32 ANS PLUS TOT
chapitre 1
Marc Lacroix courait.
Ses poumons brûlaient, ses jambes menaçaient de lâcher, mais il n’avait pas le droit de s’arrêter. Pas maintenant. Pas alors qu’il tenait dans ses bras ce qu’il venait d’arracher au monde qu’il avait infiltré pendant des années.
Les deux bébés étaitent serrés contre lui, enveloppés dans une couverture trempée. Ils ne pleuraient même plus, épuisés, aussi silencieux que deux petites braises au milieu du déluge.
Il jeta un regard par-dessus son épaule.
Derrière lui, la ruelle s’étirait comme une veine sombre entre les vieux entrepôts. Les lampadaires grésillaient, étouffés par la pluie. A travers le rideau d’eau, il distingua des silhouettes. Trois. Peut-être quatre. Trop organisées pour être de simples passants.
Ils le suivaient.
Une bourrasque lui fouetta le visage. L’odeur monta d’un coup, incrongue au milieu du bitume et de l’eau sale : un parfum de lys. Doux. Trop doux.
Marc serra la mâchoire.
Ils étaient proches.
Il accéléra malgré la douleur qui lui vrillait les côtés. La couverture glissa légèrement ; il la remonta, vérifia d’un coup d’oeil les petits visages pâles collés l’un à l’autre. Une minuscule main se crispa sur le tissu, puis retomba.
- Tenez bon…, murmura-t-il entre deux respirations arrachées.
Tenez bon, petits.
Il atteignit le bout de la ruelle. Devant lui, un grillage tordu séparait la zone des anciens docks. A gauche, un entrepôt aux vitres brisées ; à droite, un mur aveugle couvert de graffitis effacés.
Derrière, les pas s’approchaient. Réguliers. Efficaces. Pas d’improvisation. Ils prenaient leur temps. Ils savaient qu’il finirait coincé.
Marc repéra une ouverture dans le grillage, à moitiée dissimulée par une palette renversée.
- On continue… , souffla-t-il pour se conviancre lui-même.
Il se glissa de côté, se faufila par l’ouverture en se râpant l’épaule. Le métal lui arracha une grimace. Les bébés remuèrent faiblement. Il força se respiration à se calmer pour ne pas les secouer.
- Il ne peut pas aller loin.
Une autre répondit, calme, presque amusée :
- Il ira juste assez loin pour croire qu’il a le choix.
Marc accéléra encore.
L’entrepôt abandonné se dressait devant lui, carcasse de béton d’acier aux vitres éclatées. Il poussa une porte latérale rouillée qui gémit dans un son strident. L’intérieur sentait la poussière humide, la rouille… et, à nouveau, ce parfum de lys.
Il s’arrêta net.
Impossible. Pas ici. Pas dans cet endroit oublié de tous.
Les bébés remuèrent contre lui. L’un poussa un petit soupir étranglé, l’autre eut un sursaut imperceptible. Marc sentit son coeur se serrer.
Il n’avait plus beaucoup de temps.
Il se glissa derrière une rangée de vieilles machines industrielles, avançant prudemment en évitant les flaques d’eau stagnante. La pluie s’infiltrait par les trous du toit, traçant de longues lignes sombres sur le sol.
Une goutte froide lui tomba sur la nuque. Il se raidit.
Il connaissait cet endroit. Il y était déjà venu, des années plus tôt, pour une planque, une filature, une opération montée avec l’unité. A l’époque, ce n’était qu’un bâtiment abandonné.
Aujourd’hui, il n’en était plus sûr.
Son téléphone vibra dans sa poche. Il manqua presque de le laisser tomber en jonglant entre les bébés et l’appareil. Il remonta les deux petits plus haut sur son torse et décrocha.
- Marc ? La voix était tendue, essoufflée.
- Muller… , souffla-t-il.
- Où es-tu bon sang ? On devait se retrouver dans cinq minutes,pas dans cinq heures !
- Ils sont là.
Un silence.
- Combien ?
- Au moins trois. Peut-être plus. Ils ne se pressent pas.
Il jeta un coup d’oeil derrière lui. A travers la porte entrebaîllée, une silhouette venait d’apparaître, floue derrière la pluie.
- Ils savent où je vais. Ils se contentent de me suivre.
- Tu peux les semer ?
- Non.
- Tu peux les affronter ?
- Pas avec deux bébés dans les bras.
Un des enfants poussa une plainte faible. Muller se tut, comme si ce simple son venait de rendre la situation réelle.
- Tu es sûr de toi ? Demanda-t-il d’une voix plus basse.
- Je n’ai jamais été aussi sûr de rien de ma vie.
Marc s’accroupit derrière une machine, reprit son souffle. Le parfum de lys flotait à nouveau, plus fort, comme si quelqu’un venait d’ouvrit un flacon invisible.
- Ils ne sont pas des dossiers, Muller. Ce sont deux vies. Ils ne les auront pas.
Un rire léger, très lointain, résonna dans le bâtiment. Marc sentit tous les muscles de son dos se contracter.
- Marc ?
- Ils sont déjà à l’intérieur, murmura-t-il.
Il referma le téléphone sans attendre de réponse, le glissa dans sa poche, puis posa un genou à terre. Les bébés étaient si petits, si fragiles. L’un avait une tache claire au coin de la bouche ; l’autre serrait le poing comme s’il tentait d’agripper le monde.
- On n’a plus beaucoup de temps, mes petits.
A quelques mètres, une porte métallique grinça. Une lumière pâle découpa une silhouette haute, projetant une ombre démesurée sur le sol mouillé.
- Marc … , fit une voix.
Un murmure. Presque une caresse.
Il se redressa lentement, les enfants toujours collés à lui, la couverture bien serrée. Il sortit de sa cachette, ses chaussures crissant sur un morceau de verre.
L’homme l’attendait au centre du hanger. Manteau sombre, capuche, masque blanc sans motif. Deux fentes claires pour yeux. Rien d’humain dans l’expression.
Le parfum de lys venait de lui.
- Vous êtes en retard, dit l’homme d’une voix posée.
Je commençais à croire que vous aviez changé d’avis.
Marc resta à distance.
- Je n’ai pas changé d’avis.
Le regard du masqué glissa sur les deux paquets emmitouflés.
- Vous n’avez pasle droit de faire ça, Marc.
Ils n’appartiennent pas au vôtre non plus.
- Ils n’appartiennent pas au vôtre non plus.
- Vous savez très bien que si.
Ils ont été sélectionnés.
Ils sont promesse d’avenir. D’équilibre. D’ordre.
Marc éclata d ‘un rire sans joie.
- D’ordre ? C’est comme ça que vous appelez ça maintenant ?
Les bébés remuèrent. L’un gémit. L’homme sembla les écouter, presque attendri.
- Ecoutez-les.
Ils n’ont aucune conscience de ce qui se joue.
- Vous si.
- Ne gâchez pas tout.
Marc sentit sa gorge se nouer.
Pendant des mois, il avait joué le rôle du parfait infiltré. Il avait assisté aux séances d’observation, étudié des dossiers, entendu des mots glacés pour désigner des enfants : « sujets, » »profils », « potentiels ». Il avait vu ces deux bébés en particulier. Toujours ensemble. Comme s’ils partageaient déjà quelque chose que personne ne comprenait.
Et ce soir-là, quand il avait lu le rapport final ? Quatre mots l’avaient glacé :
Phase II : élimination contrôlée.
Il avait arrêté de jouer.
- Vous n’allez pas le élever, dit-il.
Vous allez les briser.
L’homme inclina la tête.
- Briser n’est pas le mot.
Refaçonner, peut-être.
Optiminser.
Leur donner une fonction digne de ce qu’ils sont.
- Ce sont des enfants, pas des outils.
- Nous ne parlons pas la même langue, Marc.
Le silence tomba. La pluie frappait le toit troué, régulière, hypnotique.
Marc sentit la sueur couler dans son dos. Les bébés pesaient plus lourd qu’ils ne l’étaient. Ils étaient son fardeau… et son seul choix possible.
- Vous saviez ce que cela impliquait, reprit l’homme.
Quand vous avez accepté de travailler avec nous.
On ne revient pas en arrière.
- J’ai accepté de joeur un rôle, pas de sacrifier des vies.
- Nous ne sacrifions pas.
Nous corrigeons.
Marc secoua la tête. Recule d’un pas.
- Je les emmène.
Et vous allez m’oublier.
Un rire léger.
- Vous savez bien que ce n’est pas possible.
Il fit un pas.
Marc recula, heurta une palette métallique. Une douleur vive lui traversa la cuisse. Le temps se contracta.
Deux options : céder… ou brûler les ponts.
Il choisit.
Sa main libre chercha la poche intérieure de sa veste. Ses doigts trouvèrent un briquet.
- Vous êtes un bon élément, Marc, continua l’homme.
Un très bon.
Ce serait dommage de perdre ce que vous pourriez encore apporter.
- Vous les avez sous-estimés, murmura Marc.
- Ces enfants ?
- Non. Moi.
Il jeta le briquet au sol, directement sur une traînee d’huile. La flamme vacilla, puis embrassa le sol dans un soufle sec.
Le feu courut sur le béton, serpent lumineux entre les flaques, léchant les machines. En quelques secondes une barrière de flammes se dressa entre lui et l’homme masqué.
La chaleur monta. La pluie créa des colonnes de vapeur. Le parfum de lys se mêla à l’odeur de brûlé. Une odeur de fleurs sur un bûcher.
L’homme recula d’un pas, mais ne paniqua pas. Ses yeux brillèrent dans la lumière tremblante.
- Vous jouez avec des forces qui vous dépassent, Marc.
- Peut-être.
Mais vous n’aurez pas ces enfants.
Il se tourna et courut vers la sortie arrière. La porte grinça. L’air froid de la nuit le frappa.
Dehors, des sirèrnes résonnaient au loin.
Une silhouette se détacha près d’un vieux camion.
Un homme en manteau sombre, cheveux plaqués par la pluie, lui fit signe.
- Là, Marc !
Muller.
Marc fonça, le coeur battant. Les bébés se mirent à pleurer. Il les serra contre lui.
- Vite ! Cria Muller en ouvrant la portière arrière d’un véhicule banalisé. On n’a pas beaucoup de temps !
Une rafale apporta l’odeur du feu… et encore ce parfum de lys.
- Tu es fou, marmonna Muller en démarrant. Complètement fou.
Marc s’affaisa contre le siège.
- Peut-être.
Mais ils sont vivants.
Les pleurs s’apaisèrent. Le moteur ronronnait. Les phares découpaient la route trempée.
- Tu sais ce que ça veut dire, dit Muller.
Ils ne te laisseront pas tranquille.
Ni toi… ni eux.
Marc baissa les yeux. Les deux bébés dormaient, l’un contre l’autre. Deux petites âmes jetées dans un monde qui ne voulait pas d’elles.
Quelque chose frotta contre son poignet. Il souleva la couverture.
Un petit bracelet en tissu blanc. Un lys brodé.
Son coeur manqua un battement.
Il regarda l’autre poignet.
Le même bracelet.
- Non… , souffla-t-il.
- Quoi ? Demanda Muller.
Marc n’écouta pas. Il arracha délicatement les deux bracelets. Le tissu détrempé colla à ses doigts.
Il ouvrit la fenêtre. L’air glacé s’engouffra. Il tendit la main et lâcha les bracelets.
Ils tombèrent, emportés par la pluie. L’un se posa dans une flaque. Le lys blanc se teinta de boue.
Marc referma la fenêtre. Le parfum de lys sembla s’éloigner… mais il savait que ce n’était qu’une illusion.
Il baissa les yeux vers les enfants.
- A partir de maintenat… murmura-t-il, la voix rauque, vous n’êtes plus leurs sujets.
Vous êtes mes enfants.
Il posa un baiser sur le front de chacun.
- Je me fiche de ce que ça me coûtera.
Je vous garderai en vie.
Muler ne répondit pas. Ses doigts se crispèrent sur le volant.
La voiture s’enfonça dans la nuit, emportant un père, deux bébés volés, et un secret qui, trente ans plus tard, reviendrait réclamer ce qu’il considérait encore comme sien.
Dans l’ombre de l’entrepôt en feu, derrière un mur de flammes, l’homme masqué les regarda partir sans bouger.
Un lys brodé brillait encore sur le sol, à moitié brûlé.
- On ne perd jamais nos fleurs…, murmura-t-il.
Puis il tourna les talons.
Le parfum trop doux resta suspendu un instant dans l’air, avant d’être emporté par la pluie.

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