Prologue Les enfants du lys.
Je descends au sous-niveau comme on descent dans un puits.
Chaque marche me rappelle depuis combien de temps je suis ici.
Un an, Deux ans... Je ne compte plus.
Assez longtemps pour que les murs me connaissent.
La porte blindée scanne mon badge.
Un biq.
La lumière pass au vert.
J'entre.
La salle blanche m'avale.
Toujours le même silence.
Toujours la même odeur stérile.
Toujours la même impression qui rien n'existe en dehors de ces murs
Au centre, deux berceaux transparents.
Deux corps minuscules.
Deux respirations fragiles.
Je m'approche.
Je connais ce protocole.
Je l'ai vu trop de fois.
Trop d'enfants.
Trop de "séléctions".
Trop de dossiers qu'on referme trop vite.
Le premier bébé dort.
Paisible.
Innocent.
Je me tourne vers le second.
Ses yeux s'ouvrent.
Ils me fixent.
Pas comme un nouveau-né.
Comme quelqu'un qui... perçoit.
Quelqu'un qui comprend quelque chose que je ne veux pas nommer.
Je sens ma respiration se bloquer.
Pas de surprise.
De fatigue.
Je murmure :
- Salut, petit.
Je ne devrais pas parler.
Je ne devrais pas rester.
Je ne devrais pas ressentir.
Mais je suis trop loin pour faire semblant.
Je m'assois entre les deux berceaux.
Je ferme les yeux.
Et je le sens.
Le parfum.
Doux.
Subtil.
Insidieux.
Du lys.
Je rouvre les yeux d'un coup.
Personne dans la salle.
Mais l'odeur est là.
Comme une présense.
Comme un regard.
Ils observent.
Ils évaluent.
Ils attendent.
Je murmure :
- Pas eux.
Je quitte la salle blanche.
L'homme en blouse grise ne lève pas la tête quand j'entre.
- Vous êtes resté longtemps, dti-il.
Sa voix s'il parlait d'un objet.
- J'observais.
- Et ?
Je sens mes mains trembler.
Pas de peur.
D'épuisement.
- Ils correspondent, dis-je.
Il hoche la tête.
Comme si s'était évident.
- La sélection est validée.
Je serre la mâchoire.
Je savais que ça tomberait.
Je savais que ce serait eux.
Je savais que je ne pourrais pas l'accepter.
- Demain, ajoute-t-il.
Demain.
Encore un "demain".
Encore un enfant qu'on ne reverra pas.
Encore un dossier qu'on classera.
Je tourna les talons.
- Marc ? Dit-il derrière moi.
Je me fige.
- Le parfum que vous avez senti...
Il marque une pause.
- C'est bon signe. Ils s'intéressent à eux.
Je ne réponds pas.
Je n'ai plus la force.
Je sors.
Mon bureau est trop éclairé.
Trop siliencieux.
Trop rempli de dossiers que je n'aurais jamais dû lire.
Je feuillette les pages.
Des photos.
Des annotations.
Des termes codés.
" Synchronisation".
" Réactivité".
"Potentiel ".
" Acquisition".
Je sens la colère monter.
Une colère froide.
Une colère qui tremble.
Je murmure :
- Ca suffit.
La pièce interdite est plongée dans une lumière bleutée.
Des écrans.
Des fioles.
Des dossiers.
Je ouvre le premier.
Des chiffres.
Des courbes.
Des mots qui ne disent rien... et que disent tout.
Je tourne la page.
Je ferme le dossier.
Je n'ai pas besoin d'en lire plus.
Je sais ce que ça veut dire.
Je sais ce qu'ils vont faire.
Je l'ai vu trop de fois.
Je sens le parfum derrière moi.
Plus fort.
Plus présent.
Comme un souffle dans ma nuque.
Je murmure :
- Pas eux .
Je sors.
Je marche vite.
Je tremble.
Je tiens encore debout, mais de justesse.
Je retourne à la salle blanche.
Je badge.
J'entre.
Les deux bébés dorment.
Je m'approche.
Je les prends.
Un dans chaque bras.
Leur chaleur me traverse.
Leur poids ma ramène à la réalité.
A ce que je suis.
A ce que je refuse de devenir.
- On y va, dis-je.
Je sors.
Et le parfum de lys explose derrière moi.
Comme une alarme silencieuse.
Comme un avertissement.
Comme une promesse.
Ils savent.
je serre les bébés contre moi.
Je cours.
La pluie me frappe au visage dès que je franchis la porte de service.
Le froid me transperce.
Les bébés gémissent contre ma poitrine.
Je les serre un peu plus fort.
Je descends les marches quatre à quatre.
Je glisse.
Je me rattrape.
Je continue.
Derrière moi, une lumière s'allume.
Une autre.
Puis une troisième.
ils ont déclenché l'alerte.
Je traverse le cour.
Le vent hurle.
La pluie efface mes traces.
Mais pas assez vite.
Je cours vers la grille.
Je tape le code.
Mes doigts tremblent.
Le clavier glisse sous la pluie.
Un déclic.
La grille s'ouvre.
Je m'engouffre dans la rue.
La nuit m'avale.
Je serre les bébés contre moi.
Je cours.

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