Chapitre 28 — Une langue familière
Sur la place en face du café, là où se dressait la grande fontaine centrale, mon regard s’attardait nonchalamment sur la vie qui défilait.
On y croisait des marchands ambulants, des messagers pressés, parfois des groupes d’aventuriers de passage.
Rien d’inhabituel. Le genre d’endroit où l’on s’arrête pour boire, regarder, laisser le temps s’écouler.
Nous étions encore attablés quand ils arrivèrent.
Ils traversaient la place sans s’arrêter, chargés de sacs, d’armes, de rires. Une bande disparate, visiblement soudée par l’habitude plus que par la prudence.
Leur allure n’avait rien d’exceptionnel pour ce pays, et pourtant quelque chose attira immédiatement mon attention.
Ils échangeaient dans la langue locale, comme tout le monde. Sans accent perceptible.
Avec cette aisance étrange que nous avions tous acquise ici, presque trop vite.
Rien qui aurait dû me faire tiquer.
Puis, au moment de franchir la fontaine centrale, l’un d’eux lança soudain :
— Ah oui, pour la mission du donjon, là…
Il s’interrompit, se tourna vers les autres et s’esclaffa dans une langue autre que la langue locale :
— Putain… on a pas l’cul sorti des ronces.
Il y eut un silence d’une demi-seconde.
Puis l’éclat de rire.
Un rire franc, immédiat, collectif.
Les autres reprirent l’expression en chœur, certains la déformant à peine, comme un cri de ralliement absurde et potache.
L’un d’eux leva le poing, un autre ajouta une remarque que je n’entendis pas, couverte par l’hilarité générale.
Ils repartirent aussitôt, toujours en riant, déjà plongés dans leur prochaine discussion, leur prochaine étape, leur prochaine galère.
Personne autour de nous ne sembla réagir.
Pourtant, moi, je n’entendais plus rien.
Cette phrase.
Pas la langue locale.
Pas une traduction approximative.
Du français brut.
Populaire.
Amusant.
Si profondément terrien.
Je sentis quelque chose se contracter dans ma poitrine. Les larmes me montèrent aux yeux, mais rien ne sortit.
Je regardai mes amis.
Aucun n’avait réagi.
Xoxo,
Isekai Gazette

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