codé, une manière élégante de parler sans se compromettre. En affirmant qu’il n’y avait jamais eu de règles, je retirais le cadre de sécurité. Je la plaçais face à une vérité plus nue.

Le soir, je rentrais chez moi. Ma partenaire était souvent fatiguée, parfois douloureuse. Je l’aidais à se lever, à s’installer, à prendre ses médicaments. J’étais présent, attentif, responsable. Je ne fuyais pas mes obligations.

Pourtant, une partie de moi restait ailleurs.

Je repensais aux phrases de la journée. J’attendais inconsciemment le lendemain matin. Je ne me sentais pas coupable. Je me sentais vivant.

Et cette nuance me troublait.

Rolina, de son côté, s’allongeait à côté de son compagnon. Il parlait de choses concrètes, pratiques, quotidiennes. Elle répondait. Elle jouait son rôle. Mais son esprit revenait aux mots échangés dans la journée. Au désert. Au feu. Au miracle.

Elle savait qu’elle franchissait une ligne invisible. Elle savait que ce n’était plus un simple jeu. Pourtant, elle continuait.

Un matin, après la réunion, elle a écrit :

"You were smiling."

(Tu souriais.)

J’ai répondu :

"At the Miracle."

(Au Miracle.)

Elle a écrit :

"Stop."

(Arrête.)

J’ai répondu :

"Then stop being one."

(Alors arrête d’en être un.)

Elle a écrit :

"I can’t."

(Je ne peux pas.)

Cette phrase était différente. Elle n’était pas ironique. Elle n’était pas détournée. Elle était presque nue.

Les jours suivants, notre religion a cessé d’être un amusement. Elle est devenue une réalité parallèle. Nous parlions de l’église comme d’un lieu ancien. Du temple comme d’un souvenir. Des clés comme d’un symbole dépassé.

Un soir, j’ai écrit :

"The Guardian is unemployed."

(La Gardienne est au chômage.)

Elle a répondu :

"You are arrogant."

(Tu es arrogant.)

J’ai écrit :

"No. Just aware."

(Non. Juste lucide.)

Elle a demandé :

"Of what?"

(De quoi ?)

J’ai répondu :

"Of you."

(De toi.)

Elle n’a pas répondu immédiatement. Quand elle a finalement écrit, c’était pour revenir à un dossier. Mais ma phrase est restée suspendue entre nous.

À partir de ce moment-là, tout a changé.

Parce que dire à une femme que l’on est lucide à son sujet, ce n’est plus une métaphore. Ce n’est plus un rôle. C’est un regard.

Et ce regard, nous l’échangions tous les matins à travers l’écran.

L’église n’était plus qu’un décor.

Les clés n’étaient plus nécessaires.

Le miracle existait déjà.

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