Chapitre 13 — Le retour des ombres
Je rentrai à la capitale en fin d’après-midi.
La lumière commençait déjà à décliner, sans urgence, comme si la ville elle-même avait décidé de ralentir.
Les portes étaient grandes ouvertes, les rues animées sans être bruyantes. Rien, à première vue, ne trahissait l’importance du trajet que je venais d’accomplir.
Je passai devant le Moulin Pourpre.
J’y avais fait prévenir de mon absence ponctuelle avant mon départ, évoquant une mission confiée par les archives. Rien d’exceptionnel. Au Moulin, c’était une situation courante. Beaucoup des employés avaient un autre métier, parfois plus stable, parfois plus discret. Certains travaillaient pour la cour, d’autres pour les guildes, quelques-uns pour des institutions que l’on préférait ne pas nommer trop fort.
L’important était simple : prévenir.
On n’était pas payé pour la soirée manquée.
Mais personne n’y voyait matière à reproche.
Je reçus quelques salutations, des sourires fatigués, une remarque amusée sur mon air absent. Rien d’insistant.
Ici aussi, le silence était une forme de politesse. Je ne m’attardai pas. Ce n’était pas une soirée où j’aurais su jouer mon rôle correctement.
Je regagnai mon logement peu après.
La pièce était restée telle que je l’avais laissée. Trop rangée pour être vivante, trop silencieuse pour être confortable.
Je décidai de me détendre, me prélassant dans un bain chaud. Je fermai les yeux… et m’assoupis.
Quand je les rouvris, il était déjà vingt heures passées. Les gargouillis de mon ventre me rappelèrent qu’il était temps de dîner.
Je préparai rapidement un repas. La magie du quotidien est formidable pour cela. Il me suffit d’acheter les ingrédients, de les déposer dans une sorte de four, d’y insuffler un peu de mana et de murmurer une incantation pour que tout soit prêt.
Mon niveau modeste ne permettait pas de cuisiner des plats compliqués ou particulièrement savoureux. Mais cela restait consommable, et le goût acceptable. De toute façon, je ne pouvais guère espérer dépasser un jour un niveau très moyen sans y consacrer bien plus de temps que je n’en avais. Cela me suffisait. C’était rapide. Et ce soir-là, c’était tout ce que je demandais.
Je passai le reste de la soirée à réfléchir.
Puis, aux alentours de minuit, j’ouvris la porte du balcon. L’air nocturne entra doucement, portant avec lui les odeurs familières de la ville : pierre encore tiède, fumée lointaine, restes de repas que l’on achevait.
Je m’appuyai contre la rambarde.
J’essayai de faire le vide.
Sans vraiment y parvenir.
Je laissai mon souffle s’échapper lentement, presque distraitement, observant les lumières s’allumer une à une. Les pensées revenaient malgré moi — le palais, la lettre, le regard du roi, le poids de ce qui n’avait pas été écrit.
Un éclat plus bas attira mon attention.
Sous le balcon, à la lueur d’un lampadaire encore allumé, une silhouette se tenait immobile. Elle leva la main dans un geste lent, presque amusé, comme si elle s’était assurée que je la voyais bien.
Puis elle sourit.
Un sourire bref. Contrôlé. Accompagné d’un léger rire étouffé, plus proche du ricanement que de l’amusement.
— Alors, mon petit oiseau bleu… dit-elle doucement.
— Prêt à t’envoler ?
Je reconnus la voix avant même de distinguer ses traits.
La Marquise.
Elle ne portait rien d’ostentatoire. Une tenue sombre, élégante sans fioritures, taillée pour la ville plus que pour les salons. Sa silhouette trahissait une assurance acquise avec le temps, non avec l’apparence.
Elle devait approcher la quarantaine, peut-être un peu plus, sans que l’on puisse en être certain. Certaines personnes vieillissent mal. D’autres apprennent simplement à ne plus le montrer.
Ses cheveux, d’un brun profond, étaient relevés sans apprêt inutile. Ses yeux, clairs même dans la pénombre, me fixaient avec une attention tranquille, dénuée de toute hâte.
Ni bienveillance excessive. Ni menace déclarée.
Une invitation, peut-être.
Ou un avertissement.
Je restai un instant immobile, la main posée sur la rambarde.
La nuit venait à peine de commencer.
Xoxo,
Isekai Gazette

Annotations