Chapitre 2 – Des elfes, des recettes et des mensonges
La bibliothèque de Methysta est un bâtiment ancien, massif, et étonnamment mal éclairé pour un lieu censé préserver le savoir du royaume. On raconte qu’elle a été agrandie à de nombreuses reprises, au fil des siècles, chaque aile venant s’ajouter à la précédente sans réel plan d’ensemble. Le résultat est un dédale de couloirs, d’escaliers étroits et de salles aux plafonds trop hauts, où la poussière semble avoir acquis le statut de patrimoine culturel.
C’est là que je travaille.
Mon rôle, en théorie, est simple : traduire, copier, classer.
En pratique, je passe mes journées à me demander pourquoi quelqu’un, à un moment donné de l’Histoire, a jugé indispensable de conserver certains écrits.
Car si l’on s’imagine volontiers les archives anciennes comme des grimoires de sagesse perdue, des prophéties cryptiques ou des traités de magie oubliée, la réalité est… nettement plus décevante.
Mon premier texte en elfique ancien fut un recueil de recettes.
Pas un grimoire culinaire sacré.
Non. Un banal carnet de cuisine.
Il détaillait, avec un sérieux admirable, la meilleure manière de préparer une soupe de racines amères selon les saisons, les erreurs à ne pas commettre lors de la cuisson du poisson de rivière — erreur numéro trois : oublier de retirer les écailles, faute impardonnable — et les proportions exactes de sel nécessaires à la conservation des viandes séchées.
À aucun moment il n’était question de sagesse millénaire.
J’ai ensuite traduit un journal intime.
Celui d’un scribe elfe manifestement frustré par son supérieur hiérarchique, qu’il qualifiait à plusieurs reprises de “vieil arbre desséché sans feuilles ni esprit”. Le texte alternait entre plaintes professionnelles, considérations météorologiques et descriptions très détaillées de douleurs lombaires.
Les elfes vivent longtemps.
Ils ont visiblement le temps de se plaindre.
Plus surprenant encore : un traité extrêmement formel sur les danses rituelles de fertilité. Le ton était académique, presque clinique, mais les illustrations laissaient peu de place au doute quant à l’objectif final du rituel. J’ai pris soin de ne pas m’attarder sur certains passages, par souci de professionnalisme… et de santé mentale.
Au fil des jours, une évidence s’est imposée à moi : l’Histoire n’est pas faite de moments héroïques constants. Elle est surtout composée d’une accumulation de détails banals, d’erreurs administratives, de querelles insignifiantes et de préoccupations très humaines.
Ce constat m’a étrangement rassuré.
Entre deux traductions, je consignais mes observations. Pas officiellement. Juste pour moi. Des notes sur les textes, leurs auteurs, parfois sur les gens que je croisais dans les salles de lecture. Une habitude prise sans y réfléchir, héritée d’une époque où écrire m’aidait à structurer mes pensées.
Je n’avais pas réalisé que quelqu’un me lisait.
Un matin, alors que je rendais un lot de traductions dûment copiées et scellées, un archiviste senior — un homme sec, au regard fatigué — me demanda, presque distraitement :
— C’est vous qui avez rédigé les annotations marginales ?
Je hochai la tête, un peu surpris.
Il les tenait entre ses mains, feuilletant lentement.
— C’est… clair, dit-il enfin. Accessible. Vous ne cherchez pas à impressionner.
Je ne sus pas vraiment quoi répondre.
Il ajouta, comme une remarque anodine :
— C’est rare.
À partir de ce jour-là, on me confia des documents un peu plus sensibles. Pas dangereux. Pas secrets. Mais manifestement jugés délicats. Des correspondances diplomatiques anciennes. Des récits contradictoires d’un même événement. Des chroniques où les dates ne coïncidaient pas.
Des versions.
Je continuais d’écrire.
Toujours sans ambition particulière.
Je pensais encore, naïvement, que mon rôle se limiterait à observer le passé. Je n’avais pas compris que, dans un royaume qui se préparait à la guerre, même les mots les plus anodins pouvaient devenir des armes.
Et que quelqu’un, quelque part, avait commencé à se souvenir de mon nom.
Xoxo,
Isekai Gazette

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