Chapitre 2 : Le Royaume de Boukasa
Monsieur Faigneu replongeait dans ses souvenirs de jeunesse au gré de ce cours atypique. Il n'était plus dans la salle 258 de l'Aile Vauban, mais quelques dizaines d'années plus tôt dans son village natal au Boukasa, un ancien pays de l'empire colonial français qui n'existe plus depuis une vingtaine d'années.
Le jeune Michel Faigneu, 15 ans, quittait le village avec son sac en bandoulière. Il se dirigeait vers l'école de cette petite localité rurale du royaume, un petit pays du nord-est de l'Afrique comptant quelque 460 000 habitants. L'école se trouvait à quelques pas de sa maison, mais il décida d'exagérer les traits de son histoire pour impressionner ses élèves.
— J'allais à l'école tous les jours de la semaine, le soleil à peine visible dans le ciel, mais sous une chaleur intense la plupart du temps dans l'année... Chaque jour, je parcourais 7 kilomètres pour me rendre à l'école, et 7 autres kilomètres pour rentrer dans mon village. 14 kilomètres aller-retour ! Imaginez si vous deviez faire ne serait-ce qu'un tiers de ce trajet une fois dans votre vie ! Vous, la génération de fainéants trop fainéants pour monter trois marches ou enjamber une flaque d'eau !
Certains étudiants, exaspérés, levèrent les yeux au ciel et soupirèrent. Ce cours allait être long...
— Dans mon pays, on n'avait pas encore toutes ces technologies que vous utilisez tous les jours au lieu de marcher avec vos pieds... Pas de métro, pas de bus, pas de trains ! On avait des voitures, mais elles étaient si rares qu'on ne prenait pas le risque de les perdre en territoire sauvage... Le territoire sauvage ! Et oui, les jeunes, on n'avait pas encore de routes modernes, de tunnels ou de chemins de fer, nous !
M. Faigneu laissa échapper un rire en s'écoutant.
— La moitié du chemin traversait un désert hostile et aride... Aucune source d'eau à moins de 5 kilomètres du village ! Le chemin était poussiéreux et le désert, impitoyable ! Et si vous aviez le malheur de vous asseoir sur un rocher pour faire une pause, vous pouviez vous faire attaquer par un serpent caché dedans ! Mais moi, les serpents, j'avais appris à les dompter dès le plus jeune âge... C'est pas trop compliqué, sauf pour des feignasses de première classe comme vous !
De nouveaux soupirs et des commentaires râleurs.
— Pour arriver à l'école, il fallait traverser le désert chaud, poussiéreux et dangereux, mais ça, ce n'était que la partie facile, figurez-vous bien... Car après le désert, il y avait un ravin large comme 5 alligators et assez profond pour y enfoncer la moitié de la Tour Eiffel - construite avec du fer africain, rappelons ! Et comment on faisait pour traverser le ravin ? Vous aviez le choix entre longer le ravin pour le contourner - 4 kilomètres, un vieux pont en bois avec des planches manquantes et des cordes usées, et une passerelle en métal aussi étroite qu'un skateboard pour les plus expérimentés - comme moi. Après le ravin, la montagne... Ah, la montagne, ses chemins impétueux, ses sommets escarpés, ses flancs délicats, ses ruisseaux poétiques...
M. Faigneu s'arrêta un instant, perdu dans ses souvenirs les plus joyeux des montagnes de son pays.
— De la montagne pure et dure, croyez-moi ! Le chemin principal prenait la forme d'une montée avec 40 à 50° d'inclinaison, à travers des broussailles si épaisses que si un éléphant se trouvait derrière, vous ne le verriez pas avant de le toucher ! Et ça, c'était quand les glissements de terrain engendrés par les pluies fortes ou les éboulements ne rendaient pas le chemin impraticable... Sinon, nous étions contraints de prendre le deuxième chemin, et croyez-moi, ça n'était pas une partie de plaisir non plus... Un long réseau de grottes labyrinthique, obscur et dangereux, avec des passages extrêmement exigus, très bas, des parois fragiles et des trous sans fond ici et là, et avec pour seule source de lumière une torche que vous aviez allumée au préalable et que vous teniez dans la main. Allumer un feu pour allumer une torche, c'était du gâteau. Mais traverser les grottes, c'était... Un autre gâteau.
Michel fit une courte pause avant de reprendre, les yeux remplis de fascination pour son propre récit :
— Il y avait des centaines de galeries allant dans toutes les directions et très souvent, menant à nulle part. Pour trouver le bon chemin, il fallait soit connaître parfaitement le chemin - comme moi, évidemment, soit avoir un sens de l'orientation incroyable, inné et infaillible - ce qui est aussi mon cas, soit avoir recours aux bonnes vieilles solutions de nos anciens.
Il sortit fièrement de sa poche une sorte de pendentif avec une petite sculpture en bois et ce qui ressemblait à une dent d'animal.
— Ça. Le tiki-toukou, un objet sacré béni des forces spirituelles les plus nobles de notre communauté, dont on dit qu'il contient l'énergie et l'âme de nos ancêtres les plus sages et les moins ignorants. Vous n'êtes évidemment pas obligés de croire à tout ça, mais en attendant, c'est ce qui m'a permis de sortir des grottes vivant - avant que je n'affine mon sens de l'orientation inné, bien évidemment. Cet objet en bois, là, c'est une sorte de minuscule totem. Et ça, c'est une dent de crocodile. Un crocodile déjà mort, bien entendu : mon peuple est beaucoup trop attaché à la nature et aux animaux pour tuer un être vivant qui ne nous a rien fait.
Pas comme ces maudits américains qui les tuent pour les dépecer et fabriquer toutes sortes de produits grotesques et hors de prix ! Pensa-t-il.
— Bref, une fois que nous étions arrivés de l'autre côté de la montagne par X ou Y moyen, le gâteau n'était pas encore fini : nous devions encore franchir le Sakabamba, la rivière - la seule du royaume, malheureusement - de l'autre côté de laquelle se trouvait l'école ! Et on ne parle pas d'un cours d'eau gentil et inoffensif comme la Deûle, mais d'une rivière assez large pour y faire passer un bateau de croisière, assez profonde pour engloutir la moitié de ce même bateau, et avec des courants si forts que des animaux venus se baigner dedans sont parfois fauchés violemment par nos pirogues !
Michel attendait un minimum de réaction parmi ses élèves, mais personne ne semblait croire un piètre mot de son histoire.
— On voit que vous n'avez jamais vu ou vécu cela pour rester aussi stoïques ! Peu importe, je vais continuer à vous raconter mon aventure et vous en ferez ce que vous voudrez, pauvres de vous ! Bon, la rivière. Le pont le plus proche se trouvait à... En fait, je ne me souviens pas qu'il existait un pont. Vous voyez, on était tellement attachés à nos bonnes vieilles cultures que nous privilégions l'usage des pirogues aux infrastructures fixes et coûteuses. Ah, nos pirogues. Rien à voir avec les petits bateaux de tourisme pour les kékés qui aiment jojoter sur la Deûle, non. Nos pirogues - sans vouloir me vanter - étaient des prouesses d'ingénierie qui défiaient la physique des rivières les plus rudes, bien qu'on ne les utilisait que sur notre seule et unique rivière. De longues embarcations en bois, avec des extrémités longues, pointues et incurvées vers le ciel, et des bricoles par-ci par-là pour l'aérodynamisme. De petites merveilles flottantes. Les drakkars africains. L'ancêtre commun du kayak et de Ferrari !
Quelques étudiants rigolèrent à la comparaison évidemment exagérée que venait de faire l'enseignant.
— Riez ! Riez ! En attendant, c'est à bord de ces bolides millénaires qu'on traversait la rivière et ses courants mortels en seulement 5 minutes ! Rapide, pratique, pas d'accident - à part les animaux qui se prennaient nos embarcations de plein fouet, mais ça, c'était la faute du vent. Et un peu de leur faute aussi. Bref, si tout se passait bien, vous deviez vous retrouver sur l'autre rive. Ensuite, il restait encore un kilomètre de marche dans le désert pour arriver à l'école. Une promenade de santé pour quelqu'un comme moi, mais pour les moins expérimentés et les plus vulnérables - s'ils n'ont pas péri en chemin, on pouvait toujours louer un dromadaire dans l'élevage de dromadaires qui se trouvait sur la rive.
L'heure passait lentement pour les étudiants, sidérés par l'absurdité de ce cours qui servait juste d'autobiographie auditive à un enseignant qui n'enseignait rien du tout. Et qui était arrogant.
— Je vous laisse imaginer le sentiment de triomphe que vous ressentiez lorsque vous arriviez devant l'école, un bâtiment modeste qui aurait sûrement eu le même prestige que notre belle fac si les colons n'avaient pas pillé toutes nos richesses. Mais il y a une richesse que l'Occident impérialiste ne pourra jamais nous enlever, et cette richesse, les jeunes, c'est la richesse spirituelle.
Le professeur sourit une fois de plus, les yeux levés au plafond, nostalgique d'une jeunesse passée.
— Et, oh, ne vous méprenez pas, tout cela n'était qu'une introduction à l'histoire proprement dite que je suis venu vous raconter ce matin... Allons, ne faites pas cette tête ! Je vais vous raconter comment j'ai rencontré le roi du Boukasa et comment j'ai failli prendre sa place, et comment cette chance en or a échoué à cause d'un maudit chocolat occidental !

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