Chapitre 26 — Ce qui ne manque pas
Ce soir-là, je ne travaillais pas.
Un congé payé, accordé sans discussion. Une anomalie de plus dans une succession de journées qui avaient cessé d’être ordinaires sans jamais devenir franchement exceptionnelles.
J’étais rentré chez moi plus tôt que d’habitude, sans destination précise, sans tâche urgente pour occuper mes mains.
Pour la première fois depuis longtemps, je n’avais rien à faire pour éviter de penser.
Je m’agaçais.
Pas contre quelqu’un en particulier. Contre l’ensemble. Contre cette mécanique sourde qui s’était mise en route sans me demander mon avis.
J’étais bien, avant. Ma vie était simple. Prévisible. Banale, même. Et cela m’allait parfaitement.
Puis il y avait eu ces détails.
Des micro-événements.
Des coïncidences trop propres pour être honnêtes.
La Marquise.
Le journal de Guillaume.
Les archives.
Les dates.
Je soupirai, tentant de chasser ces pensées. En vain.
Et puis, sans que je sache exactement pourquoi, une autre idée s’imposa à moi.
Une pensée plus ancienne, plus diffuse, que j’avais jusqu’alors laissée glisser sans l’examiner vraiment.
Depuis notre arrivée…
Je m’arrêtai net.
Depuis notre arrivée, personne n’avait jamais vraiment parlé de repartir.
Pas moi.
Pas les autres.
On évoquait parfois la Terre, bien sûr. Par touches. Une remarque sur un objet familier. Une comparaison maladroite. Une expression qui n’avait de sens que là-bas.
Mais jamais de façon prolongée. Jamais avec ce poids que devraient avoir les souvenirs que l’on abandonne.
On ne parlait presque jamais de nos familles.
Ou si peu.
Pas de parents inquiets laissés derrière. De frères ou soeurs dont l'absence pèse.
Pas d’ami dont on se demandait ce qu’il était devenu.
Comme si ces liens existaient encore… mais hors champ. Présents, mais intangibles.
Je me surpris à chercher un souvenir précis. Une image nette. Une voix. Un moment que je pourrais regretter sans réserve.
Il y en avait. Bien sûr qu’il y en avait.
Mais ils me semblaient… plats.
Pas effacés.
Pas absents.
Simplement privés de leur aspérité émotionnelle.
Je me souvenais de la Terre comme on se souvient d’un lieu où l’on a vécu longtemps, mais que l’on a quitté depuis trop d’années pour en ressentir le manque aigu.
Comme si le temps avait fait son œuvre — sauf que le temps n’avait pas passé.
L’adaptation avait été trop rapide.
Trop fluide.
Aucune révolte durable.
Aucun refus profond.
Aucun deuil véritable.
Nous étions là.
Et cela semblait aller de soi.
Je tentai de me souvenir de conversations franches. De ces discussions nocturnes où l’on parle de ce qui manque vraiment.
Il n’y en avait presque pas. Même entre nous. Même entre camarades.
Nous comparions.
Nous observions.
Mais nous ne regrettions pas.
Et plus troublant encore : nous n’en parlions même pas comme d’un problème.
Je sentis un frisson me parcourir.
Ce n’était pas une amnésie brutale. Rien n’avait été arraché ou volé de force.
C’était plus subtil. Une assimilation douce, une acclimatation progressive.
Comme si le monde s’était ajusté à nous… ou nous à lui.
Je repensai aux invocations.
À ces déplacements forcés.
À ces ruptures nettes entre deux réalités.
Et à ce que Guillaume avait décrit.
La séparation.
Le déplacement.
La correction.
Je n’avais jamais eu l’impression d’être un étranger ici.
C’était peut-être cela, le plus inquiétant.
Je m’assis, les coudes sur les genoux, le regard perdu dans la pénombre de la pièce.
Si nous ne cherchions pas à rentrer, ce n’était peut-être pas parce que nous n’en avions pas envie.
C’était peut-être parce que cette envie avait été… doucement désamorcée.
Pas supprimée.
Pas interdite.
Rendue inutile.
Et si tel était le cas, alors le problème n’était pas seulement ce que ce monde faisait aux autres.
C’était ce qu’il faisait à nous.
Xoxo,
Isekai Gazette

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