La dernière note

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Le matin s'étirait lentement sur Loire-sur-Plaine, comme s'il hésitait encore entre la nuit et le jour. Une brume légère traînait au-dessus des toits, se mélangeant aux fumées de cheminées encore tièdes. Dans la petite rue où vivaient les Mercier, le silence n'était troublé que par le bruit lointain d'une voiture qui passait et le chant discret d'un merle coincé sur une antenne.

A l'étage, dans une chambre aux murs blancs tapissés de dessins, un réveil en forme de chat vibra avant même de sonner. Une petite main surgit de sous la couette, tâtonna à l'aveugle et abattit l'appareil avant qu'il ne miaule.

- J'suis réveillée... marmonna une voix encore pleine de sommeil.

Héléna ouvrit les yeux et resta un instant immobile, les pupilles perdues dans la lumière froide qui filtrait entre les rideaux. Ses deux tresses de la veille, défaites dans la nuit, s'étaient comme un halo châtain autour de son oreiller. Elle cligna plusieurs fois des yeux, comme si elle revenait d'un très loin.

Il lui fallut quelques secondes pour se rappeler :

C'était jour de piano.

Un sourire étira ses lèvres.

Elle repoussa la couette d'un geste brusque, posa les pieds sur le parquet froid et frissonna, avant de se lever d'un bond. Elle traversa la chambre en faisant exprès grincer les lattes sous ses pas. Sur le mur, un cadre renfermait une photo d'elle devant un vieux piano droit, les doigts figés au-dessus des touches, les joues rouges, les yeux brillants.

Elle l'effleure du bout des doigts en passant.

- Tu vas voir, murmura-t-elle à mi-voix, aujourd'hui je vais pas me tromper.

Elle enfila ses collant, sa robe bleu marine aves des petites note de musique imprimées sur le bas, puis attrapa le gilet que sa mère avait laissé sur le dossier de la chaise. Devant le miroir, elle tenta de refaire ses tresses toute seule, s'y reprit à trois fois, fronça le nez, lâcha un soupir dramatique, puis décida que "ça irait comme ça"

Dans le couloir, une voix masculine monta du rez-de-chaussée :

- Héléna, debout ! On va être en retard !

Elle roula des yeux.

- J'arrive ! cria-t-elle, alors qu'elle était prête depuis déjà cinq minutes.

Elle dévala les escaliers, manquant de glisser sur la dernière marche, se rattrapant in extremis à la rampe. Son sac à dos violet rebondissait contre ses omoplates, trop rempli pour une simple matinée.

La cuisine sentait le café et le pain grillé.

Léandre Mercier était penché au-dessus de la table, en train de beurrer une tartine avec un sérieux de chirurgien. Grand, épaules solides, chemise bleu clair légèrement froissée, il avait l'air d'un homme qui appris à vivre avec le poids de ses responsabilités sans jamais le montrer à sa fille.

- Ah, voilà l'artiste,dit-il en relevant la tête.

Tu comptes partir jouer sans manger, ou tu as l'intention de ne survivre que grâce à la force de la musique ?

Héléna haussa exagérément les épaules.

- La force de la musique, c'est suffisant, non ?

- Pas pour ton ventre, non.

Il poussa une assiette vers elle. Une tartine l'attendait, parfaitement dorée, recouverte de confiture de fraises.

- Maman est partie ? demanda la fillette en s'asseyant.

- Elle est déjà au travail, oui. Elle t'embrasse. Elle m'a répété trois fois que je ne devais surtout pas te laisser partir sans ton écharpe.

- Mais il ne fait même pas froid, protesta Héléna.

Léandre se contenta de lever un sourcil. Elle soupira avant même qu'il n'insiste.

- D'accord... j'la mets.

Ils mangèrent dans un silence confortable, seulement ponctué par le bruit de la radio qui diffusait des infos dont aucun des deux ne se souciait, et par le raclement de la lame contre le pain. A un moment, Héléna releva la tête.

- Papa ?

- Hum ?

- Tu crois que ... un jour, je pourrais jouer devant plein de gens ? Genre... une grande salle. Avec des spots, un rideau rouge, des gens bien habillés... Et toi et maman, vous serez au premier rang.

Il la regarda un instant, surpris par la précision de son imagination, puis sentit un élan de tendresse lui prendre la gorge.

- Si tu continues à travailler comme tu le fais...

Je ne vois pas pourquoi ce ne serait pas possible.

- Monsieur Summer, il dit que je suis "très sensible musicalement". Tu crois que c'est bien ?

- C'est mieux que bien ça, répondit-t-il.

C'est rare.

Elle rosit, le coeur gonflé d'une fierté qu'elle n'osa pas trop montrer. Elle termine sa tartine en deux bouchées, avala une gorgée de jus d'orange, puis se leva brusquement.

- On y va ? On y va ? On y va ?

- Tu comptes me harceler jusqu'à la porte de la voiture ?

- OUI.

Il éclata de rire.

- Très bien. On y va.

Dans l'entrée, il lui mit son manteau, enroula l'écharpe autour de son cou, rajusta sa capuche.

Elle se laissa faire, même si elle trépignait déjà. Avant de sortir, elle revint sur ses pas et prit quelque chose sur le petit meuble : une pochette en plastique transparente avec ses partitions à l'intérieur.

- Ne faut pas que j'oublie celles-là. Monsieur Summer m'a dit qu'on allait travailler" la dernière note". C'est important, la dernière note.

- Encore plus que la première ? plaisanta Léandre.

Elle prit le temps d'y réfléchir sérieusement.

- Les deux sont importantes. Mais la dernière, c'est celle qu'on garde dans la tête.

Elle posa sa main sur la poignée de la porte.

Elle n'imaginait pas à quel point elle avait raison.

L'air du dehors les surprit, plus froid qu'il n' y paraissait à travers les fenêtres. Héléna inspira à fond, gonflant sa poitrine, les joues piquées par le vent.

La rue était calme. Une voisine promenait son chien au bout de la rue, un facteur passait à vélo, la ville semblait encore en train de se réveiller. Léandre appuya sur la télécommande ; la voiture cligna des phares.

En s'installant à l'arrière, Hélena jeta instinctivement un regard vers le bout de la rue.

Une voiture grise était garée là, à moitié collée au trottoir. Elle n'avait rien de vraiment spécial, mais elle semblait... trop nette. Trop propre. Ses vitres étaient opaques, impossibles à travers du regard.

- Papa ?

- Oui ?

- Elle est à qui, cette voiture ?

Léandre suivit son regard. Il plissa les yeux.

- Aucune idée.

-Elle n'était pas là hier, je crois.

- On dirait une voiture de film d'espion.

- Tu regardes trop de films avec ton oncle Julien, toi.

Elle sourit, mais une petite pointe d'inconfort lui traversa le ventre.

La voiture grise ne bougea pas.

Pas un clignotant, pas un reflet de mouvement derrière le pare-brise.

Léandre se secoua.

- Ce n'est rien, lança-t-il comme pour lui-même.

On y va, sinon tu vas être plus en avance que ton professeur.

Il démarra. La voiture des Mercier s'éloigna, passa devant la grise.

Héléna colla son nez à la vitre pour essayer de voir à l'intérieur.

Tout ce qu'elle distingua fut son propre reflet.

Tout ce qu'elle distingua fut son propre reflet. centrale, entre une boulangerie et une librairie. La façade jaune pâle, un peu défraîchie, avait quelque chose de rassurant. Deux pots de fleurs vides encadraient la porte : au printemps, ils débordaient de géraniums. Aujourd'hui, ils ne contenaient que de la terre humide et quelques feuilles mortes.

- Voilà le temple de ton art, annonça théâtralement Léandre en se garant.

- Papa... tu fais exprès d'être gênant, parfois.

- C'est écrit dans le contrat de père, répondit-il très sérieusement.

Elle éclata de rire.

Il adorait ce rire-là.

Il coupa le moteur, sortit, et rejoignit Héléna pour lui ouvrir la portière. Elle bondit dehors, sac sur le dos, pochette à la main.

- Maman vient me chercher à midi ! lança-t-elle en se tournant vers lui.

-Tu ne dois pas l'oublier !

- C'est elle qui risque d'oublier l'heure, pas moi, grimaça-t-il.

-Mais je la préviendrai. Promis.

Elle hésita une seconde, puis revint vers lui et se hissa sur la pointe des pieds pour déposer un baiser sur sa joue.

- A tout à l'heure, papa.

- A tout à l'heure, mon coeur.

Il la regarda courir vers la porte de l'école, ses tresses battant l'air derrière elle. Au moment où elle franchit le seuil, une autre voiture entra sur la place.

Grise.

Léandre serra les dents.

Il observa dans le rétroviseur.

La voiture s'arrêta sur le côté et resta là, moteur coupé.

- Tu deviens parano, vieux, se dit-il à lui-même.

Il secoua la tête.

Il avait des dossiers à traiter, des clients à rencontrer, une journée normale à mener.

Il fit demi-tour et quitta la place.

Il ne savait pas encore qu'il reviendrait ici plus vite qu'il ne le croyait.

La salle de piano de Monsieur Summer se trouvait au premier étage, au bout d'un long couloir où se succédaient des portes blanches. Des notes filtraient de certaines d'entre elles : un violon hésitant, une flûte aigué, un saxophone qui cherchait sa gamme.

Héléna aimait ce couloir.

Elle avait l'impression de marcher à l'intérieur d'une grande chanson.

Elle frappa doucement avant d'entrer.

- Entrez.

La voix de Monsieur Summer était reconnaissable entre toutes : grave, légèrement rauque, toujours teintée d'une bonté mélancolique. Quand elle ouvrit la porte, elle le trouva assis à son tabouret, le dos un peu vouté, les mains posées sur ses genoux. Son crâne dégarni brillait légèrement sous la lumière.

- Bonjour, monsieur ! lança-t-elle.

Il leva la tête, et un sourire étira ses lèvres, mais il mit une fraction de seconde de trop à apparaître.

- Ah, Héléna.

Te voilà.

Elle posa sa pochette sur le pupitre du piano, sortit ses partitions avec soin, les installa bien droites.

- J'ai beaucoup répété, dit-elle avec une fierté tranquille.

Maman en avait marre d'entendre " la dernière note" hier soir.

- Les mamans n'ont pas toujours le goût de la perfection, répondit-il avec un petit rire.

J'espère que tu as désobéir et que tu as continué.

- Un peu.

Il se leva lentement, passa derrière elle, ajusta la hauteur du tabouret.

- Assieds-toi.

On va voir si cette fameuse dernière note a décidé d'être docile aujourd'hui.

Elle se plaça, le dos droit, les mains en position.

Il resta près d'elle, une main posée sur le piano pour s'équilibrer.

- Quand tu veux.

Elle inspira profondément, puis posa ses doigts sur les touches.

Les premières notes s'élevèrent, hésitantes, puis trouvèrent très vite leur chemin.

La mélodie, simple mais délicate, remplissait la pièce. Elle aimait la façon dont les notes semblaient flotter dans l'air, comme si elles laissaient derrière elles des petites traînées de lumière.

Mais au bout de quelques mesures, une autre sensation s'insinua.

Une odeur.

Subtile au début, à peine là.

Puis plus présente.

Héléna fronça légèrement le nez sans s'arrêter de jouer.

Ce n'était pas l'odeur de la cire pour le bois, ni celle du vieux piano.

Ce n'était pas non plus la senteur poudrée du parfum bon marché que Monsieur Summer portait parfois.

C'était une odeur de fleur.

Une fleur qu'elle avait déjà sentie quelque part.

Une fleur blanche, élégante.

Du lys.

La respiration du professeur changea presque imperceptiblement.

Il vérifia sa montre. Puis la vérifia encore. Ses doigts tapotèrent un rythme nerveux sur le bois.

- Monsieur ? murmura Héléna entre deux phrases musicales.

Ca sent...

- Continue, fit-il, un peu trop vite.

Ne t'interrompre pas. Tu tiens quelque chose.

Elle obéit.

La mélodie monta vers son point culminant, la fameuse derrière note qu'elle redoutait toujours légèrement. Elle la frappa, cette fois, avec assurance... et pour la première fois, elle la trouva belle.

Elle leva les mains, satisfaite, le coeur battant plus vite.

- Je l'ai bien jouée, non ?

Monsieur Summer mit un temps à répondre.

Il avait posé la main sur le dossier de la chaise, la tête légèrement penchée, comme s'il écoutait autre chose que le piano.

Oui, tu l'as très bien jouée, souffla-t-il enfin.

Tu as ... Une sensibilité particulière, Héléna.

Elle sourit, flattée.

- C'est bien ?

- C'est rare.

Il s'assit doucement à côté d'elle, sur le tabouret. Elle remarqua que ses yeux étaient plus brillants que d'habitude.

Il se frotta le visage.

- Tu sais, parfois... certains enfants voient des choses que les adultes ne remarquent plus.

- Comme quoi ? demanda-t-elle, intriguée.

- Comme les silences entre les notes.

Les choses qui se passent quand on croit qu'il ne se passe rien.

Les ombres qui se faufilent quand on a le dos tourné.

Elle ne comprit pas tout, mais ces phrases la troublèrent sans qu'elle sache pourquoi.

Le cours se poursuivit, rythmé par des reprises, des corrections, quelques blagues maladroites du professeur pour alléger l'atmosphère. Mais l'odeur de lys resta, discrète, comme accrochée à l'air. Parfois, elle se dissipait presque... puis revenait, plus forte.

A la fin, Héléna rangea soigneusement ses partitions et remit sa pochette dans son sac.

- Maman vient me chercher à midi, dit-elle.

Elle a dit qu'on irait peut-être à la boulangerie après, si j'ai bien travaillé.

- Tu as très travaillé, répondit Summer.

Mais, Héléna...

Il se leva avec difficulté, comme si chaque mouvement lui coûtait.

- Quand tu sortiras, ne reste pas devant l'école.

Si ta mère n'est pas là, tu rentres à l'intérieur immédiatement, d'accord ?

Elle le regarda, surprise.

- Pourquoi ?

Il hésita, puis secoua la tête.

- Parce que..

Parce que ce n'est pas un bon jour pour rester seule.

- Vous faites peur, là, monsieur...

Il tenta se sourir en un sourire triste.

- Pardonne-moi.

C'est moi qui ai peur, je crois.

Elle hocha la tête, sans trop comprendre.

Elle le salua, ouvrit la porte et sortit dans le couloir. Les sons des autres instruments la frappèrent à nouveau, comme si elle sortait d'un rêve. Elle jeta un dernier regard en arrière.

Monsieur Summer était resté debout à côté du piano, les épaules basses, la main posée sur la partition comme sur une pierre tombale.

Sur le trottoir devant l'école, l'air était brusquement plus vif. Quelques parents attendaient déjà leurs enfants, discutant à voix basse. Des enfants sortaient par petits groupes, la plupart riant, d'autres traînant les pieds.

Héléna descendit les marches et se posta près de la grille, là où elle voyait les voitures arriver habituellement. Elle chercha du regard la voiture de sa mère.

Rien.

Elle vérifia l'heure sur la grande horloge murale de l'école.

Midi cinq.

" Elle est en retard, pensa-t-elle.

Ca lui arrive tout le temps."

Elle se balança d'un pied sur l'autre, le sac accroché à une épaule, la pochette serrée contre elle. Des camarades passèrent devant, saluant d'un geste. Une petite fille au manteau jaune vint lui dire au revoir avant de filer vers sa mère.

Peu à peu, la foule se dissipa.

L'odeur de lys revint.

Plus nette.

Elle fronça le nez.

D'où ça pouvait venir ?

Il n'y avait pas de fleurs, nulle part.

Juste le trottoir, le goudron, les voitures, une poubelle qui attendait le passage des éboueurs.

Elle inspira encore.

C'était une odeur douce, mais un peu écoeurante, comme un bonbon qu'on laisse trop longtemps dans la bouche.

- Maman ? appela-t-elle d'une petite voix, juste pour voir si elle surgissait par magie.

Le vent lui répondit.

Et une portière qui se referma quelque part.

Elle se retourna vers la rue.

La voiture grise était là.

Garée à quelques mètres de l'école, légèrement à l'ombre d'un arbre. Elle n'avait pas remarqué son arrivée. Elle n'avait pas entendu de moteur. Elle était juste... là.

Une silhouette semblait assise derrière le volant, mais le reflet du ciel sur le pare-brise la rendait impossible à distinguer.

Le coeur d'Héléna accéléra sans qu'elle sache pourquoi.

Elle sera un peu plus fort la lanière de son sac.

- Ce n'est pas ta voiture, murmura-t-elle pour se rassurer.

Maman est en retard, c'est tout.

Elle fit quelques pas vers la grille, puis se ravisa et remonta d'une marche. Les mots de Monsieur Summer lui revenaient : Ce n'est pas un bon jour pour rester seule.

Une voiture passa, puis une autre.

Des pas s'éloignèrent derrière elle.

La cour de l'école se vida. Une surveillante rentra à l'intérieur. La grande porte se referma dans un claquement sourd.

Héléna était presque seule.

Presque.

- Héléna...

La voix fit vibrer son nom comme une note tenue un peu trop longtemps.

Elle sursauta.

Ce n'était ni la voix de sa mère, ni celle de son père.

Ce n'était pas non plus celle de Monsieur Summer.

C'était une voix douce.

Diffusée.

Comme si elle venait de partout à la fois.

Elle se retourna lentement, la gorge sèche.

A cet instant, les choses devinrent floues volontairement.

Le monde sembla se resserrer autour d'un point précis qu'elle seule pouvait voir.

Ses pupilles se dilatèrent.

Ses épaules se raidirent.

La pochette glissa un peu dans sa main.

- Je... je dois attendre ma maman, balbutia-t-elle, même si personne ne lui avait posé de question.

Une silhouette se détacha de l'ombre, du côté de la voiture grise.

Son visage n'était pas visible.

Seulement une impression de manteau sombre, de mouvement maîtrisé.

Le parfum de lys explosa autour d'elle, soudain bien plus fort.

Une bouffée douce, chaude, étouffante.

Héléna voulut reculer.

Ses jambes refusèrent d'obéir.

Quelque chose une main, un gant, un geste s'approcha d'elle.

Elle eut à peine le temps de se dire qu'elle avait peur.

Puis le monde devint noir.

Cinq, dix, vingt minutes plus tard, elle ne sut jamais combien exactement, une voiture se gara en double file devant l'école, dans un crissement impatient de pneus.

Eloise Mercier coupa le contact à la hâte, attrapa son sac à main, vérifia distraitement son téléphone avant de le lâcher sur le siège. Ses mains tremblaient légèrement ; elle était en retard. Elle détestait être en retard quand il s'agissait d'Héléna.

- Elle va encore dire que je suis " toujours en retard", maugréa-t-elle en sortant. Elle aura raison.

Elle remonta son manteau sur ses épaules, traversa la petite portion de trottoir jusqu'à la grille. Elle s'attendait à voir sa fille l'attendre, le sac à la main, en train de lui reprocher d'une moue boudeuse son manque de ponctualité.

La grille était presque déserte.

Seul le vent lui répondit.

Elle s'arrêta net.

Son regard balaya les environs.

Un groupe d'enfants venait de tourner au coin de la rue avec leurs parents.

Une surveillante rentrait dans l'école.

Un vélo était attaché au râtelier.

Pas de petite robe bleu marine.

Pas de tresses.

Pas d'yeux marron qui pétillant.

Son coeur accéléra d'un coup.

- Pardon, excusez-moi... lança-t-elle à la surveillante en avançant vers elle.

Ma fille... Héléna . Elle est sortie ?

La femme hocha la tête.

- Oui, elle est sortie il y a un petit moment... Je l'ai vue descendre les marches. Je croyais qu'elle vous attendait ici.

- Elle n'est pas là.

Le ton d'Eloise avait été plus sec qu'elle ne l'aurait voulu. Elle tourna sur elle-même, scrutant chaque recoin, tentant de rationaliser.

Elle est peut-être entrée dans la cour.

Elle m'a vu de loin.

Elle est retournée parler à quelqu'un...

- Héléna ! appela-t-elle.

Le nom rebondit contre les murs, se perdit dans la rue.

Rien.

Elle fit quelque pas vers la droite, puis vers la gauche. Son regard accrocha quelque chose par terre, près de la grille. Un morceau de violet.

Le sac.

Le sac d'Héléna,

Celui qu'elle emmenait partout.

Posé sur le sol, contre la barrière, comme abandonné dans la précipitation.

Les jambes d'Eloise se dérobèrent presque. Elle se baissa, le ramassa, ouvrit la fermeture éclair d'une main tremblante. Les partitions étaient à l'intérieur. La pochette transparente. Le carnet de liaison. Le petit porte-clés en forme de note de musique.

Tout.

Sauf l'enfant.

Tout.-... non, non, non, murmura-t-elle.

Héléna ?!

Sa voix monta d'un cran, se brisa. Elle se tourna vers la surveillante.

- Vous êtes sûre de l'avoir vue sortir ? SURE ?

- Oui. Elle était là, il y a... je ne sais pas, un quart d'heure, peut-être vingt minutes.

Elle semblait attendre quelqu'un...

- Moi ! C'est moi qu'elle attendait ! hurla presque Eloise.

Une femme d'une quarantaine d'années, sortant de la boulangerie d'en face, s'immobilisa, intriguée par le ton. Elle s'avança, le sac de pain serré contre elle.

- Vous... vous parlez de la petite avec les tresses ? demanda-t-elle, hésitante.

Eloise se tourna vers elle comme si elle venait de lui adresser la parole depuis le fond d'un rêve.

- Oui. Vous l'avez vue ?

- Oui.

Il me semble que...

Je l'ai vue tout à l'heure, près de la grille. Elle attendait.

Ensuite... je crois qu'elle a parlé avec quelqu'un.

- Avec qui ?!

La boulangère fronça les sourcils, cherchant dans sa mémoire.

- Je... je n'ai pas très bien vu. J'étais de l'autre côté de la rue. Mais...

Elle hésita.

- Il y avait une voiture. Une grise. Je me souviens de ça . Avec...

Elle fit un geste vague.

- Une fleur dessinée quelque part. Une fleur blanche.

C'était joli, j'ai pensé que c'était un sticker peut-être... ou un logo.

Une fleur.

Eloise sentit son estomac se retourner.

Sa main s'écrasa sur sa bouche.

- Vous l'avez vue monter dedans ? demanda Eloise.

- Non. Quand je suis ressorti, il n'y avait plus ni la voiture... ni la petite.

Un vertige prit la mère.

Le sac glissa de ses doigts.

Elle dut s'agripper à la grille pour ne pas tomber.

- Appelez... appelez la police, parvint-elle à dire.

Tout de suite.

Son cri déchira enfin le calme de Loire- sur-Plaine.

- HELENA !!!!

Le nom se perdit dans l'air, comme une dernière note qu'on n'entend pas tout à fait jusqu'au bout.

Le parfum trop doux, lui, avait déjà disparu.

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