Chapitre VIII - Le jour où le monde s’est arrêté
Le dix septembre deux mille vingt-cinq n’avait rien d’exceptionnel sur le calendrier. C’était un mardi ordinaire, une journée de travail comme les autres, une date sans fête, sans symbole, sans annonce particulière. Pourtant, dès que j’ai ouvert les yeux ce matin-là à Kaunas, j’ai su que quelque chose allait se produire.
Je ne savais pas quoi. Je ne savais pas comment. Mais mon corps, lui, le savait.
Je me suis levé plus tôt que d’habitude. J’ai pris une douche plus longue que nécessaire. J’ai choisi mes vêtements avec une attention que je n’aurais jamais avouée. Ce n’était pas de la coquetterie. C’était une tension silencieuse, une appréhension douce, presque adolescente.
J’allais à Vilnius.
J’allais la voir.
Pas à travers un écran. Pas dans un carré lumineux compressé par la technologie. Pas dans une voix légèrement décalée par la connexion. En vrai.
Quelques jours plus tôt, je lui avais écrit sur Teams :
"I never really saw you. Not for real."
(Je ne t’ai jamais vraiment vue. Pas en vrai.)
Elle avait répondu avec cette légèreté contrôlée qui la caractérisait. Une phrase neutre, presque ironique. Mais j’avais senti qu’elle comprenait exactement ce que je voulais dire. Parce que ce que nous vivions à travers l’écran était déjà trop intense pour rester virtuel.
Sur la route entre Kaunas et Vilnius, le paysage défilait sans que je le voie vraiment. Les forêts, les champs, les panneaux routiers formaient un décor flou, presque irréel. Mes mains tenaient le volant avec assurance, mais à l’intérieur, quelque chose tremblait.
Je n’avais pas ressenti ça depuis des années.
Une excitation pure. Une anticipation. Une peur douce.
Je me répétais que j’allais simplement travailler sur site. Que c’était normal. Que c’était professionnel. Mais mon cœur battait plus vite que d’habitude.
Nous avions réservé nos places à l’avance. Elle en place sept, moi en place huit. Un détail, en apparence insignifiant. Pourtant, il ne l’était pas. Nous nous étions demandé où chacun s’installerait. Je lui avais demandé : « Tu es à quelle place ? » Elle avait répondu, et j’avais choisi la mienne en conséquence.
C’était déjà un rapprochement.
Quand je suis entré dans l’open space, elle était déjà là. Assise. Concentrée. Ses lunettes posées sur son nez, ses cheveux attachés, le visage légèrement penché vers l’écran. Elle travaillait.
Je me suis arrêté une fraction de seconde.
Je l’ai regardée.
Pas comme on regarde une collègue.
Comme on regarde quelqu’un qu’on a attendu sans le savoir.
J’ai posé mon sac. Le bruit l’a fait lever les yeux.
Elle s’est levée.
J’étais debout.
Et le monde s’est arrêté.
Il est impossible de mesurer ces secondes. Elles ont peut-être duré dix secondes, peut-être cinq, peut-être quinze. Pour moi, elles ont été infinies.
Nous nous sommes regardés. Vraiment regardés. Sans écran. Sans filtre. Sans pixel.
Nos yeux se sont rencontrés, et il s’est passé quelque chose que ni elle ni moi n’avions prévu.
Ce n’était pas un choc violent. Ce n’était pas une explosion spectaculaire. C’était une reconnaissance.
Une reconnaissance presque douloureuse.
Comme retrouver quelqu’un après une très longue absence. Comme si nos regards se disaient sans mots : C’est toi.
J’ai senti une vague monter en moi. Une chaleur brutale, profonde, qui partait du ventre et remontait jusqu’à la poitrine. Mon cœur s’est emballé. J’ai eu la sensation physique qu’une serrure cédait à l’intérieur, qu’un coffre que je croyais définitivement fermé venait de s’ouvrir.
Elle ne souriait pas. Elle ne riait pas. Elle ne jouait pas.
Ses yeux brillaient d’une intensité presque irréelle. J’y ai vu le vertige. L’incrédulité. La même secousse que celle qui me traversait.
Ce regard disait : Je te connais déjà.
Et tout a basculé.
Le coup de foudre, comparé à cela, aurait été banal, presque vulgaire. Ce que nous avons ressenti ressemblait à une mémoire. Comme si nous nous étions aimés ailleurs, autrefois, dans un temps qui n’existe pas dans cette vie.
Le silence autour de nous était total alors que le bureau était vivant.
Nous avons fini par dire bonjour, presque timidement, comme deux adolescents pris en faute. Nos voix étaient légèrement plus basses que d’habitude. Nos gestes un peu hésitants.
Nous nous sommes assis. Nous avons travaillé.
En apparence.
Mais rien n’était normal.
Chaque mouvement semblait amplifié. Chaque respiration devenait consciente. Chaque contact visuel déclenchait une décharge silencieuse. Nous nous regardions quelques secondes de trop, puis nous détournions les yeux, avant d’y revenir.
Deux adolescents enfermés dans des corps d’adultes responsables.
Je sentais mon corps entier vibrer. Ce n’était pas seulement du désir. Ce n’était pas seulement de l’attirance.
C’était l’évidence.
Je me suis dit intérieurement : « Merde. »
Pas comme une erreur. Comme une révélation.
Je suis tombé amoureux.
Je ne l’ai pas formulé à voix haute. Je ne l’ai même pas construit avec des mots clairs. Mais mon corps le savait. Et je savais qu’elle le savait.
À chaque fois que nos regards se croisaient, je voyais en elle la même stupeur, le même vertige, la même peur magnifique.
Elle n’était plus seulement la collègue concentrée derrière son écran. Elle était une femme bouleversée par un regard.
Elle paraissait calme.
Mais son regard était trop intense pour mentir.
La journée s’est écoulée comme un rêve lucide. Nous parlions aux autres, nous répondions aux questions, nous traitions des dossiers, nous riions parfois avec l’équipe. Pourtant, sous la surface, une vibration continue nous reliait.
Un fil tendu.
Un fil incandescent.
Quand j’ai quitté le bureau en fin de journée, j’ai senti un vide immédiat, comme si on m’arrachait quelque chose.
La route entre Vilnius et Kaunas m’a paru irréelle. Je conduisais, mais je ne voyais presque rien. Dans ma tête, je revoyais ces dix secondes. Ce regard.
Je me suis parlé à moi-même.
« Noah, tu as quarante-sept ans. Qu’est-ce qui t’arrive ? »
J’avais construit une vie stable. Responsable. Organisée. J’avais enfermé mes élans, mes rêves, mes projections dans un coffre solide. J’avais accepté une version plus raisonnable de l’amour, plus contenue, plus adulte.
Et en un regard, tout venait de s’ouvrir.
Elle avait réactivé en moi une partie que je croyais morte. L’envie d’aimer sans retenue. L’envie de me projeter. L’envie de croire encore à quelque chose de plus grand que la sécurité.
En arrivant à Kaunas, je suis resté quelques secondes dans la voiture, moteur coupé.
J’ai fermé les yeux.
Et j’ai su.
Rien ne serait plus jamais comme avant.
Parce que parfois, il ne faut pas des mois.
Il suffit d’un regard.
Un regard qui traverse le temps.
Un regard qui brûle l’église.
Un regard qui transforme la gardienne en miracle.
Et un homme en amoureux.

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