Le vide devant la grille
On dit que le cerveau s'habitue à tout.
C'est faux.
Il y a des mots qui ne s'usent jamais. Qui s'impriment à chaque fois avec la même violence, comme une lame qu'on enfonce toujours au même endroit.
" Disparition d'enfant."
Trois mots.
Et le monde se met à trembler.
Même dans un commissariat saturé d'odeurs de café froid, de papier humide et d'écrans fatigués, ils ont ce pouvoir étrange : ils coupent les conversations, figent les gestes, font baisser instinctivement le ton des voix. Comme si tout le monde comprenait, au même instant, que quelque chose venait de basculer.
Je venais de refermer l'analyse comportementale quand le téléphone central du plateau a sonné. Pas mon poste. Pas celui de Nathaniel. Celui du milieu. Celui qu'on décroche quand l'affaire un peut pas attendre.
Je n'écoutais pas vraiment. Pas encore.
Mon esprit était resté accroché aux dernières lignes du rapport : escalade de violence, impulsivité, absence totale d'empathie. Des mots que je voyais trop souvent.
Tu devrais t'y habituer, à force.
La voix surgit sans prévenir,comme toujours.
Sèche. Moqueuse.
Elle semblait venir de nulle part et de partout à la fois.
Je crispai légèrement la mâchoire.
Puis je vis le visage de l'adjoint changer. La couleur quitte ses joues, ses épaules se raidit.
- Une enfant ? Quel âge ? ... Depuis combien de temps ? ... Les parents sont sur place ?
Silence.
- Restez où vous êtes, madame. On arrive.
Il raccrocha d'un geste trop rapide.
Je n'eus pas besoin d'explications
- Lacroix. Thibault. En déplacement, lança Muller en surgissant de son bureau comme s'il avait senti l'alerte à travers les murs . Disparition signalée à l'école de musique. Petite fille, huit ans.
Mon corps réagit avant mon esprit. J'attrapai ma veste, mon carnet, et sifflai sans réfléchir.
- Lucifer, en voiture.
Le malinois jaillit de sous mon bureau, déjà en alerte, la laisse cliquetant contre son collier. Nathaniel se leva à son tour, attrapa son manteau. Il me lança un regard bref, lourd de choses qu'il ne disait jamais à voix haute.
On n'échangea pas un mot.
Dehors, l'air froid me mordit le visage. Dans la voiture, l'odeur familière du cuir usé se mêlait à celle du café renversé depuis trop longtemps. Lucifer s'installa à l'arrière, nerveux, reniflant l'air qui entrait par la fenêtre entrouverte.
- Donne-moi ce qu'on a, dis-je.
Nathaniel conduisait. Comme toujours. Droit. Calme. Trop calme.
- Héléna Mercier. Huit ans. Sortie de son cours de piano vers midi. Sa mère est arrivée en retard. Quand elle est arrivée, Héléna n'était plus là. Son sac a été retrouvé près de la grille.
Sac abandonné.
Rupture nette.
Disparition rapide.
Mon esprit de profileuse se mit en marche sans me demander la permission.
- Combien de temps entre la sortie et l'appel ?
- Environ vingt minutes, selon la mère. Un peu plus, selon la surveillante.
Je serrai les dents.
- La gendarmerie ?
- Déjà sur place. Julien a bouclé le périmètre.
Je hochai la tête.
- Au moins, lui, il sait tenir une scène.
- Julia...fit Nathaniel d'un ton bas.
Je n'insistai pas.
Toujours ce besoin de compétition. Toujours à prouver quelque chose.
La voix ricana doucement.
Et après tu t'étonnes d'être fatiguée.
Lucifer émit un léger gémissement à l'arrière, comme s'il sentait la tension me traverser.
Quand nous arrivâmes sur la place de l'école de musique, je compris immédiatement que la situation avait déjà pris une mauvaise direction.
Des gens. Trop de gens.
Un cercle humain maladroit, fait de parents, de commerçants, de curieux.
Le ruban jaune tendu trop vite.
Les uniformes bleus.
Et, au centre de tout ça, une femme debout qui semblait avoir oublié comment respirer.
Je sortis de la voiture avant même que le moteur ne s'éteigne.
Le froid me saisit, mais il n'avait rien à voir avec ce qui me serrait la poitrine.
Lucifer sauta à son tour, s'immobilisa aussitôt. Queue basse. Oreilles dressées. Lui aussi savait.
- Julia.
Julien venait vers moi à grandes enjambées Lieutenant de gendarmerie, en charge du périmètre, il avait ce regard-là : celui des scènes qui tournent mal.
- Où en est-on ? demandai-je.
- Le mère est là depuis vingt minutes. La petite n'a pas été revue depuis. On interroge les témoins.
Je suivis son regard.
Elle tenait un petit sac violet contre elle. Pas serré. Ecrasé. Comme si elle essayait de le faire disparaître dans sa poitrine. Ses doigts tremblaient tellement que la lanière lui entaillait la peau sans qu'elle semble s'en rendre compte.
Voilà une femme qui vient de comprendre que sa vie vient de s'arrêter.
La voix était là, encore.
Cruelle.
Précise.
Je m'approchai doucement.
- Madame Mercier...
Elle tourna la tête trop vite. Ses yeux étaient rouges, gonflés, brillants d'une panique brute. Pas des larmes propres. Des larmes de survie.
- C'est... c'est vous la police ?
- Inspectrice Julia Lacroix. Nous sommes là pour retrouver votre fille.
Elle s'accroche au mot retrouver comme à une bouée.
- J'étais en retard... je... je n'aurais pas dû...
Je levais une main.
- Respirez. On va reprendre calmement. A quelle heure deviez-vous être ici ?
- Midi... je suis partie à moins cinq .... il y avait du monde... j'ai roulé trop vite...
Elle parlait sans s'arrêter, comme si le silence allait l'engloutir.
- Où a-t-on vu Héléna pour la dernière fois ?
Elle tendit la main vers la grille. Son bras tremblait.
- Là... elle attendait là... comme toujours...
Sa voix se brisa.
- Elle va croire que je l'ai oubliée, murmura-t-elle soudain.
Puis, plus fort :
- Elle va croire que je ne suis pas venue.
Cette phrase-là me frappa en plein sternum.
Ses genoux fléchirent. Elle ne tomba pas, mais elle aurait dû. Le sac glissa de ses doigts et tomba à ses pieds, mou, inutile.
- Son sac est là... souffla-t-elle.
- Si son sac est là... où est ma fille ?
Lucifer s'approcha sans bruit et posa son museau contre sa jambe. Elle s'y agrippa comme à une dernière ancre.
- Madame Mercier, dis-je doucement, ce n'est pas votre faute.
Elle leva vers moi des yeux pleins de terreur.
- Dites-moi qu'elle n'a pas eu peur....
Eloise resta immobile après avoir posé la question.
Trop immobile.
Comme si son corps n'avait pas reçu l'information que le monde continuait de tourner. Ses yeux étaient fixés sur moi, grande ouverts, implorants, mais déjà ailleurs. Dans un endroit que je connaissais trop bien : celui où l'esprit commence à l'imaginer l'impensable.
- Madame Mercier... soufflai-je.
Elle sursauta légèrement, comme si ma voix l'avait ramenée de très loin.
- Elle a peur de noir, dit-elle soudain.
Je posai une main légère sur son avant-bras. Sa voix tremblait.
- Elle déteste quand il n'y a plus de bruit autour. Elle dit que ça fait trop de place pour les pensées.
Elle porta une main à sa bouche, comme si elle venait de réaliser ce qu'elle venait de dire.
- Elle n'aime pas attendre. Jamais.
Ses mots s'emballaient maintenant.
- Même cinq minutes, c'est trop long pour elle. Elle regarde la route, elle cherche, elle croit toujours que je vais arriver au coin de la rue...
Sa respiration se fit plus rapide.
- Si quelqu'un lui a parlé... elle a dû croire que c'était normal. Elle est gentille. Elle fait confiance.
La culpabilité se déversa d"un coup, brutale.
- J'aurais dû être là. J'aurais dû être là.
Elle se mit à se balancer légèrement d'avant en arrière. Un mouvement presque imperceptible, mais révélateur. Auto-apaisement. Dernier rempart avant l'éffondrement.
- Eloise, écoutez-moi.
Je baissai la voix.
- Ce qui s'est passé ne dépendrait pas de vous.
Elle me regarda comme si je venais de lui parler dans un langue étrangère.
- Si je n'avais pas été en retard, elle serait là, dit-elle simplement.
Il n'y avait plus de cris. Plus de larmes.
Juste cette certitude terrible, ancrée en elle comme une vérité absolue.
Je sentis quelque chose se contracter en moi.
Tu sais que ce genre de phrase ne disparaît jamais.
La voix murmura, plus basse que l'habitude.
Elle la portera toute sa vie.
Je n'eus pas de réponse immédiate.
Je sentis quelque chose se fissurer en moi. Pas la profileuse. La femme.
Julien se plaça légèrement devant moi pour repousser deux curieux trop insistants. Un geste bref. Efficace. Instinctif. Je n'eus pas besoin de lui dire quoi que ce soit : il savait où je voulais en venir.
- On a commencé à relever les témoignages, dit-il à voix basse. Une commerçante d'en face affirme avoir vu Héléna parler avec quelqu'un. Puis une voiture est repartie.
- Quelle voiture ?
- Grise.
Bien sûr.
Les voitures grises sont faites pour disparaître.
Je hochai la tête. Julien me lança un regard rapide trop rapide pour être anodin comme pour vérifier que j'avais bien entendu. Je répondis par un signe presque imperceptible. Une coordination sans mots, rodée, qui ne s'explique pas.
- Où est la commerçante ? demandai-je.
- La boulangerie, là-bas. Je l'ai mise de côté. Elle est secouée, mais coopérative.
La boulangère triturait son torchon entre ses doigts. Son regard faisait des allers-retours nerveux entre la grille et la rue.
- Bonjour, madame. Inspectrice Lacroix. On m'a dit que vous aviez vu la petite Héléna avant sa disparition.
Elle hocha la tête trop vite.
- Oui... oui. Je sortais les sacs de pain. Elle attendait devant la grille. Comme tous les jours.
- Elle était seule ?
- Oui. Enfin... au début.
Je sentis mon rythme cardiaque s'accélérer d'un cran.
- Expliquez-moi.
- Une voiture est arrivée. Grise. Elle s'est arrêtée un peu plus loin. Pas de bruit. J'étais au téléphone avec la livraison... je n'ai pas vu qui en est sorti.
Elle déglutit.
- Quand je suis ressortie, la petite parlait. Je voyais ses mains bouger. Elle tenait son sac contre elle. Elle avait l'air... hésitante.
- Et ensuite ?
- Je suis rentrée servir un client. A peine deux minutes. Quand je suis revenue... il n'y avait plus personne. Ni la voiture. Ni la petite.
- Vous avez remarqué un détail sur la voiture ?
Elle ferma les yeux, fouilla sa mémoire.
- Oui. Sur la vitre arrière. Un autocollant. Une fleur blanche. Un lys.
Le mot s'imposa à moi comme une note trop juste.
- Vous êtes sûre que c'était un lys ?
- Oui. J'en suis sûre. C'était... trop net pour être autre chose.
Je la remerciai et revins vers la grille. Julien parlait à un tenichien. Quand il me vit arriver, il s'interrompit aussitôt.
- Autocollant lys blanc, dis-je.
Il hocha la tête. Pas surpris.
- ca confirme.
Cette fois, son regard s'attarda une fraction de seconde de plus sur le mien. Une inquiétude muette passa entre nous, rapide, contenue. Puis il se détourna pour continuer à donner des consignes.
Lucifer tira légèrement sur la laisse. Il avait capté quelque chose.
- On peut le laisser travailler ? demandai-je.
- Le périmètre est propre. Vas-y.
Je relâchai la laisse. Lucifer s'élança méthodique. Il s'arrêta à l'endroit exact où le sac avait été retrouvé. Rénifla longuement. Puis leva la tête.
Pas vers le sol.
Vers l'air.
Comme si quelqu'un avait été tenu là. Ou porté.
Je m'accroupis à mon tour. Au début, rien. Puis une odeur ma frappa, légère, presque irréelle.
Un parfum floral.
Trop doux.
Trop pur pour cet endroit.
Un lys.
Lucifer recula, grogna doucement, visiblement mal à l'aise.
- Une piste ? demanda Julien en s'approchant.
- Odeur florale. Probablement sur l'auteur... ou dans le véhicule.
Lucifer s'arrêta brusquement.
Ce n'était pas son arrêt habituel, franc, net, concentré. Celui-ci était différent. Plus hésitant. Comme si quelque chose le dérangeait sans qu'il sache encore comme l'interpréter.
- Qu'est-ce que tu as ? murmurai-je.
Il tira légèrement sur la laissa, s'écarta de la grille et se dirigea vers le caniveau qui longeait le trottoir. Un endroit banal. Sale. Oublié. Là où s'accumulent les mégots, les feuilles mortes et les choses qu'on ne regarde jamais.
Je m'accroupis à sa hauteur.
Au début, je ne vis rien.
Puis un éclat de couleur attira mon regard.
Coincée entre deux grilles métalliques, à moitié dissimulée par des détritus humides, il y avait une petite barrette. En plastique. Rose pâle. En forme de fleur.
Je sentis mon estomac se nouer.
Je la sortis du bout des doigts, avec précaution. Elle était légèrement éraflée. Une mèche de cheveux clairs y était encore prise.
- Merde... soufflai-je.
Lucifer recula d'un pas détourna le museau. Comme s'il n'aimait pas cet objet. Comme s'il comprenait ce qu'il représentait.
- Julia ? fit Nathaniel derrière moi.
Je levai lentement la tête.
- On a autre chose que le sac.
Je lui montrai la barrette. Il se pencha pour la regarder, sans la toucher.
- Tu es sûre que c'est à elle ?
Je hochai la tête.
- Les enfants de cet âge ne perdent pas ce genre de chose sans raison.
Je marquai une pause.
- Et ce n'est pas tombé là par hasard.
Julien s'approcha à son tour.
- Qu'est-ce que c'est ?
- Une barrette.
Je pris une inspiration.
- Elle a été arrachée. Ou perdue pendant un mouvement.
Un silence pensant s'installa.
Je me relevai lentement, la barrette toujours entre les doigts. Elle me semblait anormalement lourde pour un objet si petit.
- Il y eu un moment de tension, dis-je.
- Pas forcément ici. Mais assez près pour qu'elle perde ça.
Nathaniel acquiesça, le regard sombre;
- Ca change la dynamique.
- Oui.
Parce que le sac, on peut le poser.
Parce qu'un enfant peut obéir.
Mais une barrette...
Ca se perd quand on bouge. Quand on se débat.Quand quelque chose ne se passe pas comme prévu.
Je sentis un frisson me parcourir.
- Il a perdu le contrôle pendant quelques secondes, murmurai-je.
- Juste assez pour laisser une trace.
Je me tournai vers Julien.
- Il faut prévenir les parents.
Julien hésita une fraction de seconde.
- La mère surtout.
Je hochai la tête.
Eloise était toujours assise sur le banc, les mains vides désormais, les yeux fixés dans le vide. Quand elle me vit approcher, elle se redressa aussitôt. L'espoir s'alluma dans son regard avant même que je parle.
- Vous avez trouvé quelque chose ? demanda-t-elle.
Je pris une inspiration.
- Oui.
Je m'accroupis devant elle et ouvris lentement la main.
La barrette reposait là, fragile, dérisoire.
- C'est à Héléna... murmura-t-elle.
Ses doigts se refermèrent dessus avec une lenteur presque irréelle. Puis elle la porta contre sa poitrine, comme elle l'avait fait plus tôt avec le sac.
- Elle la portait ce matin, comme tout les matins, dit-elle.
Sa voix tremblait.
- Je lui ai dit qu'elle était jolie avec.
Elle releva les yeux vers moi.
- Pourquoi est-ce qu'elle est là... et pas elle ?
La question tomba entre nous comme un gouffre.
Je n'eus pas de réponse.
Une agitation soudaine attira notre attention.
Un homme venait de franchir la place en courant. Grand, épaules larges, manteau ouvert. Il s'arrêta net devant le ruban jaune, comme s'il venait de heurter un mur.
- Où est-elle ?
Sa voix claqua dans l'air froid.
Julien fit un pas instinctif vers lui.
- Monsieur, restez derrière le...
- Où est ma fille ?!
Il tenta de passer. Julien l'attrapa par l'avant-bras. L'homme se dégagea violemment.
- Ne me touchez pas !
- Marc...
La mère leva la tête. Se leva trop vite. Travers la distance qui les séparait et s'agrippa à lui comme à une bouée.
- Elle n'est pas là...
Il ne comprit pas tout de suite. Puis son regard descendit. Vers le sol. Vers le sac violet.
Je vis le moment exact où quelque chose se brisa en lui.
- Pourquoi...
Sa voix se fendit.
- Pourquoi son sac est là ?
Il s'accroupit et ramassa le sac avec une délicatesse presque douloureuse. Ses mains tremblaient.
- Elle ne sort jamais sans moi... murmura-t-il. Elle m'attend toujours.
Puis il se redressa brusquement. Son regard changea.
- Qui l'a vue en dernier ?
La panique venait de laisser place à la colère.
- Monsieur Mercier, dis-je en m'approchant, inspectrice Lacroix.
- J'ai besoin que vous restiez calme.
- Calme ?
Un rire bref, sans joie.
- Vous voulez que je sois calme alors que ma fille a disparu ?
Je soutins son regard.
- Je veux que vous m'aidiez à la retrouver.
Il inspira profondément.
- J'étais au travail. Eloisé devait la récupérer. J'ai appelé à midi dix. Elle ne répondait pas. J'ai su.
Sa mâchoire se crispa.
- Elle déteste attendre seule.
Eloise sanglotait derrière lui.
- Ce n'est pas toi, dit-il sans la regarder.
Puis, plus froid :
- C'est quelqu'un d'autre.
- Quelqu'un aurait pu s'intéresser à votre fille ? demandai-je.
- Un adulte, un voisin, un professeur ?
Il hésita.
- Le professeur de musique.
Il fronça les sourcils.
- Summer. Il était nerveux. Il observait trop.
Je croisai le regard de Julien. Juste une seconde.
Il comprit avant que je ne parle.
Quelque chose clochait.
- Ramenez-la-moi, dit le père d'une voix sourde. Peu importe comment.
Je ne promis rien.
Je ne pouvais pas.
Mais je compris à cet instant précis que si Héléna n'était pas retrouvée rapidement, ce père-là serait capable de dépasser toutes les limites.
Marc Mercier ne criait plus.
C'était pire.
Il s'était figé, le regard rivé sur la grille, comme si fixer cet endroit précis allait faire revenir sa fille. Sa mâchoire était contractée à l'extrême, les muscles de son cou saillaient sous sa peau. Ses mains, elles, ne savaient plus quoi faire. Elles se fermaient, s'ouvraient, encore et encore.
- Ce n'est pas possible, murmura-t-il.
Puis, plus fort :
- Ce n'est pas possible.
Il se tourna brusquement vers moi.
- Vous dites qu'elle est partie sans crier.
Il inspira violemment.
- Alors ça veut dire qu'il lui a parlé.
Je ne répondis pas tout de suite.
- Ca veut dire qu'il lui a menti, repri-t-il, la voix tremblante de rage contenue.
- Qu'il a su quoi dire.
- Qu'il a su comment s'approcher d'elle.
Il fit un pas en avant. Julien se tendit immédiatement, prêt à intervenir.
- Marc... fit Eloise derrière lui, d'une voix brisée.
Il ne l'entendait plus.
- Si je le trouve avant vous...
Il s'interrompit. Avala sa salive.
- Je ne répondrai plus de rien.
Un silence lourd tomba sur la place.
Je vis Nathaniel s'avancer légèrement, se placer à ma droite. Pas devant. Pas en opposition. Juste assez proche pour être là. Présent. Solide.
- Monsieur Mercier, dit-il d'une voix calme, presque posée.
- Ce que vous ressentez est normal. Mais agir seul mettrait votre fille en danger.
Marc se tourna vers lui, le regard noir.
- Vous croyez que je m'en soucie encore, du danger ?
Nathaniel ne cilla pas.
- Oui, répondit-il simplement.
- Parce que si ce n'était pas le cas, vous seriez déjà en train de courir.
Cette phrase-là atteignit sa cible.
Marc resta immobile. Puis son visage se décomposa. Sa colère se fissuura, laissant apparaître quelque chose de plus brut encore.
La peur.
- Elle doit avoir peur, souffla-t-il.
- Elle doit m'attendre.
Sa voix se brisa enfin.
- Je lui ai promis...
Il ferma les yeux.
- Je lui ai promis que je serais toujours là.
Il porta une main à son front, comme si sa tête allait exploser.
Je m'approchai lentement.
- Monsieu Mercier, dis-je.
- Votre colère est compréhensible. Mais elle peut nous empêcher de réfléchir correctement.
Il me fixa.
- Alors réfléchissez pour moi, cracha-t-il.
- Trouvez-le.
- Et ramenez-moi ma fille.
Il recula d'un pas, comme vidé. Julien fit signe à un gendarme de s'approcher discrètement.
Nathaniel posa une main brève sur mon bras. Un contact presque imperceptible.
Mais ancré.
- Il est à la limite, murmura-t-il.
Je hochai la tête.
Un père comme ça ne tiendra pas longtemps sans exploser.
La voix s'immisça, froide.
Et quand il explosera, quelqu'un y laissera des plumes.
Je regardais Marc Mercier s'éloigner de quelques pas, suivi de près par les gendarmes.
Oui.
Le temps jouait contre nous.
Je pris quelques pas de recul, comme pour reprendre de l'air. La scène continuait de vivire sans moi : les gendarmes, les murmures, les regards qui évitaient trop longtemps la grille. Tout semblait à sa place. Tout, sauf ce vide.
- Tu tiens ? demanda Nathaniel.
Il ne me regardait pas directement. Son regard balayait la place, métholique, attentif. Comme s'il savait que, si yeux croisaient les miens trop longtemps, je pourrait y laisser échapper quelque chose.
- Oui, répondis-je. Trop vite.
Il tourna enfin la tête vers moi. Ses yeux gris étaient calmes, mais pas indifférents. Jamais indifférents. Il avait ce don étrange de rester solide sans devenir froid. Une ligne de crête que peu de gens savaient hier.
- Tu analyses trop, dit-il doucement.
Je soufflai, presque malgré moi.
- C'est mon boulot.
- Je sais.
Un silence.
- Mais là, tu analyses pour ne pas ressentir.
Je me raidis légèrement.
Il te voit.
La voix chuchota.
C'est pour ça que tu le laisses si près.
Je détournai les yeux.
- Cette affaire est différente, murmurai-je.
- Je le sens.
Nathaniel hocha la tête, comme s'il s'y attendait.
- Moi aussi.
Il s'approcha d'un pas, suffisamment près pour que je sente sa présence, pas assez pour que ça devienne envahissant.
- Tu veux me dire quoi ? demandai-je.
- Que tu n'es pas obligée de porter ça seule.
Je laissai échapper un rire bref, sans joie.
- On est toujours seuls, Nathaniel. A la fin.
Il me regarda longuement.
- Peut-être.
Puis, plus bas :
- Mais on peut être seuls à deux.
Cette phrase-là me frappa plus que je ne l'aurais voulu.
Je fermai les yeux une seconde.
Des images me traversèrent malgré moi. D'autres scènes, d'autres cris, d'autres enfants. D'autres affaires que je n'avais jamais vraiment rangées.
- Si je me trompe ... commençai-je.
- Tu te tromperas, coupa-t-il calmement.
- Comme tout le monde.
- Mais tu te tromperas en agissant. Pas en fuyant.
Je rouvris les yeux.
- Merci, murmurai-je.
Il hocha simplement la tête. Pas de geste inutile. Pas de promesse creuse.
Il posa une main sur l'épaule de Lucifer, qui s'était rapproché de lui sans bruit. Le chien leva la tête, apaisé.
- Il te fait confiance, dit Nathaniel en regardant le malinois.
- Il sent quand je doute, répondis-je.
- Moi aussi.
Je le regardai. Cette fois, je ne détournai pas les yeux.
- Alors reste, dis-je.
- Juste là.
Il acquiesça.
- Je suis là.
Toujours les mêmes mots.
La voix tenta une dernière morsure.
Et pourtant, tu y crois encore.
Je l'ignorai.
Pour l'instant, c'était suffisant.
Le périmètre se res serrait, mais l'impression d'espace vide grandissait. Comme si plus on ajoutait de ruban jaune, plus l'absence d'Héléna devenait tangible. Les voix autour de moi se faisaient lointaines, étouffées, tandis que mon esprit reprenait son rôle naturel : trier, hiérarchiser, relier.
Voiture grise.
Autocollant en forme de lys.
Parfum floral trop propre pour le lieu.
Sac abandonné.
Contact bref.
Enfant hésitante.
Un enlèvement opportuniste ?
Non. Trop de marqueurs.
La voix s'insinua, railleuse.
Parfois, c'est juste le chaos.
Je fis un pas sur le côté pour m'isoler, Lucifer collé à ma jambe. Je sortis mon carnet. Ecrire m'aidait à tenir la ligne quand tout voulait partir en vrille.
- Julia, fit Nathaniel derrière moi.
Je me retournai. Il observait la scène avec ce calme trompeur qui le caractérisait.
Je connaissais ce regard : il comptait les secondes, pas les émotions.
- La mère est en état de choc. Le père est instable. On va devoir les séparer, dit-il.
- Pas tout de suite. Pas encore. Ils s'agrippent l'un à l'autre, répondis-je.
- Si on les sépare trop tôt, on perdra des détails.
Nathaniel acquiesça.
- Et Summer ?
Je sentis un léger tiraillement dans ma poitrine.
- Il est devenu central. Trop vite pour que ce soit confortable.
Julien s'approcha à son tour. Il avait ce pli entre les sourcils qui annonçait les décisions difficiles.
- Les caméras du quartier sont en cours de vérification. Rien d'exploitable pour l'instant.
- Le père veut participer aux recherches.
- Evidemment.
- J'ai deux hommes avec lui. Discrets. Mais s'il craque...
- Il craquera. Ce n'est qu'une question de temps.
Lucifer remua légèrement. Je m'accroupis et posai une main sur son poitrail pour le calmer. Son coeur battait vite. Trop vite.
- Tu sens quoi, mon beau ?
Il huma l'air, puis détourna le museau. Ce parfum... encore.
Je me relevai et fis quelques pas vers la grille. Là où Héléna avait attendu.
Si j'étais l'auteur...
Enfant de huit ans. Habituée au rituel.
Approche calme.
Pas de brutalité immédiate.
- Elle n'a pas crié, dis-je à voix basse.
- Comment tu peux être sûre ? demanda Nathaniel.
- Parce que personne n'a entendu quoi que ce soit. Parce que son sac est resté là. Parce qu'elle n'a pas fui.
- Elle est partie volontairement... au moins les premières secondes.
- Oui. Et ça réduit sérieusement le cercle.
- Ou ça l'élargit à l'infini.
Je me tournai vers Julien.
- Summer. Il sait quelque chose.
- Tu penses qu'il est impliqué ?
- Je pense qu'il n'avait pas prévu que ça arrive maintemant.
Julien hocha lentement la tête.
- J'ai une équipe prête à se rendre chez lui.
- Non. Pas encore.
Ils me regardèrent.
- Si on débarque en force, il se braque. Je veux le voir parler. Voir ses silences.
- Tu proposes quoi ?
- Un entretien. Calme.
- Tu es sûre de toi ?
- Non. Mais je sais qu'on doit y aller maintenant.
Je regardai Julien.
- Tu restes ici. Garde un oeil sur le père.
Il acquiesça.
- Fais attention, Julia.
- Toujours.
Je jetai un dernier regard à la grille. A la mère. Au père.
Le temps jouait contre nous.
Le ciel s'était couvert sans que je m'en rende compte. Une lumière grise écrasait la place, uniforme, sans relief.
Eloise était assise sur un blanc, les épaules rentrées, entourant son propre corps comme pour éviter qu'il ne se désagrège. Les mots de réconfort qu'on lui adressait glissaient sur elle sans la toucher.
Marc, lui, faisait les cents pas. Ses poings s'ouvraient et se refermaient. Sa colère cherchait une cible.
- Il ne tiendra pas longtemps, dis-je à Julien.
- Je sais. J'ai mis deux hommes avec lui.
- Ce n'est pas l'imprévisibilité qui m'inquiète.
- C'est la détermination.
Je sortis mon carnet. Relus les mots.
Lys.
Une barrette.
Voiture grise.
Contact calme.
Disparition sans lutte.
Ce n'était pas improvisé.
- Il a observé. Il savait. Il a préparé.
Nathaniel me rejoignit.
- Tu es sûre.
- Non. Mais je sais que ce n'était pas un hasard.
- Summer.
Je hochai la tête.
Je regardai une dernière fois la grille. Le vide. La place. L'absence.
Je croisai brièvement le regard de Julien. Un échange silencieux. Il inclina légèrement la tête.
- Vas-y. Je gère ici.
Je fis signe à Nathaniel. Lucifer se redressa aussitôt.
Je montai dans la voiture. Le moteur démarra.
Dans le rétroviseur, la place s'éloigna. La grille disparut.
Il fallait interroger Summer.
Et vite.
Quelque chose clochait.

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