Chapitre XXV - Les chambres fermées
Je savais que si nous pouvions parler aussi librement le soir, ce n’était pas parce que nous étions particulièrement malins. Ce n’était pas une stratégie brillante. Ce n’était même pas une dissimulation sophistiquée. C’était simplement le silence qui existait déjà avant nous.
Chez moi, la mécanique était presque triste dans sa simplicité.
Je rentrais tard de l’entraînement. Toujours tard. Le sport me servait d’exutoire, d’alibi aussi, mais surtout de respiration. Quand j’ouvrais la porte de l’appartement, tout était déjà plongé dans le noir. Ma partenaire dormait depuis 21 heures. Pas par confort. Par épuisement. Par douleur.
Elle était malade.
Son corps la forçait à s’éteindre tôt, et vers 4 heures du matin, elle se réveillait avec des élancements qui l’empêchaient de retrouver un sommeil profond. Ce rythme la rongeait lentement. Je le voyais. Je le savais. Je l’avais vue s’affaiblir mois après mois.
Et dans ce rythme-là, je m’étais éteint aussi.
Nous ne nous croisions presque plus dans un espace de pleine présence. Je rentrais quand elle dormait. Elle se réveillait quand moi je commençais à sombrer. Parfois, pour ne pas la déranger, je dormais sur le canapé. Ce n’était pas un rejet. C’était une précaution devenue habitude.
Un couple pouvait mourir sans dispute.
Il pouvait s’éteindre par simple décalage d’horaires.
Je ne trahissais rien, en apparence. Je m’asseyais dans le salon, j’ouvrais mon téléphone, je parlais à Rolina. La maison était silencieuse. Il n’y avait aucune scène, aucun soupçon possible. Parce qu’il n’y avait plus vraiment de terrain vivant sur lequel soupçonner quoi que ce soit.
Mais ce qui me rongeait, ce n’était pas la logistique.
C’était la conscience.
Je savais que cette absence de vigilance n’était pas saine. Elle était le symptôme d’un couple déjà en sursis. On ne surveille plus ce qui ne brûle plus.
Chez Rolina, en revanche, quelque chose me troublait.
Dix ans avec le même homme. Elle l’avait connu au lycée. Ils avaient grandi ensemble. Ce genre d’histoire laisse peu d’angles morts. Et pourtant, elle était là. Tous les soirs. Tard. Disponible. Présente. Fluide. Sans tension apparente.
Je comprenais ma propre situation. Maladie. Fatigue. Distance installée. Je pouvais presque la rationaliser.
Mais Rolina ?
Un homme en bonne santé. Une vie stable. Dix ans d’histoire. Et malgré cela, elle était en ligne jusqu’à minuit passé, parfois plus. Sans urgence. Sans coupure. Sans interruption.
Cela ne collait pas.
Je ne lui avais pas posé la question frontalement. Pas encore. Mais j’y pensais.
Comment pouvait-elle être aussi libre la nuit ?
Pourquoi personne ne semblait réclamer sa présence ?
Pourquoi aucune tension n’apparaissait jamais dans ses messages ?
Je ne la soupçonnais pas. Je l’observais.
Et plus je l’observais, plus je comprenais quelque chose d’inconfortable : nos deux couples semblaient figés depuis longtemps.
Pas explosés.
Pas violents.
Juste verrouillés.
Comme deux coffres-forts fermés à double tour, posés au milieu du salon depuis des années. On vivait autour. On passait devant. On ne les ouvrait plus.
Cela me rappelait Astride.
Cette sensation d’avoir été dans une relation longue où l’habitude remplace la curiosité. Où la fidélité devient un principe plus qu’un élan. Où l’on reste parce que partir demanderait une énergie que l’on n’a plus.
Je reconnaissais les signes.
Les couples en sursis ne font pas de bruit.
Ils se taisent.
Et peut-être que c’était cela, la vraie raison de nos dialogues nocturnes. Nous ne volions pas du temps à quelqu’un d’autre. Nous occupions un vide déjà installé.
Ce qui était dangereux, ce n’était pas que nous parlions tard.
C’était que personne ne semblait réclamer notre absence.
Et dans cette absence non réclamée, je sentais quelque chose d’encore plus grave : nous n’étions pas en train de créer une trahison.
Nous étions en train de sortir d’un sommeil.
La Lionne avait pris sa place.
Mais autour de nous, nos anciens royaumes étaient déjà désertés.
Et cette vérité-là, je la portais en silence.

Annotations