Chapitre IX - Le retour
Je suis rentré à Kaunas avec l’impression d’avoir laissé quelque chose derrière moi.
Pas un objet. Pas une conversation inachevée. Quelque chose de plus organique. Comme si une partie de mon système nerveux était restée branchée dans cet open space à Vilnius, à la place huit, face à la place sept.
La route était la même que d’habitude. Les forêts défilaient, les stations-service, les camions lituaniens qui doublent trop vite. Je conduisais correctement. Je respectais les distances. Je mettais mes clignotants.
À l’intérieur, rien n’était normal.
Je revoyais son regard.
Pas son visage entier. Pas son sourire. Seulement ses yeux au moment précis où ils ont accroché les miens. Cette seconde suspendue. Cette reconnaissance.
Je n’ai jamais cru au coup de foudre. Je trouvais ça adolescent. Simpliste. Une projection chimique mal interprétée. Mais ce que j’avais ressenti n’avait rien d’une flambée superficielle. C’était plus profond. Plus ancien.
Comme si quelque chose en moi avait murmuré :
« Enfin. »
Je suis arrivé devant chez moi en fin d’après-midi. Je suis resté quelques secondes dans la voiture, moteur coupé. J’avais besoin de comprendre ce qui venait de m’arriver. J’avais quarante-sept ans. Une vie construite. Des responsabilités. Une stabilité.
Et pourtant, j’avais le cœur d’un homme de vingt ans.
Je me suis parlé à voix basse.
- Calme-toi.
Mais je savais déjà que ce n’était pas une question de calme. Ce n’était pas une montée d’adrénaline passagère. Ce n’était pas une excitation liée à la nouveauté. C’était plus simple que ça.
J’étais tombé amoureux.
Je ne l’ai dit à personne. Je ne l’ai pas écrit. Je ne l’ai même pas formulé complètement dans ma tête. Mais mon corps le savait. Mon souffle était différent. Ma posture aussi. Je marchais comme si quelque chose s’était ouvert à l’intérieur.
Le soir, la maison était normale. Silencieuse. Fonctionnelle. Je faisais ce que je devais faire. J’aidais. Je répondais. Je participais aux conversations ordinaires.
Mais j’étais ailleurs.
Je me souvenais de la manière dont elle s’était levée. De la manière dont elle avait soutenu mon regard sans sourire, sans jouer. Il n’y avait rien de théâtral dans ce moment. C’était brut. Presque grave.
Je n’avais jamais vu une femme me regarder comme ça.
Pas avec désir immédiat.
Pas avec flirt.
Pas avec stratégie.
Avec stupeur.
Comme si elle aussi venait de comprendre quelque chose.
Plus tard, quand la maison s’est endormie, j’ai pris mon téléphone. Je ne savais pas quoi écrire. Je ne voulais pas casser ce qui s’était passé avec une phrase maladroite. Je ne voulais pas réduire l’intensité à un banal « bien rentré ? ».
Alors j’ai attendu.
Je n’avais pas besoin de mots. Je savais qu’elle ressentait la même chose. C’était évident. Trop évident pour être inventé.
Le plus troublant, ce n’était pas l’attirance. Ce n’était même pas le désir. C’était la certitude.
Je ne me suis pas demandé si elle me plaisait. Je ne me suis pas demandé si c’était raisonnable. Je ne me suis pas demandé si ça valait le risque.
Je me suis seulement demandé :
« Comment est-ce possible ? »
Comment peut-on reconnaître quelqu’un à ce point-là ?
Comment peut-on avoir l’impression de retrouver au lieu de découvrir ?
Je me suis allongé dans le noir.
Je me suis souvenu de chaque détail de la journée. Sa voix légèrement plus basse que d’habitude. Ses gestes contrôlés. Les secondes où nos regards se croisaient trop longtemps, puis se détournaient presque en panique.
Deux adultes responsables.
Deux adolescents à l’intérieur.
Je ne me sentais pas coupable.
Et c’est ça qui m’a le plus perturbé.
Je ne me sentais pas en train de trahir quelque chose. Je me sentais en train de devenir moi-même. Comme si une version plus vivante de moi venait d’être réactivée.
Je savais déjà que rien ne redeviendrait neutre.
Les visios du matin ne seraient plus des réunions ordinaires. Les messages privés ne seraient plus anodins. Les métaphores sur l’église, le temple, les clés… tout ça allait changer de nature.
Parce que maintenant, je connaissais son regard en vrai.
Et un regard réel détruit toutes les distances numériques.
Avant de m’endormir, une pensée s’est imposée.
Pas une phrase romantique. Pas une déclaration dramatique.
Une évidence simple.
Si je devais perdre le contrôle un jour, ce serait pour ça.
Pour ce regard.
Pour cette reconnaissance muette.
Pour cette sensation d’avoir enfin croisé quelqu’un qui me voit sans que j’aie besoin d’expliquer qui je suis.
Je n’ai pas dormi beaucoup cette nuit-là.
Pas à cause de l’angoisse.
À cause de la joie.
Et je crois que c’est à ce moment précis que j’ai compris que ce qui venait de commencer ne serait pas une parenthèse.
Ce serait une ligne de fracture.

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