PERFORMANCE
La tête repose sur un plat rond, sans doute en étain, lui-même posé sur un pied sobrement ouvragé. Le visage a les yeux clos, la peau verdâtre mais l’air serein ; l’air de celui qui sait qu’il n’est pas mort pour rien, même s’il aurait préféré un arrêt cardiaque en phase de sommeil profond plutôt qu’une décapitation in vivo, surtout réclamée par une allumeuse à moitié écervelée.
Le rendu de la lumière sur le métal est subtil, joli travail. Tiens ! Il y a deux petites têtes peintes sur le haut et le bas du pied, comme le reflet du peintre dédoublé. Il a signé à sa façon. Elle sourit : c’est une décapitation picturale, l’artiste se prend pour Jean-Baptiste ! Elle aime bien ce tableau, et s’installe confortablement sur la banquette du musée pour le copier. C’est ce que lui a enseigné son professeur préféré aux Beaux-Arts : copier les grands maîtres, toujours copier, jusqu’à ce qu’émerge, peu à peu, son propre style. La touche singulière. Dix ans que ça dure ; elle est devenue une virtuose de l’imitation, elle maîtrise la plupart des techniques et des styles picturaux, jouit même d’une certaine reconnaissance auprès des professionnels qui vendent des copies officielles, sans pour autant que l’ombre d’une palette intime s’exprime sur ses toiles. Elle fait du Rubens en copiant du Rubens et du Fra Angelico en copiant du Fra Angelico, et rien d’autre. Elle ne sera jamais un grand génie.
Soudain elle sent un liquide chaud et malodorant qui lui dégouline lentement le long du cou. De stupeur, elle lâche son dessin et se retourne brutalement : Médor. Elle l’aurait parié. Il est en face d’elle, cet abruti, à quatre pattes, occupé à terminer sa miction sur son dessin. Précisons que Médor n’est pas un chien mais un jeune gars hirsute et poilu, qui a pour seul vêtement un collier de chien clouté autour du cou. Il la regarde, l’oeil amical et pétillant, halète, langue pendante sinon baveuse et se met à lui tourner autour, en exécutant des petits sauts de côté ponctués de jappements brefs et mutins. L’abruti. Elle sent la pisse qui lui dégouline le long du dos et un rideau rouge sang s’abat sur ses yeux. Elle hurle :
- Dégage de là, espèce de demeuré!
Furieuse, elle lève la main pour le frapper. Médor glapit et se tapit contre le mur. Il fronce le nez et retrousse les lèvres, montrant les dents. Il arrive presque à gronder.
- C’est ça, pauvre débile, essaye un peu et je t’envoie un coup de bombe lacrymo.
Elle ne s’en sépare jamais depuis qu’un autre allumé, au musée toujours, a voulu lui arracher sa culotte pour en faire une incrustation lors d’un nocturne consacré à l’érotisme dans l’art.
Des badauds s’attroupent autour d’eux ; certains reconnaissent Médor, un régulier de la troupe des Art-Men – des artistes payés par le musée pour faire de l’Art Vivant au milieu de toutes ces œuvres mortes que le Conservateur n’ose pas encore brûler.
Un des badauds intervient :
- Madame, je vous en prie, un peu d’humour, que diable ! Votre attitude réactionnaire à l’égard de Médor est déplorable, vraiment.
Elle éructe :
- Il vient de me pisser dessus.
Soupir condescendant du badaud:
- Il est surtout intervenu de façon spontanée, pour vous rappeler que l’art est d’abord transgression et non imitation, pardonnez-moi ! Ce musée est un cimetière, Médor y remet du vivant primitif, de la pulsion obscure et gestative, voilà tout. Vous devriez le remercier, au contraire.
Cette fois-ci, elle se contente de lever un sourcil. Ce type est une cause perdue, lui aussi a été lobotomisé par le gang des Art-Men. Elle le plaint. Pleine de commisération, elle rétorque :
- Le remercier de m’avoir pissé dessus ?
- Il ne vous a pas pissé dessus, comme vous dites, il a voulu vous régénérer par un liquide lustral. Vous n’avez rien compris.
- Ouais. Il a aussi pissé sur mon travail.
L’amateur d’art jette alors un regard dédaigneux sur l’esquisse maculée d’urine, et lance en s’éloignant:
- Je comprends maintenant pourquoi il vous a pissé dessus.
Médor jappe joyeusement et saute sur le papier qu’il lacère en frétillant. Comme les badauds se dispersent, elle en profite pour lui envoyer un solide coup de pied dans les parties. Médor se recroqueville d’un coup en hurlant à la lune. Alerté par ces gémissements canins, un autre homme s’approche et interpelle immédiatement notre copiste :
- Madame, vous voulez bien me suivre ?
C’est le gardien de la galerie ; il lui saisit le bras avec fermeté et l’entraîne. Elle tente de résister :
- Où allons-nous ?
Très sèchement, il réplique :
- Dehors. Vous n’avez pas à porter la main sur les Artistes Vivants qui interviennent avec l’accord du Conservateur, et qui sont sous contrat. Nous allons de ce pas signaler votre identité à l’accueil ; vous êtes interdite de visite pour six mois. A la prochaine agression, ce sera définitif. Pensez-y.
Si c’est ça, un artiste vivant, je les préfère morts, moi, rumine-t-elle en sortant du musée. Ses cheveux puent et elle sent ses vêtements pleins de pisse qui lui collent à la peau. La rage, l’humiliation et l’injustice lui retournent la tête, littéralement. Elle ne voit plus rien, tant elle se sent soulevée, traversée par une puissante colère déferlante qui n’a qu’un seul but : faire justice. Quand elle rentre chez elle, elle a déjà un plan.
Six mois plus tard, elle est de retour au musée avec un colis sous le bras qu’elle dépose discrètement à l’accueil, à une heure de grande affluence, puis elle disparaît dans une galerie pour copier un nouveau tableau. En fin de journée, un gardien finit par remarquer le paquet, vérifie qu’il n’émet pas de tic-tac meurtrier, l’ouvre avec précaution, et hurle.
Sur un plat rond en étain relevé par un pied finement ciselé, repose la tête de Médor, soigneusement coupée en-dessous du collier de chien. Quelques croquettes artistement disposées et une baballe crevée complètent la nature morte.
Le lendemain, l’oeuvre est exposée avec tous les honneurs qu’elle mérite ; le conservateur a même rédigé une petite note destinée à éclairer l’amateur sur cette création néo-post-avant-gardiste : « La putréfaction en temps réel de Médor mimétise de façon bouleversante la finitude de la condition humaine. Ici, dans une radicalité à la limite de l’insoutenable, le visage de Médor devient à la fois l’emblème et le manifeste de notre modernité en ce qu’il incarne substantiellement l’essence de l’humain. » Le conservateur précise ensuite que deux minuscules portraits sont gravés sur le pied du plat en étain, qui représentent le visage d’une mystérieuse jeune femme. L’Artiste ? Un seul indice : la lettre « S » que les croquettes, s’est-on aperçu, dessinent sur le plat.
Le gardien qui a découvert le paquet, et qui est celui-là même qui a renvoyé l’agresseuse de Médor, il y a des mois de cela, a bien une petite idée, mais il ne fait pas partie de l’équipe artistique du musée, et lorsqu’il a voulu avertir le Conservateur, on le lui a rappelé sans ménagement. Quant à la famille de Médor, qui avait plusieurs fois songé à l’emmener chez le vétérinaire pour le faire piquer, elle s’aperçoit bien vite que la transformation du fils turbulent en icône lui rapporte beaucoup d’argent, et elle se console. D’ailleurs, se dit-elle, quelle meilleure fin un artiste tel que Médor aurait-il pu désirer? La famille a malgré tout pris contact avec le commissaire Miro pour réclamer une enquête. Celui-ci est désemparé : Médor lui a toujours paru un pur aliéné sadisant en toute impunité les malheureux visiteurs du musée, mais d’un autre côté, le respect sinon la dévotion servile du Conservateur du premier musée de la ville, qui laissait Médor dormir la nuit dans son bureau, rappelons-le, sans compter son statut d’artiste subventionné par le Ministère de la Culture et les commentaires élogieux de la presse, tout cela le laisse profondément perplexe. D’autant qu’il a toujours été nul en dessin. Le cas présent le trouble particulièrement: crime ? - il lui semble bien que oui, ou Création ? Compliqué. Ou les deux ? Le commissaire Miro n’y voit goutte, pour l’instant.
La trépidante vie artistique de la ville suit son cours cependant, et quelques temps après ces événements mystérieux, une exposition exceptionnelle est organisée qui va pouvoir achever de requinquer ceux qui pleurent encore la mort de Médor.
SuperAdolf, performer et plasticien internationalement reconnu, vient se produire dans la ville à l’occasion d’une rétrospective sur la totalité de son Oeuvre, organisée par le Conservateur. Il y aura notamment le fameux portrait de Hitler en culottes courtes suçant une glace à la fraise, celui où il joue à saute-moutons avec Goering et Goebbels, sans oublier ses fameuses chambres à gaz hilarants, au sens scientifique du terme : elles diffusent un gaz hallucinogène qui déclenche des crises de fous rires irrépressibles chez le visiteur. Le public se pâme d’avance. Raffinement supplémentaire : l’avant-première de l’exposition sera une soirée nudiste, afin que rien n’interfère entre le corps du spectateur et l’objet artistique, pour une sensation esthétique pure et absolue.
Le jour de l’inauguration, une visiteuse se présente, presque nue sous un voile de mousseline colorée et brodée de paillettes, qui lui entoure le corps à la manière antique. Sur sa gorge, elle a fait tatouer un lotus et quelques motifs orientaux plus ou moins ésotériques qui garnissent un S majuscule et mystérieux. Ses bras ronds sont couverts de bracelets étincelants qui s’entrechoquent et s’enroulent à ses poignets comme des crotales, et sa tête est couronnée d’un diadème scintillant de mille fausses pierreries. On la laisse entrer quand même (la mousseline va forcément parasiter la réception des œuvres exposées) car le costume va faire sensation, et les tatouages valent la peine d’être vus. Elle s’avance, souveraine et dédaigneuse, parmi la foule des visiteurs qui l’admirent et s’interrogent : serait-ce une nouvelle recrue dans la troupe des Art-Men, ces superhéros de l’Art Libre qui font la fierté de la ville ? Ignorant les regards avides, elle se dirige sans hésiter d’un pas ample et majestueux vers SuperAdolf, qui discute de façon très animée avec le commissaire Miro (ce dernier a obtenu une dispense de nudité en vertu de sa fonction officielle). Le commissaire a en effet jugé opportun de venir dans le cadre de l’enquête sur Médor, qui s’enlise salement. Il ne soupçonne pas encore SuperAdolf, mais enfin il a toujours trouvé sa peinture un peu douteuse voire de mauvais goût - notamment les chambres à gaz hilarants, qui lui semblent relever quand même d’un jeu assez pervers avec l’histoire. S’il s’écoutait, il dirait que c’est scandaleux. Mais le Conservateur lui a expliqué que c’était justement là une dénonciation sans concession du génocide, même si Miro ne se rappelle plus bien la teneur de la démonstration – quant à SuperAdolf, il s’est toujours défendu avec indignation d’avoir voulu heurter quiconque avec cette œuvre. Surtout pas. Le commissaire Miro reste donc prudent sur son propre jugement esthétique ; il sait très bien en revanche qu’une vieille rivalité a toujours opposé les deux performers, qui se haïssaient ouvertement. Tout à ses réflexions, il ne voit pas l’étrange inconnue qui salue SuperAdolf, facile à reconnaître avec sa moustache taillée au carré comme celle du Führer . Celui-ci, à la vue des tatouages, et du reste, n’hésite pas une seconde. Il sourit déjà à la jeune femme en serrant la main du commissaire :
- Hé bien, commissaire Miro, j’espère avoir satisfait votre curiosité. Médor et moi n’étions guère bons camarades, mais comment aurais-je pu tuer un homme-chien, quand Hitler était un tel ami des bêtes ?
Il éclate d’un rire sec et pose une main sur son épaule :
- Sur ce, je dois vous laisser, d’autres âmes éperdues d’art me réclament !
Et d’un geste théâtral, il fait claquer sa longue cape rouge (lui aussi a obtenu une dispense : son costume fait partie du spectacle), rajuste ses collants azur et son justeaucorps rouge moulant orné d’une croix gammée sur le poitrail, pour se diriger vers la femme inconnue, qui le regarde et qui l’attend. Elle a sorti des plis de l’étoffe légère qui la drape, un long sabre doré et sourit d’un air encourageant à SuperAdolf, enchanté par cette mystérieuse visiteuse qui ne peut que contribuer au succès de sa rétrospective. L’oeil luisant de convoitise, il s’exclame en s’approchant:
- Quelle belle Mata-Hari vous faites, Madame… ?
Elle sourit :
- Appelez-moi Salomé.
Il la détaille avec gourmandise :
-Salomé… comme c’est ravissant. Et ces petits crotales, ajoute-t-il le regard franchement lubrique en caressant les bracelets, ils mordent ou bien ils…
Les derniers mots de SuperAdolf resteront à jamais inouïs, car sa tête, décollée d’un geste souple par le grand sabre de janissaire de Salomé, vient de rouler mollement au sol. Des cris. Une femme s’évanouit ; un homme sort son smartphone et filme ; des badauds s’interrogent :
- Vous croyez que c’était prévu, ça ?
Un autre hausse les épaules :
- Evidemment ! Rien n’est laissé au hasard avec les Art-Men ; surtout SuperAdolf, c’est un grand professionnel.
- Mais il a l’air vraiment mort quand même, non ?
- Il y a un truc, je vous dis. C’est comme le numéro de la femme coupée en deux.
- Oui, mais elle sourit encore après avoir été découpée, alors que là…
- Justement ! Un grand professionnel, je vous dis.
Profitant de la confusion, Salomé a disparu par une galerie latérale et se dirige d’un pas déterminé vers les toilettes où elle s’engouffre. Quelques minutes plus tard, c’est une jeune femme banale qui réapparaît pour prendre la direction de la sortie. Quand le commissaire Miro ordonne la fermeture de toutes les issues du musée, il est déjà trop tard. Il est furieux de s’être laissé berner ainsi. Quand le crime a eu lieu, il regardait la dernière composition du peintre représentant Hitler au ski sur le modèle graphique de « Martine à la plage », et il est arrivé trop tard, l’irréparable avait déjà eu lieu. Deux décapitations d’Art-Men en l’espace de moins d’une année ; on s’oriente nettement sur la piste d’un tueur en série, se dit le commissaire. Il fronce les sourcils : Pourquoi les Art-Men ? Il va falloir les protéger en tout cas ; tâche délicate car ils sont nombreux et assez rétifs à toute forme de contrainte. Miro soupire, déjà fatigué à cette perspective. Enfin, une chose au moins est presque certaine : SuperAdolf n’a pas tué Médor.
De retour chez elle, Salomé s’est fait couler un bain chaud pour savourer pleinement son triomphe. Deux de moins. Et sa carrière à elle ne fait que commencer, elle le sent. Elle est décidée à tourner le dos à son passé de copiste besogneuse et obscure pour se lancer dans une nouvelle forme de happening, vraiment radicale. Quelle sera sa prochaine Oeuvre ? Il faut déjà déterminer la cible, ensuite on réfléchira au modus operandi. Elle s’immerge avec délice dans l’eau savonneuse et sent que le processus créateur s’amorce. Elle lève les yeux au ciel en contemplant ses bracelets qu’elle a conservés à ses poignets, pour mieux s’imprégner de son avatar artistique. Il lui faut une nouvelle victime.
Il y a bien Thermomix, le performer-robot, mais nul ne connaît sa véritable identité. Il reste dans un anonymat absolu, n’a accordé que quelques rares interviews, le visage masqué par un casque façon R2-D2 et sa voix est systématiquement transformée par un déformateur vocal qui lui donne une résonance électronique. Il envoie de temps à autre, quand le Conservateur du musée lui en fait la demande, des petites machines articulées qui lancent des jets de peinture indélébile selon des algorithmes aléatoires, sur les visiteurs, les gardiens, parfois aussi sur les œuvres. Thermomix appelle cela « l’Art-machine». Sa théorie de l’artiste-robot se résume à cette phrase énigmatique : « C’est peut-être dans le coeur des robots qu’on découvrira le secret de la créativité de l’homme. » Mais Salomé songe que la décapitation d’un robot ne présente guère d’intérêt, et décide de tourner plutôt ses pensées vers ADN. C’est un tout récent Art-Men. Son costume est assez sobre, une blouse blanche de scientifique, mais sa coiffure mérite le détour : soigneusement rasé sur les tempes, ADN divise chaque matin le reste de sa longue chevelure en trois mèches réunies au sommet du crâne, et les maintient verticales au moyen d’une bonne dose de gel, en imitant la spirale de la cellule dont il a emprunté le nom. Son travail prétend, à l’inverse de Thermomix, faire de nous des démiurges. Sa théorie à lui est simple : l’homme est un dieu, car il est maître et possesseur de la nature, cela sans aucune limite. Il a d’ailleurs fondé un Collectif « Boycottons la mort » qui a fait un tabac. Il invente de nouvelles bactéries par ordinateur, crée des séquences génétiques et transfigure le vivant. Il a ainsi exposé des œuvres organiques totalement originales, des mutants étranges mais aussi de vastes aquariums où flottent des milliards de micro-organismes inconnus que le visiteur peut emporter chez lui, ceci en vue de développer entre celui-ci et l’œuvre de l’artiste une intersubjectivité radicale – mais le visiteur doit préalablement payer une somme forfaitaire de 50 000 euros. Tous ces Art-Men savent très bien rentabiliser l’art, surtout quand ils le tuent, pense Salomé non sans amertume. Mais c’est son tour maintenant. Pourtant elle sent qu’ADN n’excite pas assez en elle la pulsion créative. Il faut quelqu’un qu’elle haïsse vraiment.
Etron. Celui-là pourrait susciter en elle un élan créateur vraiment sanglant. La spécialité d’Etron est de se soumettre à un régime sec avant et après avoir dévoré une peinture célèbre - il agit très vite en la coupant au cutter et la mange sous les yeux du public, peinture qu’il défèque ensuite, restituant ainsi la quintessence de l’oeuvre sous forme nauséabonde et uniforme. Il a ainsi exposé tour à tour, Les Ménines, Les Ambassadeurs, et même la Vierge au Rocher, réduites à un petit tas d’excréments navrants. Elle pourrait lui faire manger ses propres œuvres et attendre qu’il les défèque avant de le décapiter, ce qui constituerait une œuvre puissance deux, en quelque sorte. Pas mal. C’est alors qu’elle se rappelle qu’Etron a légué à la postérité son oeuvre testamentaire en plongeant dans un bassin de station d’épuration où il est mort étouffé, après avoir fait jurer au Conservateur qu’il installerait la cuve dans son musée à fin d’exposition permanente.
Elle sursaute dans son bain. Ca y est. Elle tient son prochain coup. Le tout dernier Art-Men. Les gens le payent pour venir transformer leur intérieur en E.I.C (Espace Interactif Créationnel). Lors de ses performances qui durent à chaque fois une semaine, un couple de particuliers lui ouvre leur appartement afin qu’il filme absolument ce qu’il veut, rien ne lui est caché. Puis il expose ses films au musée. Les amateurs d’art ont ainsi pu s’admirer au musée de la ville en train de faire l’amour, ou bien ont pu voir une vieille dame agoniser, ou même leurs enfants nus. Le vidéaste avait commencé sa carrière en filmant les dernières minutes de la mort de sa mère, dans un lit d’hôpital. A cette occasion, il y avait eu quelques réactions scandalisées, mais il avait réagi très violemment, qualifiant les protestataires de nazis et d’impuissants. Il s’appelle Esprit Kritik. C’est lui qu’il faut éliminer. Celui-là va trop loin et finira par tuer la poule aux œufs d’or.
On sonne à la porte ; vite, elle saute hors de la baignoire, enfile un peignoir et va ouvrir : le Conservateur du musée se tient devant elle, un grand sourire aux lèvres.
- Miss Salomé, je présume ?, sussure-t-il en se faufilant dans l’appartement. Je serai bref. J’aime votre audace. Vous avez eu raison pour Médor et SuperAdolf qui étaient arrivés au bout, je pense, de leur puissance d’inspiration. On peut même dire que vous leur avez rendu service. Vous, vous êtes une vraie irréductible, et à ce titre, je vous propose de rentrer dans la troupe des Art-Men. Voici un contrat.
Salomé veut répondre, mais il lève la main en signe de refus :
- Inutile. Je vous laisse y réfléchir. Rappelez-moi quand vous serez décidé.
Le Conservateur lui tend une main franche, la poignée est virile, le regard sans détour. Un homme déterminé. Il sort, et Salomé s’apprête à fermer la porte, mais elle entend un frôlement qui vient de l’étage supérieur. Elle comprend trop tard : Double Face a bloqué la porte avec son flambeau en ciment, et d’un coup d’épaule violent, elle la rouvre de force, faisant rouler Salomé au sol. Double Face, ou la statue de la Liberté – c’est son costume, elle en a la toge et tous les accessoires, couronne à pointes, livre et flambeau. Sa dernière œuvre était terrifiante ; elle avait exposé un vivarium d’un nouveau genre, réunissant divers serpents, lézards, araignées, scorpions et mille-pattes dont la mêlée générale avait évidemment tourné à la tuerie silencieuse, ceci en vue de proposer un modèle de société libre. Salomé sait aussi qu’elle a eu une liaison orageuse avec SuperAdolf. Elle cherche du regard son sabre, mais Double Face lui tord le bras à hurler et se penche vers elle, l’œil froid :
- J’ai un projet artistique pour toi, ma chérie. Qu’est-ce que tu dirais d’aller tenir compagnie à mes petites bébêtes, hein ?
Avant de lui enfoncer un mouchoir imbibé de chloroforme sur le visage, elle souffle encore : Bienvenue chez les Art-Men.

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