Chapitre XIX - Les nuits qui déplacent les lignes
Le 15 novembre au matin, tout semblait plus calme en surface. La veille avait été dense, presque trop lourde, et pourtant quelque chose s’était posé entre nous : une forme d’équilibre fragile, comme après une vague trop forte.
Je lui ai écrit simplement.
15/11/2025, 07:03 – Noah :
Bonjour, passe une bonne journée, bisous.
15/11/2025, 07:49 – Rolina :
Bonjour à toi aussi, passe une bonne journée.
La journée s’est écoulée sans grand bruit. J’avais compris qu’il fallait laisser respirer les choses. Ne pas pousser. Ne pas relancer le feu trop vite.
Mais le soir venu, j’ai senti que le silence devenait trop lourd.
15/11/2025, 19:56 – Noah :
Si tu veux parler un peu ce soir, je suis là.
Si tu préfères te reposer, je resterai silencieux, je suis là de toute façon.
15/11/2025, 20:32 – Rolina :
Salut, aujourd’hui je suis en mode vierge x3000.
Je savais exactement ce que ça voulait dire. Précision extrême, fatigue nerveuse, sensibilité à fleur de peau.
15/11/2025, 20:37 – Noah :
Mode vierge x3000 ?
Parfait. Ça veut dire précision, logique… et une touche de beauté dangereuse.
Je vais rester tranquille et laisser l’ordre cosmique faire son travail.
Elle a raconté sa journée, sa famille, son oncle, les tensions invisibles qui s’accumulent quand on doit être présent alors qu’on voudrait disparaître.
15/11/2025, 20:43 – Rolina :
Après toute cette tension je ne peux même plus tourner le cou tellement j’ai mal. Et mon dos aussi. Journée terrible.
Je l’ai imaginée là, droite, forte, mais usée intérieurement.
15/11/2025, 20:48 – Noah :
Je vais bien… enfin non, je vais encore mieux quand tu es là, avec moi.
Elle a parlé de sa mère, de leurs différences. Je reconnaissais ce mélange d’amour et de fatigue. Comme une corde tendue depuis longtemps.
Et moi, au milieu de tout ça, j’ai choisi une autre approche.
Pas les grandes déclarations.
Les petites questions.
Les détails qui rapprochent sans brûler.
15/11/2025, 21:05 – Noah :
Quel est ton parfum préféré ?
Elle a répondu sans hésiter.
15/11/2025, 21:11 – Rolina :
J’en ai trois classiques : La Vie Est Belle, Black Opium et Black Orchid. Chanel Mademoiselle était mon préféré avant… maintenant j’ai grandi, je crois.
Je me suis souvenu des deux fois où j’avais reconnu son odeur à Vilnius sans la voir.
15/11/2025, 21:12 – Noah :
Oui… La Vie Est Belle. Mon préféré.
Je ne parlais pas seulement du parfum. Je parlais d’elle. De l’effet qu’elle avait sur moi, presque sans effort.
La conversation a dérivé vers les sensations. Le toucher, le souffle, l’odorat. Chez nous, rien n’était jamais banal. Chaque détail devenait une porte vers quelque chose de plus profond.
Puis j’ai voulu en savoir davantage.
15/11/2025, 21:33 – Noah :
Musique préférée pour le sport, cuisiner, nettoyer, travailler, lire, dormir… aimer ?
15/11/2025, 21:52 – Rolina :
Quand je m’étire, j’aime Lana.
Pour le travail, le sommeil, la lecture : le silence.
Pour l’amour… on ne fait pas de clip vidéo, et la musique ne m’importe pas. J’ai besoin d’entendre tout le reste. Ça fait partie de la sensation.
Sa réponse m’a coupé le souffle. Pas par son audace, mais par sa justesse. Elle parlait encore une fois de présence réelle, pas de décor.
15/11/2025, 22:00 – Noah :
Je crois que c’est la réponse la plus intelligente que j’ai entendue… normalement c’est moi qui dis ce genre de choses.
Je lui ai parlé de mes propres habitudes musicales, des années 80 pour le sport, du jazz pour cuisiner, du blues quand je prenais la guitare. C’était une manière de lui ouvrir ma vie sans dramatiser.
Elle, de son côté, parlait de voix graves, de calme, d’énergie féminine. Tout semblait correspondre à ce que je ressentais déjà chez elle.
La conversation est devenue plus légère, presque joueuse. Comme deux personnes qui testent les limites sans les franchir.
On a parlé de nourriture.
15/11/2025, 22:51 – Rolina :
J’adore les crevettes, la cuisine asiatique.
Je n’aime pas la salade de betteraves, la gelée, la coriandre. Je suis allergique aux noix de cajou.
15/11/2025, 22:53 – Noah :
Moi j’aime la cuisine méditerranéenne, mexicaine, grecque, libanaise.
Mais je ne peux pas manger de fromage ni de fruits de mer.
Elle s’est moquée gentiment de moi : cuisiner du poisson sans en manger, c’était presque une contradiction vivante.
Puis on a parlé du rythme des journées. Matin, soir, nuit.
15/11/2025, 23:09 – Rolina :
Le matin est le moment le plus énergique pour moi.
La nuit… c’est un temps sacré. Je deviens très sensible, tout doit être calme.
Je l’écoutais parler de la nuit comme d’un sanctuaire. Et je comprenais pourquoi nos conversations nocturnes avaient cette intensité particulière.
La discussion a lentement glissé vers quelque chose de plus intime. Pas explicite. Juste chargé.
15/11/2025, 23:36 – Noah :
Tu crois que je dors bien en ce moment ? Tout ça à cause d’une bibliothécaire catéchiste.
15/11/2025, 23:36 – Rolina :
Les nuits sans sommeil ou les provocations ?
15/11/2025, 23:37 – Noah :
Les deux.
Je ne cherchais pas à cacher ce qu’elle provoquait en moi. Mais je restais dans ce langage à demi voilé qui nous permettait de rester libres.
Plus tard, la conversation a changé de ton.
On a parlé du travail, de la première fois où elle m’avait écrit pour vérifier une boîte aux lettres. Ce moment anodin qui, sans qu’on le sache, avait ouvert tout le reste.
15/11/2025, 23:56 – Noah :
Depuis que tu es apparue pour m’envoyer ces tâches à vérifier… tu as changé toute ma vie.
Elle a ri.
15/11/2025, 23:58 – Rolina :
Je me souviens que tu m’appelais la “dame en vert”.
On a parlé de nos familles, de mes parents qui s’étaient rencontrés dans une banque, de la banalité apparente de leur histoire comparée à la nôtre.
Puis j’ai essayé d’expliquer ce que je ressentais avec des mots maladroits, presque scientifiques.
15/11/2025, 00:14 – Noah :
Je pense que ta mémoire intérieure a stimulé ton cortex… tu envoyais une fréquence sans t’en rendre compte.
15/11/2025, 00:15 – Rolina :
Ça semble vraiment probable.
La nuit avançait. On parlait de danse, d’apprentissage, de ce qu’on pourrait s’enseigner mutuellement. Elle me parlait de son regard sur moi, de ce qu’elle admirait.
15/11/2025, 00:27 – Rolina :
C’est ça que j’adore chez toi.
Je me suis demandé ce que j’avais fait pour mériter une phrase aussi simple.
Vers la fin, elle a proposé de partir dormir.
15/11/2025, 00:41 – Rolina :
On va au royaume des rêves ? J’ai entendu dire qu’il y a plusieurs options ce soir.
Je me suis surpris à sourire comme un enfant.
15/11/2025, 00:45 – Noah :
Oui… il faut être raisonnable. Et j’espère rêver d’une de ces options. Mais s’il te plaît, pas de guerre contre des machines à laver ou des cafetières cette fois. Je veux un rêve magique comme la dernière fois.
Elle a répondu doucement.
15/11/2025, 00:47 – Rolina :
Je t’y retrouve. Fais de beaux rêves.
Et moi, avant de fermer les yeux, j’ai écrit ce qui me semblait être une évidence :
15/11/2025, 00:50 – Noah :
Peu importe l’endroit… tant qu’on peut être assez proches pour toucher, sentir, respirer et entendre le cœur de l’autre battre fort, alors oui, on va où tu veux ce soir.
15/11/2025, 00:51 – Rolina :
D’accord. Je t’y retrouve. Fais de beaux rêves.
15/11/2025, 00:53 – Noah :
Fais de beaux rêves. J’arrive bientôt.
Cette nuit-là, rien n’a explosé.
Pas de déclaration irréversible.
Pas de rupture.
Pas de promesse impossible.
Seulement deux personnes qui apprenaient à se connaître autrement. Par le détail. Par les odeurs. Par la musique. Par les silences.
Et je crois que c’est ce qui rend ce moment-là différent des autres.
Parce qu’au lieu de brûler, on a commencé à construire.
Lentement.
Comme deux insomniaques qui comprennent enfin que le calme peut aussi être une forme d’amour.

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