Chapitre 27 — Terra incognita
Le jour de congé hebdomadaire était arrivé.
Un de ces jours où tout ralentit sans jamais s’arrêter complètement.
Les administrations fermaient, les cours étaient suspendus, et la ville prenait un rythme plus souple, presque paresseux.
Nous nous retrouvâmes au café en fin de matinée.
Rien de très élaboré. Une table un peu trop petite, des chaises déplacées à la hâte, des boissons commandées sans réflexion.
Les conversations partirent dans tous les sens, comme toujours.
On parlait de la semaine écoulée, des cours, des rumeurs sans importance.
De Takumi, aussi — de sa blessure, de sa convalescence qui se passait mieux que prévu.
Il plaisantait à ce sujet, minimisant, comme s’il avait toujours fait ça.
Je l’observais en silence.
Takumi avait toujours été attentif aux autres. Sur Terre déjà.
Je me souvenais de son affection pour sa grand-mère, de la façon dont il organisait ses journées autour d’elle.
Les courses, les repas pris ensemble, les nuits passées sur un futon inconfortable quand son état se dégradait un peu.
Il n’en parlait jamais pour se faire valoir. C’était juste… normal, pour lui.
Aoi était là aussi. Détendue. Souriante. Je me souvenais de la fierté avec laquelle elle évoquait son petit frère.
Un enfant arrivé tard, presque inespéré. Quinze ans d’écart.
Un bonheur immense, mais aussi une source constante d’inquiétude. Elle tenait absolument à être une sœur modèle.
Kaoru, elle, se plaignait du café.
Pas assez fort.
Pas assez goûté.
Elle trouvait toujours quelque chose à redire. Sur Terre, être privée de technologie l’avait rendue presque nerveuse.
Je me souvenais très bien de cette excursion “déconnexion” organisée par l’école.
Une soirée entière sans réseau, sans écrans. Kaoru avait tenu quelques heures.
Puis elle s’était éclipsée. Discrètement. Pour rejoindre un cybercafé à l’autre bout de la ville.
Elle en riait encore, à l’époque.
Je laissai la conversation suivre son cours, puis, presque sans y penser, je glissai une remarque.
Un souvenir banal.
Je parlai d’un détail de la Terre. Un truc sans importance. Une habitude ridicule. Un confort absent ici, mais auquel on ne pensait plus vraiment.
Les réactions furent immédiates.
— Ah oui, c’est vrai, dit Aoi, avec un sourire vague.
— J’avais oublié, ajouta Kaoru, presque surprise.
— C’était pratique, reconnut Takumi.
Puis… plus rien.
Le sujet se dissipa tout seul. Comme une fumée trop fine pour accrocher.
Personne ne rebondit. La conversation glissa ailleurs, naturellement, sans gêne apparente.
Je tentai autre chose.
Une évocation plus personnelle, cette fois. Toujours légère. Sans poser de question directe.
Je mentionnai la famille.
Pas la mienne.
Juste l’idée.
Il y eut un flottement. Bref. Presque imperceptible.
Takumi hocha la tête.
— Oui… dit-il. Enfin, tu vois.
Je ne voyais pas.
Aoi détourna légèrement le regard, comme si quelque chose venait de buguer dans son esprit, puis reprit la discussion comme si de rien n’était.
Kaoru consulta distraitement ce qui lui servait ici de substitut technologique, visiblement plus intéressée par l’instant présent que par ce qui avait été laissé derrière.
Personne ne parla de manque ou d'inquiétude.
Et surtout, personne ne sembla trouver cela étrange.
Je les regardais tour à tour, cherchant une fissure. Un dérapage. Un instant de nostalgie brute.
Rien.
Ils se souvenaient.
Mais ces souvenirs semblaient…archivés.
Comme lorsqu'on range des objets obsolètes.
Je ressentis un malaise diffus.
Takumi, qui avait organisé sa vie autour de quelqu’un de fragile.
Aoi, pour qui son frère n’était pas un détail, mais un pilier affectif.
Kaoru, incapable autrefois de passer une soirée sans écran.
Tous étaient là. Présents. Adaptés.
Trop adaptés.
Je n’insistai pas.
Je riais avec eux quand il le fallait. Je participai à la discussion. Je jouai mon rôle sans accroc. Rien, dans mon attitude, ne trahit ce qui venait de se fissurer en moi.
Mais en quittant le café, une certitude désagréable m’accompagnait.
Ce monde ne nous avait pas arrachés à la Terre.
Il avait fait quelque chose de plus subtil.
Il avait rendu ce que nous avions laissé derrière… inutile à convoquer.
Et je compris que, si je voulais savoir jusqu’où allait cette assimilation, je ne pourrais pas me contenter d’observer.
Il me faudrait, tôt ou tard, sortir du cadre.
Xoxo,
Isekai Gazette

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