MIDAS
VOLET I : CRESUS
Je me prénomme Geoffroy. Les étranges circonstances qui me conduisent aujourd’hui à prendre la plume méritent d’être en partie éclaircies dès l’exorde de ces confessions, et j’ose prétendre que mon très distingué lecteur me pardonnera l’outrecuidance de ce terme, dans la mesure où il se veut moins une comparaison qu’un hommage à l’immortel Jean-Jacques.
Au moment où j’écris ces lignes, je me dois à la vérité et au respect du lecteur de préciser que je suis soumis à ce que l’on peut qualifier, sans hypertrophie sémantique, de garde à vue abusive ; j’entends par là une garde à vue prolongée illégalement par un petit fonctionnaire des douanes, dans une cellule désaffectée et à la propreté douteuse, d’un commissariat perdu dans les territoires aux environs de Vézelay. Détail non dénué de cocasserie, je couche actuellement ces mots, vêtu d’un costume de Batman. Il était donc écrit là-haut que j’accomplirai mes premiers pas d’écrivain dans la tenue du nocturne justicier de Gotham City. Je laisse la perspicacité de mon très honorable lecteur juger si, au fil de mon récit, j’ai pu incarner ce héros incorruptible avec un tant soit peu de crédibilité – quant à Gotham, assurément, j’y vis.
A ma naissance, je crois pouvoir affirmer que les fées Monnaie et Oisiveté se sont penchées sur mon berceau. Dès ma plus tendre enfance, j’ai habité de vastes et luxueuses villas, lovées au coeur de paysages somptueux, quand je ne m’épanouissais pas dans d’immenses appartements ornés d’immenses baies vitrées ouvrant sur d’immenses perspectives, toits à perte de vue ou variation à l’infini des bleus de toutes les mers du globe, mers que nous sillonnions souvent, mes parents et moi-même, sur nos deux yachts immatriculés l’un à Monaco et l’autre à Malte. Nous nous transportions d’un lieu à un autre, d’un simple battement d’aile du jet de papa, au gré de ses affaires et de ses envies. A cinq ans, j’avais déjà fait deux fois le tour du monde, et je connaissais mieux ma bonne que ma mère, toujours en transit pour d’inénarrables shopping-by-plane, comme elle se plaisait à me le chuchoter à l’oreille.
Ma mère était une véritable croqueuse de diamants ; jamais elle ne se présentait à nous sans en arborer une demi-douzaine, de taille et de coloris variés. A trois ans, elle était pour moi comme une merveilleuse fée étincelante et je l’appelais la-dame-qui-brille, ce qui faisait sourire mon père. Quand elle est morte, j’ai commandé à Damien Hirst une urne recouverte de sa gemme favorite ; elle repose maintenant en paix, je l’espère, sur l’encorbellement de mon authentique cheminée Renaissance, que j’ai fait transporter, de Blois, dans sa propriété préférée dans le Lincolnshire.
Ma mère. Elle a vécu dans l’angoisse que son petit Geoffroy se fasse enlever. Hantise très commune dans mon milieu, au demeurant. Quoi de plus vulnérable en effet qu’un joli petit de millionnaires, dans une France qui se paupérise, où le chantage à l’emploi devient une technique managériale commune, où l’on criminalise la moindre protestation syndicale qui sort un peu des rails c’est-à-dire des convenances patronales ? Cependant, il appert qu’enlever le fils du patron n’a jamais été une tactique usitée par les innombrables employés des usines et des laboratoires de mon père, pourtant suprêmement haï.
Il faut préciser à mon distingué lecteur que mon père était un des barons de l’industrie chimique, et qu’il a produit pendant des années un pesticide hautement cancérigène, responsable de ce fait de la mort de centaines d’ouvriers agricoles. Il a su vendre, peu de temps avant sa mort, son entreprise délivrée de son passif (la boîte avait bien 4000 procès en cours pour empoisonnement délibéré ayant causé la mort), passif qu’il a redirigé vers une petite succursale mise en faillite par ses soins. Aussi n’a-t-il pas versé un sou à ses victimes ou à leur famille endeuillée. J’ai donc hérité d’une fortune parfaitement saine.
Je n’ai jamais vu dupes plus achevées que les employés de mon père, sinon les utilisateurs de ses produits mortels. Ma mère avait bien tort de se ronger les sangs; contre mon père, ils se sont toujours contentés d’ânonner les mêmes slogans médiévaux, de dérouler les mêmes banderoles folkloriques, nonobstant un éventuel petit piquet de grève ! Mais c’était là un paroxysme de violence que ces braves travailleurs s’autorisaient fort rarement. La politesse des pauvres est pour les riches un sujet constant d’émerveillement, d’autant plus paradoxal que nous les imaginons toujours le couteau entre leurs dents cariées ou déchaussées. Mais les pauvres n’ont pas le temps d’avoir de l’imagination, eux ; aussi n’inventent-ils guère de moyens originaux pour renouveler la lutte des classes.
Je reviens à ma mère : dès ma naissance, elle prit des dispositions contre un monde extérieur forcément semé de pièges et de guet-apens contre son cher et unique fils. J’ai de ce fait toujours vécu jusqu’ici dans des communautés résidentielles fermées et ultra sécurisées, dotées d’un mur d’enceinte avec vigiles, caméras de surveillance et système de protection digitale. Je ne sais pas ce que c’est que l’école ; ma mère employait des précepteurs blasés qui se déplaçaient tous les jours dans la communauté résidentielle fermée, pour faire progresser ce fils de nantis qui de toute façon, hériterait, diplôme ou pas ! Je ne sais pas non plus ce que c’est que le métro car je ne me déplace jamais sans chauffeur, quand je ne suis pas en jet ; ainsi je me disperse et m’éparpille entre ces résidences murées dans leur opulence, ces splendides villas hors du monde commun. Je suis hors d’atteinte.
Mais ça n’était pas suffisant ; sur son lit de mort, ma mère a tenu à ce que je m’assure encore contre les « risques sociaux » : émeutes urbaines, contexte révolutionnaires, que sais-je encore ! Où que je sois, moyennant cette prime d’assurance, je peux m’échapper par hélicoptère et me réfugier dans un ranch dont mon père a fait l’acquisition au fin fond de la Nouvelle-Zélande.
Pauvres de tous les pays, sachez que les riches dorment mal à force d’être trop riches et vous trop pauvres ! Les plus sots craignent une révolution planétaire – à l’instar de mes pairs quittant Paris en 1981 persuadés d’une invasion soviétique imminente ; les plus lucides, dont je prétends faire partie, admettent sans difficulté que la rapacité sans limite, la chrématistique contre laquelle prévenait déjà Aristote, est incompatible avec la paix sociale. Le grand Ford lui-même déclarait que, si l’on voulait maintenir une relative harmonie au sein d’une usine, son directeur ne devait pas gagner plus de 40 fois le salaire de son ouvrier le moins payé. Aujourd’hui, nous en sommes à un rapport de 200, au bas mot. Qui osera prétendre que Ford était communiste ?
Mais pourquoi nous faire du mauvais sang : en règle générale, les pauvres se contentent de se tuer entre eux. Ou alors ils s’attaquent à des pauvres un peu moins pauvres. Nous, nous sommes hors d’atteinte ; un mur transparent mais infranchissable nous sépare d’eux. Ainsi pouvons-nous en toute sérénité semer le chaos afin d’assouvir, durant le temps qui nous reste à vivre, une concupiscence sans limite ni mesure. Un simple exemple au passage : trois millions par mois, tel est le montant de la pension alimentaire que je verse à la dernière femme avec laquelle j’ai divorcé.
Je suis né dans l’argent, et comme l’argent va à l’argent, il est impensable que j’en manque un jour. Dans ma famille, nous sommes millionnaires depuis plus d’un siècle ; certes je ne peux prétendre à l’atavisme financier des grandes lignées florentines qui depuis plus de six siècles accaparent l’argent, mais nous aussi sommes bien placés pour savoir qu’à ce niveau de démesure, le capital ne change pas de mains, jamais. Il est humainement impossible de dilapider autant d’argent ! Et ne me parlez pas de la théorie du ruissellement, fiction inventée par des économistes qui travaillent pour nous.
Cette vérité élémentaire a le don d’exaspérer Alexandre, mon petit compagnon de jeu d’aujourd’hui. J’observe sur lui avec intérêt le pouvoir corrupteur de l’argent, le sentiment d’impunité et de toute-puissance qu’il insinue en lui, insidieusement ; il n’était pas aussi agressif quand je l’ai connu, il y a deux ans. Il a fallu Auschwitz à Primo Levi pour comprendre à quel point l’homme était capable du pire – il parlait aussi des victimes, pas seulement des bourreaux : que serions-nous capable de faire pour survivre ? Mais l’argent propose une toute autre plongée au coeur des ténèbres : le milliardaire ne peut rien invoquer sinon l’amour du lucre. Pour être un milliardaire heureux, il faut anesthésier sa conscience en devenant mégalomane – cette métamorphose paternelle est la clé de l’histoire de mon enfance.
Thomas More préconisait dans son utopie d’installer des sanitaires en or massif, afin d’associer matériellement et pour ainsi dire organiquement, l’or à la merde. Je ne récuse pas la morale chrétienne du grand humaniste, mais j’en récuse la méthode. Inefficace. Mon père est mort depuis deux ans et je pourrais refuser cet héritage souillé de sang. J’en suis incapable. Abandonner mes villas sécurisées dans des paysages paradisiaques. Renoncer à mon chauffeur et à mon pilote de jet. Frayer avec le commun. Calculer avant de dépenser. Impossible, je n’en ai ni le courage, ni l’envie. A la place, je me suis fait vegan.
Ici s’achève mes confessions. Bien évidemment, je subodore, Monsieur le Président, que vous ne souscrirez en rien à la demande de ce fonctionnaire aux méthodes staliniennes. Vous m’avez attribué l’an dernier la Légion d’Honneur, et je suis certain que vous n’interromprez pas ce processus déjà largement entamé de dépérissement de l’Etat en notre faveur, dont vous êtes à la fois le témoin et l’acteur. Votre fonctionnaire n’a peut-être pas tort, mais j’aime trop mon argent.
VOLET II : JUDAS
On ne naît pas riche, on le devient. Je déconne, Monsieur le Président. Mais je crois que vous connaissez la question.
Et pourtant, pour moi, c’est vrai, je suis un authentique self made man ! Ce faux-cul de Geoffroy lèverait les yeux au ciel s’il pouvait lire par-dessus mon épaule, mais c’est impossible : il est dans la cellule à côté. Non, il n’y a pas que des fils à papas comme lui chez les riches – à ce propos, Geoffroy pèse quand même pas loin de cinquante millions, je suis sûr qu’il ne vous l’a pas dit. Il y aussi des gars comme moi, qui pèse beaucoup moins lourd, mais je n’ai que 26 ans et j’ai sacrément la dalle, je peux vous le dire.
Depuis que je suis né, j’aime l’argent, et il a toujours été évident pour moi que je ferai tout ou presque, pour en gagner beaucoup ; et j’ai compris que le contrat social était une grosse blague le jour où j’ai lu que la vieille Bettencourt ne payait pas l’ISF. J’ai bien eu un vague passage révolutionnaire vers l’adolescence. De ces années-là, j’ai retenu ceci : que le fric étant le bien suprême, alors son possesseur est bon ; qu’il transforme tous mes vices et mes défaillances en vertus et en atouts ; le gars le plus laid devient beau quand son compte en banque est rempli ; le vieux le plus vulgaire devient un modèle à imiter; ma tête pleine de vide, le fric la remplit d’auto-satisfaction, alimentée par la considération de tous ou presque ; et ma rapacité devient un talent quand elle est sanctifiée par mes millions. Bref, mon argent transforme toutes mes impuissances en leur contraire, c’est Marx qui l’a dit et il avait tout compris, sauf l’essentiel ! Il n’y a qu’un seul point où je le rejoins vraiment à fond, c’est l’abolition de l’héritage ; ça éviterait à mon voisin de prendre ses airs de baronnet sans en avoir jamais foutu une rame.
Pour moi, mes parents étaient profs, c’est dire qu’ils n’auront pas grand chose à me léguer. Le genre classe moyenne fière d’avoir plus de culture que d’argent - des ringards. On peut très bien être hyper cultivé et hyper riche. Cette espèce de puritanisme laïque m’a toujours gonflé chez eux. La dernière fois qu’on s’est vu, mon père m’a raconté, avec son petit air pincé à la con, l’histoire de Midas, un vieux grec qui demande à Apollon de transformer tout ce qu’il touche en or. Du coup, il mange plus, il boit plus, il baise plus. Alors, il supplie Apollon d’annuler son vœu.
Bon, j’aime autant vous le dire tout de suite : c’est des conneries. Je ne suis pas encore millionnaire mais je peux vous affirmer en connaissance de cause, que malgré tout le fric que j’encaisse, je mange, je bois et je baise, le tout largement mieux qu’avant. C’est bien simple, je ne mange plus qu’au resto, je bois tous les jours des vins millésimés (pas de bouteille à moins de cent euros, les gars, sinon c’est de la piquette) et j’apprends même à les apprécier. Et pour la baise, alors là, c’est bien simple, il pleut des filles comme vache qui pisse. Et pas que des bimbos courant après le fric (il y en a beaucoup, c’est vrai) : les cerveaux bien roulés aussi aiment l’argent !
Mon père, il a suffi que je lui offre un Côte de Beaune à 4000 euros pour qu’il la ramène moins. Et quand il m’a vu arriver avec ma nouvelle bagnole, la superbe Maserati rouge feu que ce putain de douanier vient de faire démonter, il bavait d’envie. La morale, c’est souvent ça : des beaux discours faute d’avoir le pouvoir. Facile d’être vertueux quand personne ne cherche à vous acheter.
Après, puisqu’il s’agit ici d’écrire ses confessions, je reconnais bien volontiers que je suis allé à l’argent, mais j’en vois beaucoup qui rêveraient de faire pareil, ils manquent seulement d’audace. Qu’ils appellent ça vertu si ça les console. VERTU ! C’est la marque du portable que j’ai offert à ma mère, le « Vertu Cobra Boucheron », un collector avec un gros diam et un cobra en rubis qui encadre le téléphone. 230 mille euros !! De toute façon, ils n’en font pas à moins de 10 000. Mais c’est surtout pour le nom de la marque que je l’ai choisi. Fallait oser. Très dans le vent.
Ma mère a rangé mon cadeau dans un coin, et m’a seulement dit qu’elle ne me reconnaissait plus. Toujours la même chanson. Elle avait vraiment l’air triste, en plus. Merde à la fin! Il y a plein de parents qui seraient super fiers d’avoir un fils qui a réussi; parce qu’on ne peut pas dire que j’ai pas réussi : j’ai déjà trois comptes en banque! Mais eux, non. Ils font seulement la gueule. Un jour, je leur ai proposé de leur amener leur peintre préféré à dîner, moyennant un très gros chèque que j’offrais, royalement. C’est le nec plus ultra en ce moment : avoir à sa table un artiste en vue, même si on a rien à lui dire et qu’on a pas vu ou lu une seule de ses oeuvres – le snobisme des riches est un puits sans fond. J’ai cru qu’ils allaient me frapper ! J’avais commis un sacrilège : même la déesse Culture était une pute.
Parfois c’est vrai, je me dis que j’ai changé ; m’effleure même le soupçon que je suis en train de devenir un sale type. Mais je me rassure très vite : tout le monde ferait pareil à ma place, voire pire. Je vais vous dire : le vrai dieu des pauvres, c’est l’argent. Depuis que suis devenu riche, je le vois dans leur regard : je les fascine. Ils me haïssent aussi, bien sûr, mais mes voitures, mes fringues, mes montres, tout les fascine. Et je vais vous dire aussi, et là, c’est l’ancien militant d’extrême gauche qui vous parle : tant que les pauvres se pavaneront avec des faux sacs Vuitton, des fausses Ray-ban et qu’ils claqueront le peu de fric qu’ils ont pour avoir des vrais Nike et un vrai Blackberry, ils seront dominés mentalement et ne voudront jamais tuer les riches.
Ou alors pour prendre leur place. C’est ça que Marx n’a pas pigé et que j’aurais bien aimé lui expliquer. Et même, ce qui me navre presque, c’est la facilité avec laquelle les pauvres se laissent berner, et supportent. Ils ne sont pas au courant de l’existence des HNWI ? C’est mon idéal : les High Net Worth Individuals. Ceux qui ont entre un et cinq millions de dollars de patrimoine, sans compter la résidence principale évidemment. Sans parler des UHNWI !! Les Ultra High et caetera: eux, leur patrimoine pèse 30 millions de $, au moins. Eux, ce sont les Kings.
En attendant, moi, mon fric, je l’ai obtenu sans exploiter ni tuer personne, pas comme le père de quelqu’un que je connais bien. Je fais le bouffon à la télé, et plus c’est con, plus ça rapporte. Si j’exploite quelque chose, c’est peut-être la bassesse humaine, oui. Mais c’est tout de même pas de ma faute si les gens sont moches. La dernière fois, j’ai fait le buzz en obligeant un mec pris au hasard sur le plateau à bouffer de la merde contre 5 000 euros ; c’en était pas mais il l’ignorait, et il l’a mangée. Qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse ? je suis un bateleur de foire, un peu plus cynique que la moyenne, voilà tout.
J’ai longtemps cherché un riche, de naissance ou pas, qui ne se laisserait pas dominer par l’argent, qui conserverait ces fameuses valeurs, aimer son prochain, les biens spirituels et tout le boniment. J’ai cru un moment que Geoffroy en était un, mais là je me suis complètement gaufré. Il doit y avoir pourtant des gens assez structurés pour ne pas succomber à la facilité comme j’ai fait, moi. Mais ils sont rares. Ce fonctionnaire en est un exemple, du côté des petits – un de ceux qui résistent à l’attraction de l’argent. Un héros du quotidien, qui va bientôt être rétrogradé à la surveillance des bagages dans les aéroports grâce à mon petit copain d’à côté, parce qu’il ne sera pas dit que, en fin de partie, ce ne soit pas l’argent qui ait le dernier mot.
VOLET III : BATMAN
Procès verbal n°4576A
Objet : fiches d’interpellation
Contrevenants : Geoffroy Lagarde, Alexandre Berthier
Monsieur le Président de la République Française,
J’ai l’honneur de solliciter votre haute bienveillance à fin de requête subséquente au procès-verbal joint à ce courrier, envoyé en copie à ma hiérarchie, requête qui je l’espère, attirera au moins votre attention, sinon votre assentiment.
Dans l’exercice de mes fonctions en tant que membre du corps de la DGDDI, section brigade volante, moi, Inspecteur Régional Principal des Douanes Gabriel Faure, ai procédé le jeudi 24 avril 2017, à l’arrestation de deux individus, j’ai nommé Messieurs Geoffroy Lagarde et Alexandre Berthier, pour excès de vitesse avoisinant les 250 kms/h sur l’autoroute A6 à la hauteur de la sortie 21.
Les individus susnommés participaient à la course automobile dite du Cannonball, inventée en 1970 par un certain Erwin Baker, citoyen américain. Le Cannonball s’est ensuite implanté en Europe où il se déroule dans la plus totale clandestinité : la liste des concurrents, la date de départ, l’itinéraire, tout est tenu secret. Cette course rassemble une centaine de concurrents de tous pays, superbement motorisés (Ferrari, Porsche, Lotus, Aston Martin, Maserati entre autres), qui partent de Londres pour aboutir dans une autre capitale européenne. La principale caractéristique du Cannonball réside dans le fait que cette course ne comporte aucune règle, sinon celle de gagner ; ceci revient à ne faire que des excès de vitesse en roulant le plus possible à 220 km/h minimum pour jouer à la course-poursuite avec la maréchaussée tout en terrorisant l’honnête contribuable sur l’autoroute. Vous me pardonnerez toutes ces précisions, Monsieur le Président de la République, mais c’est au cas où vos ministres vous dissimuleraient certaines vérités – ce que je soupçonne étant donné l’état du pays.
Ce jeudi 24 avril à 14h57, moi, Gabriel Faure, douanier en chef, et ce depuis trois générations, secondé par mes fidèles subordonnés, j’ai nommé Messieurs Jean-Pierre Lefèvre et Thibaut Régnier, avons pris en chasse les individus susnommés par hélicoptère, après que deux voitures de douaniers les ont inutilement, et à plusieurs reprises, sommés de stopper pour se ranger sur la bande d’arrêt d’urgence. Nous pensions à ce moment-là qu’il s’agissait d’un Go-fast.
Après plus d’une demi-heure de ce que je qualifierais de poursuite acharnée, les contrevenants ont fini par obtempérer. Mes fidèles subordonnés et moi-même les avons alors redirigés vers ma base secrète maquillée pour l’occasion en commissariat.
Nous avons procédé comme à l’accoutumée dans ce genre de cas : fouille puis démontage de la voiture (sans résultat). A ce moment, le susnommé Monsieur A. Berthier a tenté de se livrer sur moi à des voies de fait. J’ai neutralisé rapidement l’individu au moyen d’un direct et d’une balayette. Quant au dit Geoffroy Lagarde, il s’est permis une tentative de prévarication sur moi et mes subordonnés, en nous proposant 10 000 euros en liquide (destinés à l’origine à payer de la main à la main les fonctionnaires de police les verbalisant durant la course). Je tiens cette pièce à conviction à la disposition des autorités.
J’ai omis de préciser que les contrevenants étaient affublés de costumes grotesques : l’un en Batman et l’autre en Joker, ce en conformité avec la deuxième règle du Cannonball : tous les participants doivent être déguisés en superhéros ou supervilains.
Monsieur le Président de la République, moi, Gabriel Faure, douanier de père en fils et fidèle serviteur de l’Etat, je considère que la course du Cannonball est une pratique ploutocratique et archaïque, indigne de notre Nation. A ce titre, j’ai pris la liberté d’enfermer dans ma base secrète et ce pour une durée indéterminée, les deux individus susnommés, considérés comme prises de guerre sociale.
Je joins à ce rapport leurs deux confessions, extorquées sans violence, et j’exige - Monsieur le Président de la République me pardonnera ce ton impérieux légitimé par des années de trahison de la part des élites de notre pays :
1)l’interdiction réelle et définitive du Cannonball. Tout contrevenant s’exposera à la réquisition par l’Etat de ses biens mobiliers et immobiliers, et non uniquement du retrait du permis de conduire assorti d’une amende, comme c’est le cas aujourd’hui.
2) l’application rétroactive de cette mesure sur les deux individus susnommés, détenus actuellement dans ma base secrète.
3) la révision complète de l’imposition sur les particuliers et les entreprises, en vue d’une réintégration équitable des grosses fortunes dans les circuits du fisc.
4) l’abolition de l’héritage.
5) la nationalisation des entreprises du CAC 40.
Monsieur le Président de la République Française, dans l’éventualité où vous n’accéderiez pas à ces cinq requêtes, sachez que mes subordonnés ont enregistré une vidéo où le susnommé Monsieur Alexandre Berthier, vedette d’une émission vulgaire qui déshonore le service public, révèle les étroites relations d’amitié et de collaboration qui vous lie, vous et la famille Lagarde, photos et journal d’appels à l’appui (tout ceci grâce au smartphone de l’individu j’ai nommé Monsieur Geoffroy Lagarde). Vu l’audience de Monsieur Alexandre Berthier (susnommé), j’attire votre attention, Monsieur le Président et nonobstant le respect qui vous est dû eu égard à votre fonction, sur le fait que cette vidéo est tout simplement une bombe.
Je sais qu’après ce coup d’éclat, ma carrière est finie, que j’obtienne satisfaction ou pas ; mais je sais aussi que mes aïeux douaniers de père en fils et fidèles serviteurs de l’Etat, me regardent là-haut, et qu’ils sont fiers de moi.
J’ai bien l’honneur de vous saluer, Monsieur le Président de la République Française.
Gabriel Faure

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