Les silences qui mentent
La voiture ralentit à l'approche de l'immeuble.
Julia observa les façades défiler, sans vraiment les regarder. Les quatiers de racontaient toujours avant même qu'on mette un pied. Celui-ci parlait de retrait. De silence. De gens qui vivaient là depuis longtemps et n'attendaient plus grand chose de l'extérieur.
- C'est calme, nota Nathaniel.
Trop, pensa-t-elle.
Lucifer, à l'arrière, s'agita légèrement. Il se redressa, pose ses pattes contre le dossier du siège et huma l'air qui entrait par la fenêtre entrouverte. Sa queue ne battait pas. Mauvais signe.
- Tu sens quelque chose ? Murmura Julia sans se retourner.
Le chien émit un souffle bref, presque un grognement étouffé, puis se rassit, raide. Alerte basse. Vigilance haute.
Ils se garènt un peu plus loin. Pas devant l'immeuble. Julia avait insisté. Toujours éviter d'annoncer sa présence trop tôt.
Elle coupa le moteur mais ne sortit pas tout de suite.
- On pose les choses, dit-elle.
- Summer n'est pas stupide.
- S'il parle, ce ne sera pas par confiance. Ce sera par fatigue.
Nathaniel hocha la tête.
- Tu penses qu'il va nier.
- Je pense qu'il va contrôler.
- Trop.
Tu le fais déjà,
murmura la voix dans sa tête.
Tu construis un portrait avant même de l'avoir vu. Comme si tu avais peur qu'il te surprenne.
Elle serra les dents.
- Il est nerveux depuis le début, poursuivit-elle.
- Pas paniqué. Pas confus.
- Nerveux comme quelqu'un qui attend un choc.
Lucifer posa son museau contre sa cuisse. Julia posa la main sur sa tête. Le contact la ramena à l'instant présent.
- Tu restes avec moi, mon beau, souffla-t-elle.
Elle sortit enfin de la voiture.
L'immeuble était banal. Trop banal. Un de ces endroits où personne ne regarde vraiment qui entre ou qui sort. Une cage d'escalier étroite. Des boîtes aux lettres rayées. Une odeur mêlée de poussière, de produit ménager bon marché... et autre chose.
Julia s'arrêta net.
- Tu sens ça ? demanda Nathaniel.
- Oui.
Pas fort. Pas net.
Mais suffisamment distinct pour ne pas être une illusion.
Lucifer redressa la tête, renifla l'air plus longuement, puis détourna le museau avec un léger grognement.
Une odeur florale. Discrète. Trop maîtrisée.
Encore ce parfum, souffla le voix, moqueuse.
Tu vois ? Même avant de parler, il laissa une trace.
Julia inspira lentement.
- On y a, dit-elle enfin.
- Et quoi qu'il dise ... on observe ce qu'il ne contrôle pas.
Elle leva la main pour frapper.
Juste avant, elle eut cette certitude désagréable, presque intime : quelqu'un, derrière cette porte, avait déjà compris qu'ils arrivaient.
Léonard Summer mit quelques secondes à ouvrir.
Pas assez pour parler d'hésitation.
Juste assez pour que mon cerveau classe déjà la séquence dans la colonne contrôle.
Le couloir sentait la peinture ancienne et l'humidité. Un couloir d'immeuble comme il y en a mille dans Loire- sur-Plaine : boîtes aux lettres cabossées, une ampoule trop jaune, et ce silence particulier qui fait croire que tout le monde écoute derrière une porte.
Je fixai le battant en bois sombre. Je n'avais rien à "prouver" ici, rien à "deviner".
J'étais venue chercher des faits. Mais je savais aussi que, parfois, les faits se cachent dans ce qu'un corps trahit.
A ma droite, Nathaniel attendait, immobile. Une présensce stable, un point fixe dans ma vison périphérique. Il ne bougeait presque pas, mais je savais qu'il enregistrait déjà tout : les bruits, les odeurs, la moindre variation dans le tempo du couloir.
Tu te donnes des airs.
La voix se glissa, sèche, familière.
' Je lis les gens." " Je sens les choses". Tu sais ce que ça veut dire, en vrai ? que tu as besion d'être sûre.
Je ne répondis pas. On ne répond pas à une voix qui cherche le duel . On avance.
Un frottement derrière la porte. La serrure tourna.
La porte s'entrouvrit enfin.
Léonard Summer apparut dans l'embrasure, impeccablement vêtu. Chemise claire repassée au millimètre, pantalon sombre sans faux pli, chaussures propre. Une tenue choisie. Pas un homme en intérieur, pas un homme surpris.
Il avait la soixantaine, peut-être un peu plus . Silhouette fine, dos droit, visage pâle aux traits tirés. Ses yeux balayèrent le couloir avant de se poser sur nous.
Je notai ce qu'il ne fit pas : pas de sursauts, pas d'éxclamation, pas de question.
Il savait pourquoi nous étions là.
Ou il se préparait à faire semblant de le savoir.
Ou tu inventes une intention pour te rassurer.
La voix ricana.
C'est ton sport préféré.
- Bonjour,dis-je calmement. Inspectrice Julia Lacroix, police judiciaire.
Nathaniel s'avança d'un demi-pas.
- Inspecteur Nathaniel Thibault.
Summer inclina la tête, politesse millimétrée.
- Léonard Summer.
Il ne nous demanda pas nos cartes. Ne demanda pas si nous avions un mandait. Ne demanda pas ce que nous voulions. Il ouvrit davantage la porte et s'effaça pour nous laisser entrer.
Trop facile.
Je franchis le seuil la première.
L'appartement était... propre. Non, pas propre. Ordonné. La différences compte. La propreté peut-être un réflexe. L'ordre est une stratégie.
Le salon donnait sur une petites cuisine américaine. Tout était aligné : les coussins, les cadres, même le tapis semblait posé au cordeau. Sur un meuble bas, des piles de partitions, triées, étiquetées. Aucune tasse oubliée, aucun vêtement qui traîne, pas même une télécommande de travers.
Peu d'objets personnels. Peu de photos. Une vie qui se rend invisible.
Une odeur florale flottait dans l'air. Discrète. Contrôlée. Pas un parfum agressif : quelque chose de lèger, propre, presque "neutre" dans sa manière d'exister.
Du lys.
Mon estomac se contracta malgré moi, mais je ne laissai rien paraître.
Tu vois ?Tu t'accroches à une odeur comme à une bouée.
La voix souffla.
Parce que sans ça, tu n'as que des hypothèses.
- Asseyez-vous, fit Summer, en désignant le canapé.
Puis il s'assit lui-même dans le fauteuil, sans attendre notre accord. Une manière d'installer le décor : lui, chez lui, maître de la scène.
Mauvais réflexe. Ou réflexe d'un homme qui a peur de perdre le contrôle.
Nathaniel choisit de rester debout une seconde, le temps d'observer. Je m'assis, carnet sur les genoux, posture neutre, voix neutre.
- Vous savez pourquoi nous venons vous voir, monsieur Summer ?
- Pour la petite Héléna, répondit -il aussitôt. Quelle tragédie. La pauvre enfant...
Il joignit ses mains. Trop serrées. Puis les relâcha.
Je fixai ses doigts. Une peau fine, des veines visibles, des ongles courts. Rien d'extraordinaire. Mais il avait un tic : le pouce frottait l'index, encore et encore, comme une petite machine privée.
- Nous reprenons la chronologie de la matinée, dis-je. A quelle heure Héléna est -elle arrivée à votre cours ?
- Onze heures trente. Elle est ponctuelle.
- Elle vient seule ?
- Oui. Sa mère la dépose le matin, d'ordinaire, et la récupère à midi.
Je notai sans lever la tête.
-"D'ordinaire" ?
- Enfin... habituellement, rectifia-t-il, plus vite que nécessaire.
Micro-correction. Micro-panique.
- Comment s'est déroulé le cours ?
Il se lança dans un récit précis : gammes, exercices, petit morceau, corrections. Il parlait comme un homme qui récité, pas comme un homme qui se souvient.
Les innocents cherchent leurs mots. Les coupables aussi, parfois. Mais les gens qui "récitent" cherchent surtout à tenir à distance qui déborde.
Je laissai filer le récit jusqu'au bout, sans l'interrompre.
- Et à midi, qu'a-t-elle fait ?
- Elle a rangé ses partitions. Elle a pris son sac. Elle est sortie.
- Vous l'avez accompagnée jusqu'à la porte ?
- Non.
Réponse rapide. Très rapide.
- Vous l'avez regardée sortir ?
- Oui, bien sûr.
- Donc vous l'avez vue passer la grille ?
Il cligna des yeux. Une fraction de seconde.
- Je ... je l'ai vue sortie de la salle. Ensuite, je... je suis retourné à mon rangement.
Il voulait refermer. Ramener tout ça à " un cours" et " un rangement". Un monde stable, sans drame.
Il ferme la porte et tu applaudis dans la tête.
La voix murmura.
" Oh, il cherche à clôturer. " Tu crois que c'est rare ? C'est humain. Sauf que toi, tu détestes l'humain quand ça t'arrange.
- Monsieur Summer, repris-je doucement, est-ce que quelque chose vous a semblé inhabituel chez elle aujourd'hui ?
- Non. Enfin... elle semblait... distraite.
- Distraite comment ?
Il chercha ses mots. Une seconde, peut-être deux.
- Elle regardait la porte.
- Comme si elle attendait quelqu'un ?
- Peut-être.
Je relevai les yeux.
- Qui pouvait-elle attendre, selon vous ?
- Je ... je ne sais pas . Sa mère.
- Sa mère n'était pas là à midi.
Je posai la phrase calmement, comme une évidence administrative. En réalité, je plantais un clou.
Summer avala sa salive.
- Oui.. oui, j'ai appris ça.
- Quand ?
Il hésita, et ce petit espace d'hésitation me parut soudain très bruyant.
- Quand ... quand on m'a dit qu'elle n'était pas rentrée, répondit-il finalement.
- Qui vous l'a dit ?
- La directrice. Enfin... la responsable de l'établissement. Je ... j'ai été informé.
" informé". Encore un mot qui veut dire : je veux être à distance.
Nathaniel prit la parole, voix calme, dossier propre.
- Monsieur Summer, quelqu'un d'autre était-il présent dans l'école au moment où Héléna est sortie ?
- Non. Enfin... il ya des élèves dans d'autres salles, mais je ne ... Je ne m'en occupe pas.
- Avez- vous vu une voiture s'arrêter ? Un adulte s'approcher ?
- Non.
Toujours trop net.
Je m'autorisai un silence. Un vrai. Le silence qui laisse les nerfs faire leur travail.
Summer serra ses mains. Puis les relâcha. Son regard glissa vers la fenêtre, à sa gauche, comme un réflexe. Pas longtemps. Juste un éclair.
Je marquai le détail.
Pendant qu'il parlait, son regard se perdit plusieurs fois du côté de la fenêtre.
Ses mains, trop actives, se frottaient l'une contre l'autre, comme s'il cherchait à se calmer sans y parvenir.
Il contrôlait ses mots.
Pas sa peur.
La peur n'est pas toujours l'aveu. Parfois, c'est la pression.
- Vous avez dit à Héléna de ne pas rester dehors, le matin ? demandai-je en attaquant un angle plus direct.
Ses sourcils se levèrent.
- Pardon ?
- Je reformule. Vous avez déjà recommandé à Héléna de ne pas attendre dehors.
Je maintins son regard. Cette fois, je le forçais à se positionner.
Il inspira.
- Oui... j'ai déjà... c'est du bon sens. Une enfant.. seule ...
- Pourquoi lui dire ça, à elle, en particulier ?
- Je ... je le dis à plusieurs enfants.
Mensonge probable. Les gens ne "disent pas ça à plusieurs enfants" sans raison. Mais je n'avais pas de preuve. J'avais un mouvement de fuite dans la pupille et une respiration trop courte.
Nathaniel reprit, plus technique.
- Avez-vous les coordonnées du père, de la mère ?
- J'ai... j'ai le dossier adimistratif. Je peux le sortir.
Il fit mine de se lever.
Je levai une main.
- Non. Reste assis.
C'était brusque, et volontaire. Un test.
Summer s'immobilisa.
- Nous n'avons pas besoin de ça pour l'instant, dis-je. Nous avons besoin de savoir si vous avez eu un contact avec Héléna après la cours.
Il ne cligna pas des yeux.
- Non.
Trop net. Trop verrouillé.
Evidemment qu'il ment.
La voix sifflota, méprisante.
Et toi, tu te sens vivante quand quelqu'un ment devant toi. ça te donne un rôle. Un costume.
Je notai la réponse, puis enchaînai.
- Avez-vous parlé à quelqu'un d'autre, aujourd'hui, au sujet d' Héléna ?
- Non.
- Aucun appel ?
- Non.
- Aucune visite ?
- Non.
Nathaniel soupira doucement, comme s'il rangeait le dossier dans son esprit.
- Monsieur Summer, ce que nous allons vous demander est simple. Si un détail vous revient, même insignifiant, vous nous appelez. Compris ?
Summer acquiesça.
- Bien sûr.
Je laissai encore un silence. Un dernier.
- Vous n'avez aucune question ? demandai-je.
Il cligna des yeux. Une fois. Puis sourit.
- Je fais confiance à la police.
C'était une phrase parfaite. Trop parfaite. Une phrase qui clôture.
Les innocents demandent : "Est-ce qu'elle va bien ?"
Les anxieux demandent : " Qu'est-ce que je peux faire ? "
Lui demandait : "Fin de l'entretien."
- Très bien, dis-je. Merci.
Je me levai.
Nathaniel se leva aussi.
Summer nous raccompage. Toujours poli. Toujours lisse.
Mais au moment où nous franchîmes le seuil, je captai la fissure : son souffle qui se bloquait, sa main qui passait sur sa gorge comme s'il avalait quelque chose de trop gros.
Puis le masque revint.
Il referma la porte doucement.
Trop doucement.
Dans l'escalier, je ralentis. Nathaniel attendit que je parle.
- Il n'a rien fait de répréhensible, dis-je.
-Non.
- Et pourtant....
Je levai les yeux vers lui.
- Rien, dans son discours, ne justifiait une suite immédiate. Et c'est précisément ce qui m'inquiètre.
Nathaniel hocha la tête.
- Il voulait refermer la porte.
- Oui.
Bravo. Tu as trouvé une justification qui sonne bien.
La voix se moqua.
On dirait presque que tu y crois.
- Je veux qu'on le surveille, dis-je. Discrètement.
- Sans contact, répondit Nathaniel.
- Sans contact.
Parce que si Summer avait peur... ce n'était peut-être pas de nous. Et si ce n'était pas de nous, alors l'acteur invisible était déjà dans la pièce.
Nous nous plaçâmes dans une voiture banalisée, à distance de l'immeuble. Un collègue de la territoiriale était déjà là, plus loin, pour doubler notre angle.
Proccédure sobre. Pas de sirènes, pas de théâtre.
Les minutes s'étirèrent.
Summer ne sortit pas.
Rideaux mi-tirés. Pas de lumière. Par d'ombre.
- Il attend, dis-je.
- Ou il écoute, répondit Nathaniel.
Je fixai la fenêtre. Une sensation désagréable s'installa : celle d'être observée. Pas forcément par lui. Par quelqu'un qui observe aussi.
Tu vois des fantômes parce que ça t'arrange.
La voix chuchota.
Ca te donne une excuse si tu te trompes.
Puis la porte s'ouvrit.
Summer sortit.
Il avait changé de veste. Plus sombre, plus neutre. Le genre qu'on enfile pour se fondre dans la ville. Il descendit les marches, échangéa deux mots avec un voisin, esquissa un sourire.
Un sourire de façade.
- Il se montre, murmurai-je.
- Pour quoi faire ?
- Pour être vu.
- Il fabrique une normalité.
- Oui. Et il la fabrique vite.
Summer marcha vers le centre-ville. Ni trop vite, ni trop lentement. Le pas d'un homme qui veut paraître tranquille sans l'être.
Il s'arrêta à un feu piéton. Je le vis regarder une vitrine. Pas son reflet. Les reflets derrière.
- Il vérifie s'il est suivi, dis-je.
Nathaniel acquiesça.
- Il sait faire.
- Oui. Ce n'est pas un réflexe de prop de musique.
Il entra dans un café. Lumineux, fréquenté. Bruyant. Le genre d'endroit où l'on disparaît dans la foule.
- Refuge temporaire, dis-je.
- Caméras possibles, murmura Nathaniel.
- Témoins possibles.
Summer resta vingt minutes. Ressortit. Même calme, même masque.
Puis il s'arrêta devant une vitrine de magasin de musique.
Il resta immoblie, trop longtemps.
- Il se raccroche à ce qu'il est censé être, dis-je. Professeur. Respectable.
Comme toi, tu te raccroches à ton métier quand tu as peur.
La voix lâcha, venimeuse.
Ca marche bien, hein ? " Je suis compétente" au lieu de" je suis fragile".
Summer reprit sa marche. Puis bifurqua dans une rue plus étroite, plus résidentielle. Moins de passants.
- Il quitte les zones ouvertes, dis-je. Mauvais signe.
- Ou raccourci.
- Non. Il change de décor.
Il s'arrêta devant un portail métallique, sortit une clé, hésita... puis la rangea.
Il resta immobile.
- Il attend, soufflai-je.
- Quelqu'un ?
- Ou un signal.
Puis il se retourna.
Calmement. Pas nerveusement. Comme un homme qui sait exactement ce qu'il cherche à voir.
Son regard balaya la rue, lentement. Trop lentement.
Nos regards se croisèrent une fraction de seconde.
Ce n'était pas un regard de défi. Pas " je vous ai eus". C'était un regard de traque : le regard d'un homme qui vérifie s'il est la proie ou le chasseur.
Il hocha imperceptiblement la tête, comme s'il venait de confirmer quelque chose.
Puis il s'éloigna rapidement et dispaut au coin de la rue.
- Merde, lâcha Nathaniel.
Je ne bougeai pas.
- Ce n'est pas une fuite, dis-je. C'est une décision.
- Il va agir.
- Oui.
- Tu penses qu'il nous a identifiés ?
- Pas forcément. Mais il sait qu'il y a une présence.
Je fixai le coin de rue où il avait disparu.
- Et surtout... ce n'est pas la police qui l'inquiète le plus.
Nathaniel resta silencieux. Ce silence-là disait qu'il lpensait la même chose.
Chez les Mercier, le temps avait cessé d'avancer normalement.
Il s'étirait, collait à la peau, s'accrochait aux murs du salon comme une humidité invisible. L'horloge continuait de tourner, obstinée, mais chaque seconde semblait trop longue, inutile, presque insultante.
Eloise était assise sur le bord du canapé. Elle ne pleurait plus. Pas vraiment. Ses yeux restaient secs, grands ouverts, fixés sur l'écran noir de son téléphone posé devant elle, comme si elle pouvait le force à s'allumer par la seule puissance de sa volonté.
- Ils vont appeler..., murmura-t-elle une nouvelle fois.
- Ils vont appeler.
Marc, lui, faisait les cent pas. Toujours la même trajectoire. Fenêtre. Table. Porte. Fenêtre. Il n'avait pas retiré sa veste. Comme s'il refusait inconsciemment de s'installer dans l'idée que l'attente pouvait durer.
- Tu l'as appelée combien de fois ? demanda-t-il soudain.
Eloise sursauta.
- Quoi ?
- Héléna. Avant de partir. Tu l'as appelée combien de fois ?
Elle fronça les sourcils, perdue.
- Je... je ne sais pas . Une fois. Deux fois, peut-être. Pourquoi ?
Marc s'arrêta net.
- Parce que si tu avais insisté...
Il s'interrompit, passa une main sur son visage.
- Parce que si tu avais insisté, elle serait peut-être encore là.
Le silence qui suivit fut brutal.
Eloise le regarda, bouche entrouverte, comme si elle venait de recevoir un coup sans l'avoir vu venir.
- Tu crois que je ne me le répète pas ? lâcha-t-elle enfin, la voix tremblante.
- Tu crois que je n'y pense pas chaque seconde ?
Sa respiration s'accéléra.
- J'étais en retard. Je le sais.
- J'aurais dû être là. J'aurais dû quitter le travail plus tôt. J'aurais dû...
Sa voix se brisa. Elle porta ses mains à son visage.
- J'aurais dû la protéger.
Marc serra les poings.
- Ce n'est pas ce que je voudrais dire.
Mais c'était trop tard. Les mots, une fois sortis, ne rentrent jamais complètement.
Il s'approcha, s'agenouilla devant elle.
- Eloise... regarde-moi.
Elle secoua la tête, incapable de soutenir son regard.
- Je l'entends encore hier soir, murmura-t-elle.
- Sa voix. Elle riait.
- Elle parlait de son cours de piano. De son morceau.
- Elle était pressé. Vivante.
Marc ferma les yeux. Longuement.
- On va la retrouver, dit-il enfin, d'une voix plus basse.
- Tu entends ? On va la retrouver.
Ce n'était pas une certitude.
C'était une promesse qu'il se faisait à lui-même pour ne pas s'effondrer.
Le téléphone vibra sur la table.
Eloise poussa un cri étouffé. Marc se redressa d'un bond, attrapa l'appareil avant qu'elle n'ait le temps de le faire.
- Oui ?
Une pause.
- Oui ... d'accord.
Il raccrocha lentement.
- Alors ? demanda Eloise, suspendue à son visage.
Marc inspira profondément.
- Ils avancent.
Le mot tomba, vague, creux.
- Ca veut dire quoi ? "ils avancent" ?
Sa voix se durcit.
- Ca veut dire qu'ils l'ont trouvée ?
Marc détourna le regard.
- Non.
Eloise se recroquevilla sur elle-même, comme si de "non" venait de la frapper physiquement.
Dans un coin du salon, le cartable d'Héléna reposait contre le mur. Trop sage. Trop immobile.
Marc posa une main dessus machinalement.
- On va se battre, murmura-t-il.
- Tous les deux.
Mais dans son regard, quelque chose avait changé.
Le peur était toujours là.
Désormais, elle se mêlait à une colère sourde.
Nous retrouvâmes Summer plus tard, près de son immeuble.
Il rentra chez lui.
Et il ferma tous les volets.
Tous.
Je sentis quelque chose se contracter dans mon ventre.
- Il s'est enfermé, murmurai-je.
Nathaniel ne répondit pas. Il se contenta de couper le moteur et d'observer.
- Il s'est préparé, corrigeai-je.
Fermer les volets, ce n'est pas "se protégeré. C'est décider qu'on ne veut plus être vu. C'est décider qu'on ne veut plus être trouvé.
Tu voulais un signe.
La voix conclut, glaciale.
Le voilà. Maintemant, tu es dedans.
Aucun mouvement. Aucun lumière.
Un décor de théâtre. Et derrière , quelque chose qui respire.
- On fait quoi ? demanda Nathaniel.
Je pris une inspiration.
- On ne bouge pas. Pas encore.
- Pourquoi ?
- Parce qu'il veut qu'on bouge.
Nathaniel hocha légèrement la tête. Il comprenait.
Je gardai les yeux sur les volets clos.
- Quelqu'un, quelque part, lui a peut-être dit de se taire, murmurai-je.
Nathaniel me lança un regard bref.
- Tu penses à ...
- Je pense qu'il a peur. Mais pas de nous.
La nuit tomba un peu plus fort sur la ville.
Et je sus que le chapitre suivant ne serait plus seulement une question de silences.
Quelque chose venait de se mettre en marche.à

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