Chapitre 19 — Deus Caritas Est
La voiture s’arrêta dans une cour intérieure que je ne connaissais pas.
Pas l’entrée principale.
Un espace fonctionnel, presque austère, où l’on ne croisait que des silhouettes pressées et des regards qui ne s’attardaient pas.
On me fit descendre sans un mot.
Puis conduire à l’intérieur.
Le couloir était long, étroit, éclairé par des globes de verre diffusant une lumière trop blanche pour être confortable.
Rien de solennel. C’était un lieu de travail. De gestion. De crise contenue.
Je reconnus notre professeur presque immédiatement.
Il se tenait debout, légèrement en retrait, les épaules un peu plus basses que d’habitude. Ninomiya-sensei avait toujours cette posture calme, presque pédagogique, mais quelque chose dans son regard trahissait une fatigue plus profonde.
Il me vit arriver et hocha la tête, sans sourire.
— Merci d’être venu si vite, dit-il simplement.
Comme si j’avais eu le choix.
À côté de lui, assis sur un banc, Takumi.
Pâle.
Bandé à l’épaule et au flanc.
Mais vivant.
Il leva les yeux vers moi et esquissa un sourire un peu maladroit.
— Ça va, murmura-t-il. C’est… pas aussi grave que ça en a l’air. Et les soigneurs font un super travail.
Je n’insistai pas.
Ce genre de phrases n’appelle jamais de réponse honnête.
La pièce dans laquelle on nous fit entrer était plus petite encore.
Une table.
Quatre chaises.
Des documents épars.
Et, posé bien à plat au centre, un carnet.
Un journal.
Le Grand Chambellan était présent, accompagné de plusieurs conseillers. Ninomiya-sensei leur expliqua brièvement les circonstances.
Takumi s’en remettrait, affirma-t-il.
Les blessures étaient sérieuses, mais maîtrisées.
Puis il se tourna vers moi.
Il leur expliqua que le journal retrouvé était rédigé dans une langue de la Terre.
Pas une langue qu’il maîtrisait — seulement reconnue de culture générale.
Il évoqua alors mon parcours. Mon père. Les années passées à l’étranger. Les écoles, les langues étrangères.
Avec l’accord du conseil, j’ouvris le carnet.
Je reconnus immédiatement la langue.
Du latin.
Un latin tardif.
Scolastique.
Ma respiration se suspendit une fraction de seconde.
Le nom apparaissait dès les premières pages.
Guilelmus de Montrevault.
Frater Ordinis Praedicatorum.
Un dominicain.
À première vue, il s’agissait d’un témoignage.
Pas d’une prière.
Pas d’un grimoire.
Les phrases étaient sobres, méthodiques, presque prudentes.
Rien qui évoque une volonté de convaincre ou de séduire.
Seulement le besoin de consigner.
Il me faudrait plusieurs jours pour en établir une traduction complète.
Et quelques jours supplémentaires pour en rédiger une copie exploitable.
Personne ne protesta.
Pour la première fois depuis mon arrivée dans ce monde, un lien direct et historique avec la Terre apparaissait.
J’eus hâte de parcourir ce journal dans ses moindres détails.
La clé du retour s’y trouvait peut-être.
Je me surpris à penser au retour.
Avant ce jour, je n’y avais jamais songé.
Xoxo,
Isekai Gazette

Annotations