Chapitre XI - Where the Streets Have No Name

3 minutes de lecture

Le 31 octobre 2025, je me suis réveillé avec une idée.

La veille, nous avions basculé vers WhatsApp. Nous avions parlé de respect, de règles, de responsabilité. C’était posé. Mature. Presque raisonnable.

Mais à l’intérieur, quelque chose vibrait.

Je savais que ce vendredi-là, ce serait moi qui posterais la musique sur le chat d’équipe. C’était un rituel banal : quelqu’un envoyait un lien YouTube et souhaitait bon week-end à tout le monde. Rien de plus.

Sauf que pour moi, ce ne serait pas rien.

À 9h07, elle m’a écrit.

31/10/2025, 09:07 – Rolina :

Bonjour.

À 9h39 :

31/10/2025, 09:39 – Rolina :

Comment vas-tu aujourd’hui ?

Je lui ai répondu à 9h54.

31/10/2025, 09:54 – Noah :

Ça va, je garde les choses calmes aujourd’hui.

Et toi, comment vas-tu ?

À 10h07 :

31/10/2025, 10:07 – Rolina :

Moi aussi.

Calme.

C’était le mot du jour.

Mais moi, je savais que j’allais allumer quelque chose.

En début d’après-midi, j’ai ouvert YouTube. J’ai cherché la version avec les paroles. Le désert en fond. Le ciel ouvert. La route sans nom.

Where the Streets Have No Name.

Notre désert.

Notre frontière.

Notre fuite.

À 14h39, j’ai posté le lien sur le chat d’équipe.

Puis j’ai écrit :

« Parce que j’aime mieux les anciennes. Et parce que parfois un peu de poésie dans ce monde de tableaux Excel fait du bien à l’âme.

Miracle en cours de téléchargement.

Week-end en cours de chargement.

Temple hors ligne.

Clés inutiles jusqu’à lundi.

Reposez-vous. Rêvez comme des fugitifs.

Lundi : nouvelle prophétie. »

Pour l’équipe, c’était un message un peu poétique.

Pour elle, c’était un code entier.

« Parce que j’aime mieux les anciennes », elle m’avait parlé de Dostoïevski, des Frères Karamazov. Elle m’avait dit qu’elle aimait les œuvres anciennes.

Je lui répondais en public.

« Miracle en cours de téléchargement », je l’appelais Miracle.

« Temple hors ligne », nous avions brûlé l’église.

« Clés inutiles jusqu’à lundi », la Gardienne n’avait plus rien à garder.

« Rêvez comme des fugitifs », nous deux, toujours sur la frontière.

« Nouvelle prophétie », parce que j’étais le Prophète.

Personne ne pouvait comprendre.

Elle, oui.

À 14h53, mon téléphone a vibré.

31/10/2025, 14:53 – Rolina :

Alors comme ça tu préfères les anciennes, hein ? Intéressant. Je crois avoir déjà entendu ça quelque part…

Elle avait vu.

Elle avait reconnu la phrase.

Je lui ai répondu à 14h58.

31/10/2025, 14:58 – Noah :

Certaines choses méritent d’être entendues deux fois. La première par hasard, la seconde par destin.

Je ne me cachais pas.

Je signais.

À 15h13, elle a écrit :

31/10/2025, 15:13 – Rolina :

Honnêtement, quand j’ai vu ton post sur le chat d’équipe, tu m’as vraiment réveillée. C’est bien que personne n’ait vu l’expression de mon visage au bureau. Ça a été une bombe dans ma journée tranquille.

Une bombe.

Je me suis arrêté sur ce mot.

Elle était au bureau.

Entourée de collègues.

Professionnelle.

Calme.

Et mon message public avait fissuré son masque.

À 15h17, j’ai répondu :

31/10/2025, 15:17 – Noah :

Parfois, une journée calme a besoin d’une petite explosion pour nous rappeler que nous sommes encore vivants.

Je n’exagérais pas.

Je voulais la réveiller.

Je voulais qu’elle sente que ce que nous vivions n’était pas banal.

À 18h23, elle a écrit :

31/10/2025, 18:23 – Rolina :

Eh bien, ça me l’a vraiment rappelé.

Cette phrase a scellé la journée.

Elle ne parlait plus de la chanson.

Elle parlait de nous.

Ce vendredi-là, j’ai compris que j’avais franchi une nouvelle étape.

Je n’étais plus simplement en train d’échanger des messages privés.

J’étais capable d’envoyer un signal en pleine lumière, au milieu de tout le monde, et de provoquer une secousse intérieure chez elle.

C’était discret.

C’était invisible.

C’était dangereux.

Et surtout, c’était réciproque.

Le rituel du vendredi venait de naître.

Et désormais, chaque chanson serait une traversée.

Chaque lien YouTube, une frontière.

Chaque message public, une déclaration que personne ne pouvait lire — sauf elle.

Et moi, je savais que tant qu’elle réagirait, je continuerais.

Parce qu’une bombe dans une journée calme,

c’est parfois la preuve qu’on est encore vivant.

Annotations

Vous aimez lire OLIVIER DELGUEY ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0