SUR LES PAVÉS LES MORTS
Il y avait plus de corps que de coutume, ce matin-là. Depuis déjà un certain temps, environ trois mois peut-être, chaque matin, une dizaine de corps jonchaient la place du marché, disposés souvent n’importe comment, sur les trottoirs, sur le bord de la route, souvent massés autour des bouches d’égouts dont ils provenaient, de sorte qu’ils obligeaient le conducteur matinal à faire une embardée soudaine, ou à stationner, si la circulation était déjà dense, en attendant de pouvoir déboîter sur la gauche. Certains corps n’apparaissaient qu’à moitié, encore mal dégagés de la bouche qui les avait dégurgités au petit matin, ou bien dans la nuit, on ne savait pas trop, quelle importance.
Ce jour-là, sur la place du marché, il y en avait bien une bonne vingtaine, le long de la chaussée comme d’habitude, comme s’ils s’étaient poussés les uns les autres du fait de l’arrivée de nouveaux corps, au point que cela débordait jusqu’au milieu de la rue et sur le seuil de certaines boutiques. Les commerçants avaient dû dégager le trottoir à la pelle, comme les jours de neige. On les avait amoncelés dans un coin de la place, assez peu passant, afin de limiter la gêne, en attendant les Evacuateurs. Cette fois-ci les corps étaient tous semblables, comme tout droit sortis du même lot : des hommes jeunes, plutôt bruns, habillés chaudement. Certains avaient même des bonnets en plus ou moins bon état. Leurs mains étaient bleuies par on ne savait quel liquide, sans doute chimique. Une teinture, vraisemblablement. Ça et là, des cloques ou des sanies apparaissaient dans l’échancrure des vêtements.
Que fichaient les Evacuateurs ? Le conseil municipal avait pourtant décidé de leur verser une prime le mois dernier, prenant en considération la surcharge récente de travail. Si ça continuait, il faudrait peut-être même embaucher. Pourquoi pas après tout? Beaucoup de monde souhaitait devenir Evacuateur ; certes, il fallait être très matinal, mais la journée se terminait aussi très tôt, avant midi, et les salaires étaient avantageux, avec une belle progression de carrière. Au reste, le travail n’était pas trop pénible, puisqu’il consistait à ramasser tous les corps qui parfois, pour une raison inexpliquée, sortaient des égouts, et à les évacuer ensuite assez loin d’ici, vers les montagnes, on ne savait pas trop. A certaines périodes, en hiver le plus souvent, il n’y avait presque rien à dégager, mais la paye restait la même. Ces derniers temps, il est vrai, le métier devenait plus rude.
Justement, un camion d’Evacuateurs arrivait, enfin, sur la place. Trois hommes sortirent en combinaison orange vif, capuche froncée autour du visage lui-même caché par un masque sanitaire gris foncé. Les mains gantées, ils saisissaient les corps rapidement et les glissaient dans le camion dont l’arrière s’apparentait à une grande trompe en caoutchouc blanc, qui fonctionnait comme un aspirateur géant. Aussi les corps disparaissaient-ils les uns après les autres avec une relative facilité.
La place, de nouveau, ressemblait à n’importe quelle place de petite banlieue, coquette et surannée. Il était huit heures du matin. Mais il restait encore tout le Bas-pays à nettoyer, et c’était la plus importante zone d’encombrements. Depuis la recrudescence des apparitions de corps, c’était par centaines parfois qu’ils s’amoncelaient dans ce quartier, au milieu de friches pour les chats errants, pleines de détritus sans nom, ou dans les zones industrielles abandonnées de l’après-guerre, parfois encore grillagées , ce qui contribuait beaucoup à compliquer le travail. Il y avait là des plaques d’égouts manquantes, et trop anciennes pour être remplacées - les standards avaient changé- occasionnant des trous béants qui favorisaient bien évidemment la multiplication des corps. Au début, c’est-à-dire depuis pas mal de temps en fait, plusieurs années au moins, les corps surgissaient principalement dans ce secteur sinistré de la ville, assez peu habité, et le reste de l’agglomération n’avait concentré longtemps qu’à peine un dixième de la masse des cadavres. Bien vite d’ailleurs, on les avait appelés plutôt les corps, parfois même les encombrants, par analogie avec les objets dont les riverains se débarrassaient deux fois par mois. Certes, c’étaient des corps d’hommes, ou de femmes et d’enfants bien sûr, et ces corps étaient morts, mais bien malin celui qui aurait pu dire de quoi, quand et où la mort s’était produite. Personne n’avait jamais non plus connu ces corps à l’état de vivants, en tant que personnes. On ne connaissait rien d’eux, de leur passé ou de leur provenance. Certains étaient très bruns, comme ce matin, d’autres au contraire étaient pâles et blonds ; certains accusaient un physique vigoureux, d’autres étaient chétifs et malingres. Ils n’avaient rien en commun, ni l’âge ni le sexe ni aucun signe extérieur particulier, sinon la mort. Aussi s’apparentaient-ils davantage à des objets. Ils étaient des apparences d’hommes, des images incarnées mais inertes.
Tout cela durait depuis longtemps déjà ; on ne savait plus bien en fait quand le phénomène avait commencé, car ça s’était développé de façon très progressive, presque imperceptible, surtout pour ceux qui habitaient dans le centre ou qui avaient une vie de famille bien remplie et un métier un peu accaparant. Mais il fallait bien l’admettre, depuis quelque temps, peut-être deux ou trois mois, le phénomène était en train de prendre une ampleur sans précédent, et les Evacuateurs estimaient qu’on approchait maintenant du point de rupture. Longtemps auparavant (dix ans peut-être, comment savoir ?), un Evacuateur travaillait à peine trois heures par jour, et encore, sans forcer. Maintenant, il avait rarement terminé sa tournée avant midi, en commençant au plus tard à six heures du matin.
De fil en aiguille, le phénomène avait continué à s’aggraver, la Direction du Service des Evacuateurs n’embauchant qu’au compte-goutte quand il aurait fallu, selon les employés, doubler les effectifs pour faire face à ce qui ressemblait, certaines matinées, et de plus en plus souvent, toujours selon les dires des Evacuateurs, dans les zones industrielles abandonnées et très éloignées du centre, à de vastes charniers.
Et ce qui devait arriver arriva. La grève fut déclarée ; d’abord pour une journée, puis, devant la surdité assourdissante de la Direction, les Evacuateurs votèrent la grève reconductible. En trois jours, le Bas-pays fut littéralement recouvert de corps. Toute circulation était devenue impossible. Même le tronçon de voie rapide qui traversait la zone était devenu impraticable, et les voitures devaient faire un long détour pour contourner la ville, ce qui entraînait des embouteillages sans fin. Mais c’était dans le centre-ville que le changement fut le plus brutal et, aux yeux des habitants, le plus intolérable. Le matin, les portes étaient bloquées de l’extérieur par l’amoncellement des corps. Il fallait parfois passer par la fenêtre pour venir dégager sa porte d’entrée et la chaussée, pour enfin sortir librement de chez soi. On ne pouvait même plus aller au marché. Hasard malheureux, la grève coïncida avec une période où les corps concernaient en majorité des enfants, ou à tout le moins de jeunes adolescents. Agés de cinq à quinze ans environ, ils apparaissaient souvent tordus dans d’étranges contorsions, ce qui laissait imaginer une mort plutôt douloureuse. Certains étaient complètement nus. Même si ceux-là étaient tout aussi anonymes et finalement aussi impersonnels que les autres, il était plus difficile pour les piétons de les ignorer, ou de ne voir dans ces corps que de la matière d’apparence humaine – à l’inverse des automobilistes qui, concentrés sur leur conduite, n’y voyaient que des obstacles susceptibles d’abîmer la carrosserie du véhicule, ce qui, au regard des dégâts et des sommes qu’il faudrait débourser, garantissait une solide indifférence à l’égard des corps d’enfants. Mais les piétons, eux, étaient plus exposés à ce qu’on commença à appeler, dans la ville, des « crises de sensibilité ».
Elles se manifestaient par une subite coulée de larmes, bien vite refoulée, mais néanmoins embarrassante, surtout si elle survenait lors d’une conversation, ou au moment d’acheter un produit quelconque en boutique. Le vendeur feignait de ne rien voir, mais cela vous laissait quand même un vague sentiment d’humiliation un peu écoeurant. Ce n’était pas tant le fait de s’être laissé submerger par des émotions - mais ceci était déjà en soi une petite défaite, si l’on y réfléchissait bien, émotions pas incompréhensibles au demeurant, personne n’avait envie de voir des enfants morts en bas de chez soi, bien sûr, mais surtout ces crises survenaient sans prévenir, parfois alors qu’il n’y avait aucun corps dans les parages. Elles donnaient le sentiment de perdre pied, comme une déferlante capable de nous emporter dieu sait où, là où on n’avait pas choisi d’aller, c’était certain, et cela même était inquiétant. Et absurde - comme si on pouvait être responsable. Mais ces jours-là, pendant toute la durée de la grève, les adultes évitaient de sortir à pied, ils préféraient prendre la voiture malgré les embouteillages, et les enfants restaient à la maison, parfois volets fermés si le spectacle devenait trop désagréable. Tant pis pour l’école, et de toute façon, les transports en commun ne fonctionnaient plus.
Au bout de sept jours, la Municipalité céda aux revendications des grévistes : augmentation des salaires de 50% et embauche massive. La réforme ayant été promise à budget constant, elle entraînait la réduction drastique d’autres budgets (éducation, culture et sécurité principalement), mais les protestations furent tièdes : toute la ville était paralysée. Le travail des Evacuateurs reprit donc, mais le retard accumulé était considérable, d’autant que chaque journée amenait toujours son nouvel arrivage de corps, et on ne pouvait recruter et former instantanément suffisamment d’Evacuateurs pour faire face. Aussi la Direction entreprit-elle de construire des passerelles en bois au-dessus des trottoirs, sur les passages piétons, afin de permettre au moins aux gens de sortir de chez eux et de se rendre à leur travail - la grève avait coûté très cher à la ville ainsi qu’aux entreprises de la région. L’idée avait été reprise à une commune voisine qui avait été confrontée aux mêmes difficultés quelques années plus tôt.
Mais cette double charge de travail pour les Evacuateurs ne fit que ralentir encore le retour à la normale. Le matin, ils aspiraient les corps, et l’après-midi, participaient à la fabrication des passerelles. Des charpentiers, des ouvriers en bâtiment étaient venus donner un coup de main aux travaux, mais ils n’étaient pas assez nombreux, il y avait tellement de trottoirs à dégager et à surélever. Les résidents maugréaient un peu, car leur quotidien était maintenant bouleversé en profondeur, et on commençait à se demander si même, un jour, la vie reprendrait son cours ordinaire. Les commerçants prétendaient faire moins de chiffre car leurs vitrines disparaissaient partiellement, ou simplement étaient moins en vue, du fait de la hauteur des passerelles. On en voulait un peu aux Evacuateurs qu’on estimait en grande partie responsables de l’aggravation de la situation. Des rumeurs, et bientôt des informations précises, consolèrent vaguement la population : ça n’allait pas mieux ailleurs. Grève ou pas, les corps pullulaient un peu partout dans le pays, et même au-delà, disait-on. C’était comme une épidémie.
Aux élections suivantes, l’opposition l’emporta. Elle proposait un vaste plan de surélévation générale de la ville par la construction d’une structure en béton qui ferait office de faux sol, soutenue par des colonnes de béton armé, comme une ville sur pilotis version bitume, en quelque sorte : puisque les corps émergeaient des égouts, on allait construire une sorte d’étage, où l’on pourrait enfin se déplacer librement, pendant que les Evacuateurs travailleraient en sous-sol, c’est-à-dire sur l’ancien sol, pour dégager le terrain. Certes, la plupart des habitants devraient sacrifier leur rez-de-chaussée, mais, comme le nouveau maire le rappelait, la liberté avait un prix. Et ce plan de réaménagement de la ville laissait espérer un très fort boom économique dans le secteur du bâtiment, ce qui était une bonne nouvelle pour les entreprises. D’autant que ce plan représentait pour les ingénieurs un véritable défi technologique, puisque le sol artificiel devait être suffisamment solide pour supporter la charge de la circulation automobile. Seuls les Evacuateurs s’opposèrent au projet, la perspective de travailler en permanence à la lumière artificielle ne les séduisant guère. Mais ils étaient minoritaires, et avaient épuisé le capital de sympathie dont ils avaient bénéficié au tout début de la crise. Au fond, ils étaient indispensables, mais pas irremplaçables.
Ce plan dit de Surélévation à fin de Désengorgement prit beaucoup de temps, au moins plusieurs années au cours desquelles les habitants s’habituèrent au nouveau visage de la ville. Et puis le rythme d’apparition des corps, s’il se maintenait à un niveau élevé, semblait s’être stabilisé. En revanche, les corps étaient plus malmenés qu’avant, plus sales, blessés ou carrément amputés. Certains étaient vraiment hideux, d’une maigreur atroce, et paraissaient des vieillards. Mais cela, seuls les Evacuateurs le savaient maintenant, et éventuellement leur famille, quoiqu’ils ne parlassent guère de leur travail, répétitif et fastidieux, à la maison : qu’auraient-ils eu à raconter ? Ils travaillaient toute la journée maintenant, et leur teint était blafard. On disait : blanc comme un Evacuateur, quand on voulait se moquer de quelqu’un qui ne partait jamais en vacances, par exemple. La vie reprenait ainsi une forme de normalité. On ne voyait plus de corps en surface, et le problème semblait être relégué au rang de mauvais souvenir.
Un matin, pourtant, en allant chercher du vin au rez-de-chaussée de sa maison réaménagé en cave, un habitant buta contre un bras mort. A ce moment-là, il entendit sa femme crier, non pas de frayeur, mais de surprise. En ouvrant les yeux, ce matin-là, elle avait découvert un corps de vieil homme roulé en boule au bas du lit.
Il fallait quitter la ville, il n’y avait pas d’autre solution ; mais pour aller où.

Annotations