Les lignes se resserrent
Le retour
Point de vue : Julia
Le commissariat n'avait pas changé.
Et pourtant, en franchissant les portes vitrées, j'eux la sensation nette d'entrer dans un endroit légèrement décalé, comme si les murs avaient bougé de quelques centimètres pendant notre absence. Les voix semblaient plus basse, les regards plus furtifs. L'air lui-même paraissait plus lourd.
Lucifer ralentit instinctivement le pas. Son corps se rapprocha du mien, flanc contre cuisse, posture qu'il n'adoptait que lorsque quelque chose le dérangeait profondément.
- Tu le sens aussi, murmura Nathaniel.
- Oui.
Je n'avais besoin de développer. Le malaise n'était pas diffus. Il était organisé.
Nous traversâmes l'open space. Quelques collègues levèrent les yeux, trop vite pour être naturels. D'autres détournèrent le regard. Une enquête qui commence à déranger crée ce genre de micro-fissures humaines.
J' arrivai à mon bureau.
Et je m'arrêtai net.
Une enveloppe reposait bien en évidence, posée au centre du sous-main. Blanche. Sans logo. Sans cachet. Sans rien.
Juste un mot, écrit à la main, en lettres nettes, presque élégantes :
Julia.
Mon prénom. Pas mon nom. Pas mon garde.
Lucifer s'immobilisa aussitôt. Il renifla l'air, puis recula d'un pas, oreilles légèrement rabattues. Pas d'agressivité. Une méfiance pure.
- Elle n'était pas là ce matin, constata Nathaniel.
- Non.
Je ne la touchai pas. Pas encore. Je ne contenait de la regarder, comme on observe un objet trouvé sur une scène de crime. Elle avait été déposé là intentionnellement. A hauteur de regard. Impossible à ignorer.
Ils savent exactement comment attirer ton attention,
murmura la voix.
Et ils aiment quand tu obéis sans t'en rendre compte.
- Lacroix.
La voix de Muller fendit l'air depuis la salle de briefing.
- Tout de suite.
Je levai les yeux. Il se tenait debout, dossier ouvert sous le bras. A ses côtés, Durand. Appuyé nonchalemment contre une chaise, bras croisés, parfaitement à l'aise. Trop à l'aise.
Un peu en retrait, presque fondu dans le décor, Lefevre observait la scène. Silencieux. Calculateur.
Je glissai l'enveloppe dans la poche intérieure de ma veste.
- Reste avec moi, murmurai-je à Lucifer.
Il n'avait pas l'intention de faire autrement.
La salle de briefing sentait le café froid et le tension contenue. Muller posa le dossier sur la table, inspira profondément.
- On fait le point.
Il nous regarda tour à tour.
- La disparition d'Héléna Mercier est désormais prioritaire. Les recherches continuent. Les parents sont sous surveillance psychologique. Rien de nouveau de leur côté.
Durand intervint sans attendre.
- Rien de nouveau parce qu'on tourne en rond, précisa-t-il avec un sourire maîtrisé.
- Et pendant ce temps-là, certaines pistes prennent une importance... discutable.
Je croisai son regard.
- Tu fais référence à quoi, exactement ?
- A ta manière de travailler, Julia.
Le ton était faussement neutre. La pique, elle, ne l'était pas.
- A ton implication personnelle.
- A ton besoin constant de lire entre les lignes là où il n'y a peut-être que du vide.
Voilà, souffla la voix.
Il te reproche ce qu'il ne sait pas faire.
- Je suis profileuse, répondis-je calmement.
- Lire entre les lignes, c'est littéralement mon métier.
- Ton métier, reprit Durand, c'est d'apporter des éléments exploitables. Pas des intuitions.
- Les intuitions sont exploitables quand on sait les formuler, intervint Muller, plus sec.
Durand inclina légèrement la tête, mais son sourire s'élargit.
- Bien sûr.
- Mais à force de personnaliser les dossiers, on finit par les déformer.
Je sentis Lucifer grogner faiblement à mes pieds.
- Tu es en train de dire quoi, Durand ? demanai-je.
- Que cette enquête devient... émotionnelle.
Le mot tombe comme une accusation.
- Une enfant a disparu, répondis-je.
- Si ça ne te touche pas émotionnellement, alors c'est ça, le vrai problème.
Le silence se fit lourd.
Lefevre lava brièvement les yeux, puis les baissa aussitôt. Il n'intervenait jamais inutilement. Il engrangeait.
- Ce que Durand essaie de dire, reprit Muller, c'est que la pression commence à monter.
- Des élus appellent.
- La presse s'agile.
- Et ? demandai-je.
- Et il va falloir être irréprochables.
Durand saisit l'ouverture.
- Exactement.
- Pas d'initiatives personnelles.
- Pas de focalisation excessive sur des profils "atypique".
- Summer, lâchai-je.
Durans haussa les épaules.
- Un professeur de musique sans antécédents.
- Vous l'avez entendu.
- Il a coupéré.
- Il était nerveux, répondis-je.
- Inquièt.
- Et il a clairement cherché à se protéger.
- Oui il était simplement perturbé par la situation, répliqua Durand.
- Tout le monde n'a pas ton sang-froid, Julia.
La voix intérieure ricana.
Il t'admire autant qu'il te méprise.
- Ce n'est pas toi qui décides des axes de l'enquête, rappela Muller en se tournant vers Durand.
- Evidement, répond-il.
- Je ne contente de signaler quand une enquête commence à glisser.
Il planta son regard dans le mien.
- Et là, elle glisse.
Je soutins son regard sans ciller.
- Non.
- Elle dérange.
Durand sourit. Lentement.
- On verra bien.
La réunion prit fin quelques minutes plus tard, dans une atmosphère tendue, sans conclusion claire. Muller referma son dossier, visiblement préoccupé.
- Julia, reste un instant, dit-il.
Nathaniel hocha la tête et sortit avec Lucifer, non sans me lancer un regard inquiet.
Muller attendit que la porte se referme.
- Fais attention, Julia, dit-il plus doucement.
- Tu es en train d'attirer beaucoup d'attention.
- C'est déjà fait, répondis-je en pensant à l'enveloppe.
Il soupira.
- Je ne veux pas te perdre sur ce dossier.
- Alors ne les laisse pas décider à ta place.
Il ne répondit pas.
Quand je quittai la salle, je sentis le poids exact de ce qui venait de se jouer : je n'avais pas été écartée.
Mais je n'étais plus protégée non plus.
Lucifer m'attendait devant mon bureau.
Et dans ma poche, l'enveloppe semblait brûler.
Ce qui ne si dit pas
Point de vue : julia
Je n'ouvris l'enveloppe qu'une fois la salle de briefing vidée.
Pas par prudence.
Par instinct.
Lucifer s'installa sous mon bureau, mais resta assis, dos droit, oreilles attentives. Ils n'aimait pas cette chose-là. Le papier. L'odeur humaine trop maîtrisée.
- Tu es sûre ? demandai Nathaniel.
- Non.
Je fis glisser un doigt sous le rabat.
A l'intérieur, une seule feuille. Epaisse. Lisse. Choisie.
Une pharse.
Vous cherchez au mauvais endroit.
Rien d'autre.
Pas de menace.
Pas de signature.
Pas même une tentative d'explication.
Je la relus lentement, comme on démonte un mécanisme.
- C'est tout ? demanda Nathaniel.
- Oui.
- Ils ne demandent rien.
- Justement.
Lucifer grogna doucement. Pas agressif. Gêné.
Ils ne veulent pas te faire peur, murmura la voix.
Ils veulent te faire douter de toi.
- Elle a été déposée ici, dis-je.
- Pas par le courrier.
- Quelqu'un est entré.
- Quelqu'un savait exactement où me trouver.
Nathaniel hocha la tête, grave.
- Et personne n'a rien vu.
- Non.
Je glissai la feuille dand une pochette plastique. Elle devenait une preuve. Pas ecnore une arme.
- Tu la montres à Muller ? demanda-t-il.
- Pas tout de suite.
A cet instant précis, je sentis une présence derrière moi.
- Toujours en train de réfléchir à voix basse, Julia ?
Durand.
Il se tenait à quelque pas, parfaitement détendu, comme s'il n'avait jamais quitté la pièce. Lefevre plus loin, observait sans intervenir.
- Je ne réflechis jamais à voix basse, répondis-je.
- Seulement quand quelqu'un écoute.
Durand sourit, amusé.
- Toujours cette petite pointe de paranoïa.
- C'est presque... touchant.
Nathaniel se tourna vers lui.
- C'est souvent comme ça, ceux qui n'écoutent jamais appellent ça de la paranoïa.
Le sourire de Durand se crispa à peine.
- Inspecteur Thibault.
- Je vous imaginais plus mesuré.
- Je le suis, répondit Nathaniel.
- Quand on me laisse travailler.
Durand reporta son attention sur moi.
- Tu sais ce qu'on dit de toi, Julia ?
- Que tu t"investis trop.
- On dit beaucoup de choses, répondis-je.
- Oui.
- Mais celles-là remontent.
- Et elles remontent haut.
Il n'avait pas besoin de préciser. Le pouvoir ne se nomme jamais. Il s'insinue.
- Cette enquête commence à prendre une tournure... personnelle, poursuivit-il.
- Et c'est rarement bon signe.
Voilà, murmura la voix.
Il t'explique ce que tu es censée être.
- Une enfant a disparu, dis-je calmement.
- Si ça ne devient pas personnel, c'est qu'on a raté quelque chose.
- Ou qu'on a perdu la distance nécessaire, corrigea Durand.
- La distance, Julia, c'est ce qui distingue les bons enquêteurs...
- Des enquêteurs brillants qui se brûlent.
Nathaniel fit un pas en avant.
- Vous parlez d'expérience personnelle, Durand ?
Un silence. Court. Dense.
- Je parle de statistique, répondit Durand avec un calme parfait.
- Elles sont rarement du côté des solitaires.
- Je ne suis pas seule, répliquai-je.
Il inclina légèrement la tête, faussement conciliant.
- C'est vrai.
- Pour l'instant.
Lefevre leva brièvement les yeux. Une fraction de seconde. Puis nota quelque chose dans son carnet.
Muller arriva à ce moment-là, attiré sans doute par la tension palpable.
- Tout va bien ? demanda-t-il.
- Parfaitement, répondit Durand.
- Nous parlions simplement de méthode.
- La méthode n'est pas le problème, dit Nathaniel.
- Ce sont les interférences.
Durand le regarda longuement.
- Les interférences, inspecteur, viennent souvent de ceux qui refusent d'admettre qu'ils s'égarent.
- Ou de ceux qui veulent qu'on s'égare, répondit Nathaniel sans hausser le ton.
Muller leva une main.
- Ca suffit.
Il se tourna vers moi.
- Julia, je te fais confiance.
- Mais fais attention.
- Tu es observée.
Je soutins son regard.
- Je le sais.
Durand sourit une derrière fois, déjà victorieux à ses propes yeux.
- Bon courage, Julia.
- J'espère que ton intuition saura te guider.
Il s'éloigna, suivi de Lefevre.
Lucifer se leva enfin et posa son museau contre ma jambe.
Tu vois ? murmura la voix.
Il n'a même pas besoin de savoir.
Je regardai la phrase, enfermée dans le plastique.
Vous cherchez au mauvais endroit.
- Alors on va continuer, murmurai-je.
- Jusqu-à ce qu'ils soient obligés de parler plus fort.
Lucifer grogna doucement.
Quelque part,, quelqu'un venait de comprendre que je n'allais pas lâcher.
La ville avait repris son rythme, indifférente.
C'était toujours ce qui me frappait le plus. Une enfant pouvait disparaître, une famille se fissurer, une enquête s'enliser... et pourtant les vitrines continuaient d'ouvrir, les voitures de circuler, les passants de râler contre le froid ou la pluie.
Lucifer avançait devant moi, laisse souple mais chaque muscle de son corps était en alerte. Il s'arrêtait parfois sans raison apparente, reniflait l'air, puis repartait. Pas nerveux. Concentré.
- Il capte quelque chose, dit Nathaniel.
- Oui. Et ce n'est pas nouveau.
Nous étions revenus près de l'école de musique. Pas pour refaire ce qui avait déjà été fait, mais pour vérifier ce qui aurait dû rester.
Un détail. Un oubli. Une incohérence.
C'est toujours là que ça se cache.
Je levai les yeux vers la boîtier de la caméra municipale, fixé à l'angle du bâtiment. Même place orientation. Rien d'anormal à première vue.
Trop normal.
- Tu as le retour vidéo ? demandai- je.
Nathaniel consulta sa tablette.
- Flux indisponible sur la place horaire.

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