Chapitre 7 – Un document improbable
Comme à l’accoutumée, je travaillais à la traduction d’écrits en vieil elfique lorsque je découvris, coincée entre deux parchemins, une missive. Une lettre non ouverte, visiblement ancienne, glissée là sans soin, comme si elle avait échappé à l’attention de tous ceux qui l’avaient manipulée avant moi.
Malgré la curiosité immédiate qu’elle suscita, j’hésitais à l’ouvrir. Mon travail consistait à traduire, consigner et classer les documents confiés aux archives, mais une correspondance scellée relevait d’un autre registre. Je préférais ne pas agir seul.
Je me tournais donc vers mon supérieur.
Il examina l’enveloppe longuement, avec un sérieux soudain, puis eut un léger mouvement de recul, mêlé d’étonnement. Il m’expliqua alors qu’il s’agissait, selon toute vraisemblance, d’une correspondance adressée au prince Dealfian, arrière-arrière-grand-oncle de l’actuelle souveraine.
Le nom n’était pas inconnu.
À l’époque, des rumeurs avaient circulé à son sujet. On évoquait une possible histoire d’amour tragique entre le prince et une descendante elfe de haute naissance. Rien de confirmé, bien sûr. Seulement des murmures, des silences prolongés, et une disparition mystérieuse qui avait beaucoup fait jaser. Le prince au grand cœur, disait-on, n’avait jamais laissé derrière lui d’explication officielle.
La lettre, elle, n’avait jamais été ouverte.
Mon supérieur prit le temps de consulter les registres, de vérifier les dates, les sceaux, la qualité du parchemin. Chaque geste était mesuré, presque lent, comme s’il craignait qu’un mouvement trop brusque ne fasse s’effondrer quelque chose de plus vaste que nous. Il consigna l’existence du document, nota son état, son emplacement exact, puis referma le dossier sans un mot de plus.
Il n’était plus question de simple archivage.
L’affaire fut portée plus haut, discrètement. Trop discrètement pour que l’information circule au-delà des murs de la bibliothèque. Je ne fus pas tenu informé des échanges qui suivirent, ni des discussions qu’elle suscita. Mais je compris, au silence qui s’installa autour de moi, que la lettre avait trouvé un chemin bien plus direct que celui des rayonnages.
On me demanda simplement d’attendre.
Quelques jours plus tard, une convocation officielle me parvint. Brève. Polie. Sans justification. Je devais me présenter au palais, à une heure précise, muni des références du document en question. Rien de plus.
Je n’étais pas inquiet. Pas encore.
L’entretien fut court. La Reine avait été informée de l’existence de la lettre, de son destinataire supposé, et du lieu mentionné dans son contenu. Elle ne posa pas de questions inutiles. Elle ne chercha pas à minimiser ce que cela impliquait. Elle écouta, puis décida.
La lettre devait être remise à son homologue elfe.
Non pas rendue aux archives elfiques par l’intermédiaire d’un messager officiel, ce qui aurait attiré trop d’attention, ni transmise par une ambassade, ce qui aurait ouvert la porte à toutes sortes d’interprétations. Elle devait être portée en main propre, avec le tact nécessaire, et sans emphase.
C’est à ce moment-là que mon nom fut prononcé.
Je compris immédiatement pourquoi. Je n’étais ni un noble, ni un diplomate. Je n’avais aucune position à défendre, aucun passé politique à protéger. J’étais un traducteur, un archiviste, un chroniqueur occasionnel. Un homme dont la présence ne provoquerait ni suspicion excessive, ni espoir déplacé.
On me présenta cela comme une formalité.
Une corvée, presque.
Il s’agissait simplement d’accompagner une missive ancienne jusqu’à sa destination légitime, dans le cadre d’un échange diplomatique discret. Rien qui ne justifie un refus. Rien qui ne mérite d’être dramatisé.
Je m’inclinais et acceptais.
Ce n’est qu’en quittant le palais que je réalisais ce que l’on attendait réellement de moi. Cette lettre n’était pas un document. C’était une réponse qui arrivait avec plusieurs décennies de retard. Une explication que personne n’avait jamais donnée.
Je rentrais chez moi ce soir-là avec la désagréable impression que ma vie paisible venait une fois encore de vaciller sans qu’aucun événement spectaculaire ne se soit produit.
Il n’y aurait pas de bataille.
Pas de monstre à affronter.
Pas de gloire à en tirer.
Seulement une enveloppe.
Et tout ce qu’elle contenait.
Xoxo,
Isekai Gazette

Annotations