Chapitre 2 : La visite
2.
Le vaisseau Klorgon se posa lentement sur une petite clairière, non loin d'une route en béton bordée d'arbres parfaitement alignés et de gazon fraîchement tondu. L'engin déploya immédiatement ses chenilles de transport au sol. La petite famille put rapidement admirer les premiers monticules résidentiels humains, de modestes excroissances de briques coiffées de toits en pente, entourées de barrières primitives en bois peint. Au loin, de plus grandes structures rectangulaires, aux parois métalliques, s’élevaient dans le ciel. Les premiers humains firent leur apparition, vaquant à leurs occupations sans se soucier de l'arrivée d'un vaisseau extra-terrestre dans leur charmant petit quartier.
Grànor reprit sa litanie :
« Comme vous le savez sans doute déjà, les humains ne sont pas en mesure de vous voir sous votre véritable apparence à l’intérieur de la réserve. Des puces de brouillage ont été implantées dans leurs cerveaux à la naissance, rendant toute interaction visuelle, physique ou cognitive avec les visiteurs impossible. En réalité, ils ne savent même pas que nous existons ! Lorsqu’un humain pucé croise un visiteur, rien ne lui paraît étrange : le processeur intégré à la puce restructure automatiquement sa perception, en altérant non seulement l’image perçue mais aussi les sensations tactiles, auditives et olfactives, afin de maintenir la cohérence mentale du sujet dans son environnement. Il peut même modifier sa mémoire si nécessaire. Le plus souvent, l'individu voit simplement une famille humaine totalement banale dans un véhicule humain conventionnel. Ce dispositif nous permet d'observer les humains dans leur milieu naturel, sans interférer avec leurs comportements habituels.
— Excusez-moi, mais… n’est-ce pas un peu une atteinte à leur liberté de conscience ? interrompit Glùna.
— Chérie, pas de politique aujourd'hui, s'il te plaît..., lui murmura K'forr, mal à l'aise.
— Je comprends votre inquiétude, Madame, répondit calmement l'assistant audio, mais la mise en réserve des humains se fait sous consentement total : les volontaires signent un contrat, acceptant l'effacement éventuel de leur mémoire, l'altération partielle et temporaire de leurs fonctions cognitives, ainsi que l'installation de leur descendance dans la réserve pour une durée indéterminée. Tout cela est fait dans le strict respect du Code de Déontologie Coloniale.
— Ah ? Et qu'est-ce qu'ils ont à y gagner, eux ? insista Glùna, ignorant le discret coup de tentacule de son conjoint.
— Beaucoup de choses, en vérité ! Sachez que l’espérance de vie des individus au sein de la réserve est supérieure de vingt années humaines comparé à leurs congénères sauvages. Cela est rendu possible grâce à une alimentation enrichie en supernutriments Klorgiens et à des soins médicaux bénéficiant de nos toutes dernières avancées technologiques. Ici, les humains vivent sans famine, sans misère, sans pandémie, dans une société totalement pacifiée et égalitaire ! Cela ne serait pas le cas dans leur milieu naturel.
Par ailleurs, de nombreuses maladies — cancers, dépressions, troubles cardiovasculaires, affections liées à la pollution — ont été totalement, ou en partie, éradiquées. Leurs conditions de vie sont très largement supérieures à ce qu’elles étaient avant notre arrivée, ce qui explique l'afflux massif de volontaires. Nous avons dû refuser de nombreuses candidatures !
— Tu vois, ils sont bien plus heureux ici qu'en pleine nature ! temporisa K'forr, en posant sa tentacule sur l'épaule gluante de Glùna dans une tentative d'apaisement maladroite.
— Hum... Je ne vais pas en rajouter, mais je trouve tout ça un peu limite, grommela-t-elle, perplexe.
— J'entends vos inquiétudes, mais soyez rassurée sur le fait que toutes les mesures ont été prises pour garantir le bien-être des pensionnaires. D'ailleurs, la réserve est régulièrement contrôlée par le Service de Déontologie des Colonies klorgonnes, et nous obtenons un score positif à chaque évaluation !
— J'imagine bien, je ne dis pas que vous faites mal votre travail, je pose simplement des questions…, pondéra Glùna.
— Et je vous en remercie. À présent, pour votre sécurité et celle des pensionnaires, nous vous rappelons de bien rester attachés dans votre véhicule et de garder les fenêtres et portes fermées durant votre visite : dans de rares cas, certains individus peuvent se montrer agressifs sans raison apparente.
Enfin, merci de respecter les limitations de vitesse tout au long du parcours. Non seulement pour éviter d’écraser un spécimen, mais aussi par respect pour le personnel d’entretien du parc qui serait contraint de tout nettoyer après votre passage. Sur ce, je vous souhaite une bonne exploration ! »
Le petit vaisseau se déporta sur la chaussée et la visite commença. Les pavillons défilaient devant la vitre pressurisée du vaisseau Klorgon, tandis que les reflets du soleil glissaient sur la coque blindée comme un ruissellement de lueurs dorées. L'astre éclatant dominait ce ciel d'un bleu magnifique, contrôlé avec précision par le système de régulation climatique intégré au dôme de confinement.
Dehors, un humain en polo et short beige poussait sa tondeuse à gazon sur un tapis d’herbe d’un vert parfait, quasi-artificiel, pendant qu’un autre, assis sur une terrasse, sirotait un café en consultant une tablette tactile miniature. Rien ne trahissait la présence du module extra-terrestre qui roulait sur l’asphalte brûlant, explorant secrètement ce petit monde tranquille.
— Tu ne peux pas t'en empêcher..., soupira K'forr en direction de Glùna.
— Désolée d'avoir des convictions ! Je voulais simplement m'assurer que tout était fait dans les règles.
— Oh, ils sont trop mignons avec leurs petits yeux tout mouillés et leurs poils sur la tête ! s'écria Grôk
— Papa, t'as entendu le guide ? Roule pas trop vite ! On n'a rien le temps de voir... gémit Fr'aken, toujours accrochée à son orbiscope.
« Vous pouvez ici observer comment vivaient les humains avant notre arrivée. La plupart d'entre eux passait leur journée à travailler dans de petits espaces clos et à produire du contenu destiné au troc, soit sous forme numérique, soit sous forme d'objets ou de services destinés le plus souvent à améliorer leur confort de vie. Ils occupaient également une bonne partie de leur temps à consulter des écrans numériques affichant les informations sur la planète en temps réel, ou des récits fictifs conçus pour les distraire, et naviguaient sur des appareils portatifs pour communiquer entre eux ou se divertir.
Sur votre droite, vous pouvez apercevoir un spécimen typique d'employé de bureau, un humain qui passe environ la moitié de son temps à remplir des formulaires pour l'administration de son gouvernement sur un petit écran numérique et un appareil de saisie manuscrite.
À gauche, vous pourrez admirer deux humains en pleine parade nuptiale. Ces derniers boivent du liquide fermenté en s'échangeant parfois des sécrétions avec leurs orifices d'alimentation pour se signifier leur attachement mutuel.»
— Ennuyant à mourir... On peut pas directement passer au secteur de production ? Je veux voir les grosses machines, moi ! supplia Grôk.
— Encore une petite minute, j'ai une petite question à poser à l'audioguide.
— Je vous écoute, répondit Grànor.
— Voilà, euh... Comment s'organisaient les sociétés humaines avant la restructuration territoriale et administrative klorgonne ?
« Avant notre arrivée, la gestion de la planète était divisée en petites entités territoriales et administratives appelées « pays ». Les frontières entre ces pays étaient souvent tracées arbitrairement, au fil des conflits inter-humains. Les humains fonctionnaient en tribus grégaires, plus attachés à leurs petits lopins de terre qu'à la pérennité de la planète et de son écosystème dans sa globalité.
Contrairement à nous, leur système de gouvernance n'était pas centralisé à l’échelle planétaire. Les cultures, les croyances et les langages étaient très disparates et le pouvoir n'était pas confié aux êtres les plus intelligents de l’espèce, ce qui explique les nombreux conflits intra-espèce qui ont eu lieu sur cette planète avant notre arrivée.
À l'époque, ils s'échangeaient des biens et des denrées contre de l'argent, une unité qui pouvait prendre la forme de petits morceaux de papier, de cercles de métal ou de données numériques. Cela était également une source importante de conflits »
— Ils se battaient pour du papier et du métal, c’est débile ! pouffa Grôk.
— D’accord... Quelqu’un d’autre a une question ? demanda K’forr, sans relever.
— Chérie, je pense qu'on peut directement passer au secteur de production, les enfants commencent à s'impatienter...
— Je vois, la culture, c'est pas vraiment votre fort... ironisa K'forr. Ok. Alors, on décolle !

Annotations
Versions