Louise

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Les brumes de la vapeur font écho à celles qui envahissent mon esprit fatigué quand je descends péniblement sur le quai, tenant ma valise à deux mains et le panier vide sous le bras.

Louise… Où peut-elle bien être ?

  • Apolline !

Une voix aux accents chantants m'interpelle, et je plisse les yeux en m'arrêtant. La lumière dorée du soir m'aveugle un instant, je tourne la tête pour échapper aux rayons et... la voilà. Elle s'empare d'autorité de ma malle et m'offre un sourire éblouissant.

  • Te voilà enfin ! Ce fichu train a une bonne heure de retard, mais enfin, le plus important est que tu sois arrivée en un seul morceau, n'est-ce pas ? Comment était le voyage ?
  • Je...

Me frottant les yeux pour tenter de me réveiller, je souris en retour. Je n'aurais jamais imaginé en ce petit bout de femme brune autant d'énergie et de mots... Mais ça me change d'Adélie, qui m'a toujours dite bavarde comme une pie.

  • Que je suis bête, s'exclame-t-elle, tu dois être bien fatiguée ! Viens, on parlera dans le tramway.
  • Le tramway ?

Je n'en ai jamais vu un seul de toute ma vie ! Mon pas s'accélère derrière le sien, et le visage mat de Louise s'éclaire davantage sous l'amusement.

  • Tu n'en as jamais emprunté avant ? Eh bien, ne t'inquiète pas, parce que le trajet ne durera que quelques minutes ! On devra marcher un peu après, alors profites-en pour te reposer et regarder le paysage.

Je hoche la tête, trop fatiguée pour parler davantage et la suis, impatiente. Je manque de trébucher sur les pavés irréguliers à force de trop lever le nez pour admirer les couleurs estivales qu'arbore la gare : on croirait voir une palette de Monet, avec ses murs couleur pêche, pâlis par le soleil et le bleu du ciel, le gris fer de ses rails et les enluminures qu'offre la lumière en éclaboussant chaque vitre.

  • Doucement, doucement, Apolline ! me dit en un grand éclat de rire ma nouvelle gardienne. Elle s'arrête, posant la lourde malle à ses pieds sans sembler essoufflée par sa lourdeur. Tu auras beaucoup d'occasions d'admirer Marseille, alors prends ton temps !
  • Mais tout est tellement beau ! soufflé-je, les yeux brillants. Rien à voir avec ce que j'ai pu voir de Paris... (et, comme je manque presque de le dire, jusqu'ici, beaucoup moins de taches noires et vert-de-gris nazies.)
  • Ah, mais je l'espère bien, ma petite demoiselle, s'offusque Louise les poings sur les hanches, les Parigots n'ont rien à voir avec Marseille !
  • Je m'en doute... murmuré-je en fermant les yeux.

En faisant abstraction des senteurs de charbon et d'eau chaude du train, je peux presque goûter sur ma langue le sel de l'air marin. C'est si différent de l'odeur normande, celle du vent et de l'herbe, ou de la poussière parisienne... Je sens déjà que je vais m'y plaire.

Nous nous approchons de l'arrêt de la gare Blancarde, là où la ligne 68 tisse le paysage de sa multitude de fils électriques. Les voitures sont étonnamment modernes, dotées de larges fenêtres. Prévoyante, Louise me tend un ticket en papier épais qu'on me valide en souriant à l'arrière, avant de m'aider avec mes bagages.


À l'intérieur du tramway, le bleu me saute aux yeux.

Un beau bleu, bleu d'été, azuré, sur la texture capitonnée des banquettes et les vestes des voyageurs. La couleur officielle de Marseille, semble-t-il, sans doute pour revendiquer leur proximité avec la mer...

Quand l'impressionnante machinerie s'ébranle avant de s'avancer en silence, je suis encore plus époustouflée. On dirait que le wagon glisse le long du métal, presque comme une vague sur la grève puisque les arrêts, eux, sont plus brutaux. Cela dit, à côté du lourd tremblement et des sifflements omniprésents du train...

Louise sourit avec bienveillance.

  • Les merveilles de la technologie ! Mes parents me racontaient, quand j'étais minotte, à quel point le premier trajet les avait impressionnés... Té, regarde ! Arrêt Escoffier, on y est !
  • Déjà ?

J'emboîte son pas guilleret, empoignant cette fois ma malle de cuir avant qu'elle ne la porte pour moi une troisième fois.

Et quand je descends du tramway bleu, je sens mes yeux s'agrandir sous le choc : le Vieux-Port est en ruines.

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