Chapitre XVI - La musique, le livre, et la fréquence
Le lendemain de Vilnius, je me suis réveillé comme on se réveille après une tempête : avec l’impression d’avoir survécu à quelque chose qui n’avait pas le droit d’exister, et pourtant… qui était là.
Je lui ai écrit tôt, presque sans réfléchir, comme si mon corps avait pris le clavier avant moi.
11/11/2025, 07:29 – Noah :
Bonjour toi… merci. Grâce à toi j’ai enfin bien dormi.
Sa réponse est arrivée tout de suite, avec cette simplicité qui me déstabilisait toujours : elle ne jouait pas, elle ne surjouait pas. Elle disait.
11/11/2025, 07:32 – Rolina :
Bonjour. Je voulais dire quelque chose de similaire. Enfin. Je suis contente.
“Enfin.”
Ce mot, chez elle, ce n’était pas un mot de passage. C’était un soulagement. Comme si elle aussi, elle avait dû se battre contre la nuit. Comme si, elle aussi, elle avait besoin qu’on lui rende son sommeil.
Pendant la journée, je me suis surpris à chercher une autre manière de lui parler sans la mettre en danger. Sans la coincer. Sans ajouter de poids sur sa culpabilité.
Je me suis dit que si les mots devenaient trop dangereux, il restait une chose : la musique.
À 15h53, je lui ai demandé :
11/11/2025, 15:53 – Noah :
Je voulais te demander : tu as un compte Spotify ?
Elle a répondu presque immédiatement.
11/11/2025, 16:06 – Rolina :
Non.
Je lui ai répondu, faussement léger :
11/11/2025, 16:08 – Noah :
OK… c’est dommage. Tant pis.
Elle m’a renvoyé la balle, comme elle savait faire.
11/11/2025, 16:13 – Rolina :
Désolée de ruiner tes plans.
Je lui ai répondu :
11/11/2025, 16:16 – Noah :
Ne me sous-estime pas, Miracle. J’ai un plan B.
Elle a demandé, presque suppliante et moqueuse à la fois :
11/11/2025, 16:26 – Rolina :
Je ne te sous-estime pas. Je veux juste que tu sois doux… s’il te plaît.
À 17h07, j’ai été honnête. Pas brutal. Honnête.
11/11/2025, 17:07 – Noah :
Je veux juste partager avec toi certaines choses que j’aime. Parfois je n’ai pas les mots, alors la musique et les paroles parlent à ma place. Ou m’empêchent de dire des bêtises aussi. Et je crois que je dis déjà trop de bêtises avec toi… j’ai dépassé mon quota.
Elle a répondu quelque chose qui m’a marqué, parce que ce n’était pas un compliment vide. C’était une validation de nous.
11/11/2025, 17:17 – Rolina :
C’est exactement ça que j’aime chez toi… et chez nous.
“Chez nous.”
Le soir, elle est revenue vers moi comme elle revenait souvent : en apparence banal, et en réalité chargé.
11/11/2025, 20:18 – Rolina :
Comment se passe ta soirée ?
Je venais de rentrer d’entraînement. J’étais fatigué. Mais j’étais vivant.
11/11/2025, 20:22 – Noah :
Je reviens du sport. Je dois manger quelque chose, un vrai repas, pas du chocolat. Après, si tu veux, on peut parler un peu plus tard, seulement si tu peux et si tu veux. Sinon je continue d’écrire.
Elle a répondu :
11/11/2025, 20:52 – Rolina :
C’est OK. Va manger et fais ce que tu dois faire. Je voulais juste te dire quelque chose.
Je lui ai demandé ce que c’était, puis j’ai commencé à plaisanter comme je le faisais quand je sentais une hésitation chez elle : pour la faire respirer. Pour qu’elle se sente libre.
Elle est partie se doucher. Elle est revenue. Et la conversation a glissé, comme un rideau qui se déchire.
Je lui ai dit de ne pas se noyer sous la douche parce que j’avais besoin d’elle pour finir mon roman. Elle m’a répondu qu’on ne pouvait pas se noyer sous la douche, donc j’étais “en sécurité”.
Je lui ai parlé d’église. Elle a soupiré. Et là, j’ai relancé le mythe comme on relance une braise.
À 22h25, j’ai posé les personnages.
11/11/2025, 22:25 – Noah :
Tu es Rolinda Bernardotti, bibliothécaire catéchiste de la paroisse de Saint Jude à San Diego.
11/11/2025, 22:27 – Noah :
Moi je suis Oliver Graham, pasteur-surfeur en short, tongs et débardeur.
11/11/2025, 22:27 – Noah :
Il y a eu un accident. On a brûlé l’église accidentellement.
11/11/2025, 22:30 – Noah :
Et le titre : Les clés du péché.
Je lui ai avoué un truc, à moitié sérieux, à moitié “Noah” :
J’avais commencé deux romans qui parlaient de nous. L’autre s’appelait “Le Culte d’Uranus”. C’était ma manière à moi de tenir l’équilibre : mettre l’excès dans un cadre, et le rendre vivable.
Je lui ai dit que l’écriture, chez moi, c’était une drogue. Que c’était ma thérapie. Que j’avais besoin de faire ça.
Et j’ai promis un truc très clair :
Je ne publierais rien sans son accord. Et elle, au lieu de fuir… elle m’a répondu comme si je venais de lui tendre une preuve de confiance.
11/11/2025, 22:43 – Rolina :
Je suis flattée. C’est incroyable. Merci de partager ça. Je n’avais jamais imaginé comment tu allais tourner l’histoire, mais j’attendais que tu aies envie de me la montrer.
Puis :
11/11/2025, 22:44 – Rolina :
Pourquoi “désolé” ? Ta drogue est incroyablement bonne.
Et :
11/11/2025, 22:45 – Rolina :
J’attends la suite.
À cet instant-là, j’ai compris quelque chose de très simple : ce n’était plus seulement une conversation. Elle venait de me dire, sans le dire : je reste.
Je lui ai expliqué que je n’inventais pas vraiment. Que j’adaptais. Que tout ce qu’elle était, ses mots, ses blagues, ses gestes, ses sourires, trouvaient une place dans ma tête, et que j’écrivais à partir de là.
Elle a accepté le deal :
Je lui donnerais quand le moment viendrait.
Je lui ai répondu une vérité nue :
11/11/2025, 22:54 – Noah :
Je l’ai écrit pour toi. Parce que tu comptes beaucoup pour moi, et tu le sais.
Et le soir s’est terminé sur un détail qui aurait pu être idiot, mais qui, chez nous, ne l’était jamais : sa curiosité.
Je lui avais parlé de sa voix. Je lui avais lancé une phrase. Et elle a répondu plus tard, comme quelqu’un qui revient exprès pour récupérer une vérité.
11/11/2025, 23:48 – Rolina :
À propos de la voix… tu vas devoir développer. Je n’ai jamais entendu ça avant, donc je suis vraiment curieuse.
Elle ne fuyait pas.
Elle demandait.
Le lendemain matin, elle m’a relancé.
Et là, j’ai compris que le lien avait déjà dépassé le “partners in crime”. Parce qu’elle a dit un truc qui m’a planté.
12/11/2025, 08:37 – Rolina :
Le problème pour moi maintenant, c’est que je suis devenue dépendante de tout ça.
Elle l’a écrit comme on avoue une faiblesse.
Et moi, j’ai répondu avec humour, parce que c’était ma façon de garder l’air respirable :
On allait finir en cure, pas pour le café, mais l’un pour l’autre.
Puis il y a eu le jeu, les réunions, les “huddles”, le fait qu’elle s’asseyait au fond exprès pour être moins intimidante, les blagues, les piques, le travail qui servait d’alibi.
Et au milieu, une ligne claire.
12/11/2025, 21:30 – Noah :
Pour être honnête… tu sais pourquoi je suis encore ici ? Juste pour avoir le plaisir de te voir chaque matin. Le reste est incroyablement ennuyeux.
Je l’ai dit comme un aveu.
Elle m’a répondu qu’elle savait. Qu’elle attendait que je le dise.
Et elle a ajouté quelque chose de lucide :
Je ne pouvais pas rester ici “juste pour elle”, pas longtemps.
Elle a raison.
Mais à ce moment-là, je ne faisais pas un plan de carrière. Je décrivais mon carburant.
Je lui ai dit que maintenant, au moins, j’avais une motivation. Une raison.
Et j’ai écrit le mot, sans le camoufler :
Toi.
À partir de là, la soirée a glissé doucement vers l’intime vrai.
Pas l’explicite.
L’intime vrai.
Celui qui fait peur parce qu’il n’a pas de masque.
Je lui ai parlé de ses cheveux. De ses yeux. De sa voix. De ce moment où j’ai associé les trois et où je me suis dit : “Erreur 404, Noah.”
Elle a ri.
Elle a dit que je savais la faire sourire.
Et puis elle a lâché un aveu qui m’a touché :
Quand on se voit en vrai, elle aussi, elle lutte. Elle aussi, elle joue à “c’est juste un collègue”.
12/11/2025, 22:16 – Rolina :
Le plus difficile et le plus stupide, c’est de se voir après tous ces messages et d’agir comme des “coworkers”.
Elle a dit que ça prendrait du temps.
Deux rencontres seulement.
C’était encore frais.
Et dans la nuit, sans prévenir, elle a décidé qu’on allait arrêter de tourner autour.
Elle m’a demandé :
Tu as des frères et sœurs ?
Elle a répondu elle-même.
Puis elle a ajouté, sans filtre :
Deux petits frères, mais pas de contact, parce que son père est un connard.
C’était cru.
C’était net.
Et c’était surtout… une porte.
La première vraie porte.
Je lui ai dit :
Je veux connaître ta vie. Je veux tout savoir de toi.
Tu ne me dis que ce que tu veux. Je ne te force pas.
Et là, on est passés dans un autre monde.
Elle m’a dit où elle était née : Vilnius.
Je lui ai raconté mon origine, Toulouse, l’adoption, Nice, ma vie, mes enfants, mon histoire.
Je lui ai dit ce que j’aime, ce que je fais, ce que je bois, ce que je ne bois pas.
Je lui ai donné mon inventaire.
Comme on se met nu sans se déshabiller.
Et elle m’a répondu avec sa vérité à elle.
La danse. Le corps. Le mouvement. Le besoin de se retrouver. Les blessures. Le retour à elle-même.
Ses langues. La littérature. Le russe.
Et surtout :
13/11/2025, 00:21 – Rolina :
Merci de me faire confiance et de partager.
Elle a mis un cœur.
Et moi, j’ai écrit une phrase qui, pour moi, résume tout ce chapitre-là.
13/11/2025, 00:46 – Noah :
À travers toi, j’ai découvert quelque chose que je cherche depuis longtemps : une connexion. Comme quand on cherche la fréquence d’une radio. J’ai enfin trouvé la fréquence qui répond à la mienne.
Je lui ai promis trois choses, clairement :
Je serai toujours honnête.
Je ne la blesserai jamais, ni par les mots ni par mes actes.
Je la laisserai respirer, prendre le temps, décider.
Et puis j’ai lâché, au milieu :
Je sais une chose… c’est toi.
Sans fanfare.
Sans pression.
Juste posé.
Elle m’a répondu :
13/11/2025, 00:51 – Rolina :
Fais de beaux rêves.
Avec un cœur.
Cette nuit-là, ce n’était plus du flirt.
Ce n’était plus “partners in crime”.
C’était deux adultes, avec des vies compliquées, qui venaient de faire la chose la plus risquée au monde :
Se présenter vraiment.
Et ce qui rend ça irréversible, ce n’est pas le désir.
C’est la confiance.

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