Chapitre 29 — L’ultime test

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Je ne pouvais pas en rester là.

Cette phrase entendue sur la place, ce rire qui avait surgi sans autorisation, avait laissé trop de traces pour être ignoré.

Ce n’était pas une intuition vague. C’était une certitude encore informe, mais tenace.

Quelque chose résistait. Quelque chose tentait aussi, manifestement, de nous maintenir là où nous étions.

Avant de nous séparer, je proposai une idée.

Un jeu, presque.

Je leur parlai d’un talisman. Un simple symbole de bonne fortune, griffonné sur les sortes de serviettes épaisses que les cafés distribuaient avec les boissons.

Une plaisanterie, dis-je. Une lubie d’érudit un peu trop sérieux.

Ils rirent.

Takumi leva les yeux au ciel. Aoi plaisanta sur mon soudain intérêt pour les superstitions. Kaoru demanda si ça fonctionnerait aussi contre le mauvais café.

Je souris avec eux.

Puis je sortis ma plume.

Celle que j’avais acquise au prix de semaines d’efforts et de négociations, celle qui ne s’émoussait pas, qui ne coulait jamais mal. Ma plume invincible. Elle attira aussitôt leur attention.

— Tu fais vraiment ça ? demanda Aoi, amusée.

Je hochai la tête et commençai à écrire.

Les gestes me vinrent naturellement. Trop naturellement, peut-être. Les traits s’enchaînaient avec une fluidité presque automatique.

Des talismans simples. Des formules de protection.

Juste des mots.

Des mots anciens.

Je remis à chacun sa serviette calligraphiée.

Ils se penchèrent dessus, curieux.

Et c’est là que tout bascula.

À la lecture, ils se figèrent.

Pas longtemps.
Quelques secondes à peine.

Mais assez pour que je le voie.

Leurs regards glissaient sur les Kanji sans parvenir à les assembler immédiatement.

Comme s’ils reconnaissaient chaque caractère, mais que le sens refusait de se former.

Un léger froncement de sourcils. Une hésitation muette.

Puis, presque en même temps, ils relevèrent les yeux.

— C’est joli, dit Takumi, un peu trop vite.
— C’est… étrange, ajouta Aoi, sans savoir pourquoi.
— Tu écris vraiment bien, conclut Kaoru, déjà ailleurs.

Le moment était passé.

Éphémère.
Fragile.

Mais il avait existé.

Je ramassai ma tasse vide, le cœur battant plus vite que je ne voulais l’admettre.

Ce n’était pas une illusion.

Quelque chose avait tenté de bloquer la lecture.

De retarder la compréhension.

Comme si ces mots-là n’étaient pas censés être reçus sans résistance.

Comme si évoquer, même symboliquement, la possibilité d’un ailleurs constituait une anomalie.

Pourquoi ?

Pour préserver un équilibre ?
Pour éviter le rejet d’un corps étranger ?
Par précaution ?
Par volonté ?

Je n’en savais rien.

Mais une chose était désormais claire : ce n’était pas une fatalité.

Il y avait des failles.
Des moments de latence.

Je me levai pour partir, échangai des banalités, des promesses de se revoir bientôt.

Rien, extérieurement, ne trahissait ce qui venait de se décider en moi.

Mais mes yeux étaient ouverts à présent.

Je savais ce que je devais faire.

Retrouver cet aventurier.
Comprendre comment il avait conservé cette liberté intérieure.
Voir jusqu’où l’on pouvait aller sans se dissoudre.

En quittant la place, je compris que je pouvais dire adieu à ma vie pépère.

Définitivement.

Xoxo,
Isekai Gazette

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