Chapitre 1 : En route !
— Allez les enfants, on y va ! hurla K'forr à tractus déployé.
— On arrive ! répondirent les petits Klorgons en chœur.
Les jeunes poulpoïdes dévalèrent l’allée centrale à toutes tentacules, leurs ventouses claquant et glissant joyeusement sur le sol en laissant des traînées de mucus translucides dans leur sillage. Les portes automatiques du vaisseau familial s'ouvrirent devant eux et les petits invertébrés s'engouffrèrent aussitôt à l'intérieur.
— Papa ! Grôk fait rien que m’embêter ! chouina Fr'aken. Il a fait couler des sécrétions podales partout sur mon tout nouvel orbiscope !
— Grôk, laisse ta sœur tranquille, tu veux ?! Et dépêchez-vous de vous installer, je ne veux pas rater l’ouverture du péage au trou de ver et être pris dans l'un de ces satanés bouchons interstellaires.
Glùna, depuis le sas de pilotage, tourna trois de ses six yeux vers son compagnon et lui adressa des clins d’œil appuyés, tout en faisant onduler langoureusement ses tentacules vers lui.
— Toujours aussi impatient quand il s'agit de partir en balade, à ce que je vois..., souffla-t-elle d'un ton moqueur.
K'forr émit un léger ronflement, aussi embarrassé qu'amusé par cette charmante provocation.
— Et toi, tu es toujours aussi apprêtée avant de prendre la route, ma belle petite baveuse ! répondit-il, ses yeux jaunes embués d’ions tendres.
Les petits s'installèrent dans l'habitacle et attachèrent les harnais de sécurité autour de leurs corps luisants et spongieux. Des cliquetis de ventouses résonnèrent tandis qu’ils s'arrimaient aux parois de la cellule de transport familial.
— C’est bon, tout le monde est bien ventousé ? Prêts pour le départ ?
Un concert de cliquetis mandibulaires enthousiastes et affirmatifs lui répondit.
Il sourit intérieurement, ses glandes sinusoïdes palpitant et frémissant d’excitation.
— Alors c’est parti ! En route pour la Terre !
1.
Le voyage à travers le trou de ver se passa sans accroc. Le vaisseau familial, un vieux taco de l'année 7 923, encaissait encore assez bien les turbulences des sauts en hyperespace, malgré un moteur à fusion vieillissant et un clignotant dimensionnel hors service.
Comme attendu, à quelques kichtromes du système solaire, les enfants commencèrent à s’impatienter quelque peu. Fr’aken et Grôk se disputèrent l’orbiscope un moment, entrecroisant leurs tentacules et faisant claquer leurs mandibules dans une lutte acharnée, comme deux larves de Grukôn se disputant un steak d'Orràk. K’forr dut hausser le ton à plusieurs reprises, mais la petite famille arriva finalement saine et sauve devant la petite planète bleue, qui flottait dans la noirceur de l’espace.
— Regardez les enfants, on y est ! annonça K’forr en plaquant son appendice visqueux contre le hublot frontal.
— Waouh, c’est trop beau ! s’exclama Fr’aken, levant son orbiscope vers la vitre latérale pour capturer l'instant en trois dimensions. C’est marrant, leurs océans sont tout bleus et ils n’ont qu’un seul soleil, comme sur Krarchik !
— Grôk, je te vois ! Enlève cette tentacule de ta fosse nasale, tu veux ?! réprimanda Glùna. Elle se tourna vers son binôme.
— Chérie, n'oublie pas d'activer l'audioguide avant d’atterrir...
K'forr s’exécuta aussitôt et activa le module d'une pression de tentacule. Une voix gutturale et synthétique retentit dans l'habitacle.
« Bonjour à tous, et bienvenue sur Terre ! Je m'appelle Grànor, et je serai votre audioguide pendant toute la durée de votre visite. Autrefois indépendante, cette petite planète reculée que vous avez devant les yeux est aujourd’hui l’une des 112 colonies Klorgons de la galaxie. Si vous le permettez, avant d’atterrir, je peux vous faire un bref rappel des fondamentaux biologiques des humains, ainsi qu’un rapide historique de la colonisation de la Terre par les Klorgons en 7667 avant la Grande Mue de l’ère G’krül...
— Papa… On peut sauter ce passage ? J'ai déjà entendu ça cent fois à l’académie… bredouilla Fra'ken avec une moue boudeuse.
— Non, on est venus ici pour s'amuser mais aussi pour apprendre des choses ! En plus, ton frère n'a pas encore étudié ce volet de l'histoire Klorgonne. Allez-y, Grànor.
« Avec plaisir ! Les humains sont de petites créatures terrestres qui se déplacent à l’aide de deux appendices rigides et instables qu'ils appellent « jambes ». Leur enveloppe externe est sèche, molle et non-symbiotique — aucun mucus ne les protège efficacement des UV, de l'acide ou des radiations — mais ils possèdent tout de même une structure interne solide.
Dépourvus de ventouses, ils manipulent les objets avec deux protubérances latérales flexibles, les “bras”, se terminant par de minuscules excroissances nommées “doigts”, d’une efficacité discutable. Ils consomment des végétaux, de l'eau mais aussi de la viande animale en très grande quantité pour survivre.
Leur espérance de vie est très courte, à peine une dizaine de Glichkaàr, ce qui correspond à environ 83 années humaines, une durée souvent réduite par leur propension aux comportements dangereux ou auto-destructeurs.
Leur crâne ne comporte aucune antenne sensorielle. Ils se fient uniquement à deux globes oculaires humides, offrant chacun un angle de vue limité, sans écholocation, vision thermique ou nocturne efficace. Leur mode de communication repose principalement sur des sons produits par le conduit sonore situé entre l’orifice d’ingestion et la cavité respiratoire, formant ce qu’ils appellent la “voix” : un système de signaux sonores rudimentaires, avec un vocabulaire et une amplitude assez restreints. Leur reproduction, non-assistée médicalement, repose toujours sur un contact physique par voies naturelles. »
— Beurk, c'est dégueulasse ! pouffa Grôk
— Surveille un peu ton langage, petit mollusque ! sermonna son père.
« La parade nuptiale humaine consiste en un protocole ritualisé appelé “rendez-vous”, souvent accompagnée par l’ingestion de liquides fermentés sucrés ou alcoolisés. Les mâles et femelles se parfument, s’habillent de tissus légers laissant entrevoir leur peau, et se mettent à parler fort ou à gesticuler au rythme de stimuli sonores dans le but de s’attirer mutuellement.
En cette saison ensoleillée propice à la reproduction, vous pourrez peut-être observer ce type de comportements aussi étranges qu'amusants.
Les humains passent une grande partie de leur cycle éveillé à produire ou lire des symboles sur des surfaces planes ou à observer leurs congénères sur des écrans numériques. Ils utilisent également des dispositifs portatifs pour interagir entre eux à distance, souvent de manière compulsive et auto-centrée.
Leurs progénitures sont élevées dans des enclos d’apprentissage appelés “écoles”, où ils développent leur instinct de hiérarchie, de mimétisme, et de rejet de leurs semblables. Le système éducatif vise à les préparer à un monde basé sur la compétition et la conformité au groupe.
Bien que fragiles et limités intellectuellement, leur niveau de nuisance reste exceptionnellement élevé. Ils polluent, forent, boivent, mangent, se font la guerre, se reproduisent… parfois tout cela en même temps.
Bien, passons maintenant au volet historique : c’est en 7 123 avant la Grande Mue de l’ère G’krül que les premiers visiteurs Klorgons ont posé leurs tentacules sur cette petite planète isolée. Malgré plusieurs tentatives de communication infructueuses, avortées en raison de l’agressivité systématique des populations locales, un Accord Galactique de Décroissance Harmonisée (AGDH) fut proposé aux humains en 7670.
Cet accord leur offrait une transition douce vers une gestion durable de leur biotope, en contrepartie d’une autonomie encadrée : les Klorgons se réservaient un droit de regard pour s’assurer que les engagements pris étaient bien respectés, tout en transmettant certaines technologies destinées à faciliter cette transition.
Les humains refusèrent catégoriquement l'accord, préférant maintenir leur modèle de croissance irresponsable sous prétexte de préserver leur pleine souveraineté, et ce, malgré l’extinction massive de la faune et de la flore en cours.
Peu de temps après cette tentative d'accord échouée, les forces humaines lancèrent une salve de missiles nucléaires contre les vaisseaux Klorgons placés en orbite autour de la Terre. Face à la supériorité militaire et technologique de notre flotte, le conflit ne dura que quelques semaines.
Leurs projectiles furent déviés ou désintégrés par nos boucliers à distorsion gravitationnelle. En réponse, les forces armées klorgonnes activèrent les propulseurs d'onde de neutralisation électromagnétique, anéantissant l'arsenal nucléaire humain, les satellites militaires et tous les réseaux de communication stratégique en quelques minutes.
Les jours suivants, les Klorgons détruisirent méthodiquement les infrastructures militaires et centres de commandement par des frappes laser orbitales ciblées. Les dernières résistances, menées au sol avec des armes balistiques archaïques — fusils, canons et missiles conventionnels — échouèrent face aux armures en krézalt de nos fantassins, rendant toute résistance totalement futile.
Une capitulation officielle fut signée en 7671, suivie de l’adoption d’un accord historique de transition de souveraineté inter-espèce, unanimement salué comme un jalon décisif vers une cohabitation harmonieuse. Cet accord garantissait aux Klorgons l'entière supervision des affaires terrestres ainsi que la pleine jouissance des ressources de la planète, dans l’intérêt supérieur de tous ses habitants.
Voilà, désolé pour ce petit passage un peu rébarbatif, mais au moins, nous voilà prêts à profiter de cette visite avec tous les éléments en tête ! Si vous n’avez pas de questions, je vous invite maintenant à entamer notre descente vers la Terre, pour débuter la première étape de votre visite : la réserve naturelle ! Veuillez entrer sur votre holo-écran les coordonnées suivantes : ⏁ - ∵ - ʘ. »

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