Chapitre 33 — Là où la nuit commence
Nous marchions sans but précis.
La conversation se faisait par à-coups, reprenant puis s’éteignant au gré des rues. Ils parlaient surtout entre eux, revenant sur leur journée, sur le refus du Moulin Pourpre, déjà transformé en anecdote. Je suivais, encore un peu en marge, cherchant le bon moment.
Je leur proposai une auberge presque sans y réfléchir. Un endroit simple, fréquenté par des voyageurs, où l’on posait ses sacs sans poser trop de questions.
Ils acceptèrent sans discuter.
Nous marchâmes quelques rues ensemble. C’est là, en avançant, que les présentations se firent.
Naturellement.
Ils donnèrent leurs noms, leurs régions d’origine, leurs parcours.
Des provinces du Nord. Des cités portuaires. Des zones frontalières.
Rien d’extraordinaire.
Des gens du monde, façonnés par lui.
Leurs mots glissaient sans aspérité, comme si leur place avait toujours été là.
Je les écoutais, attentif.
Puis vint Bastien.
Il parla après un court silence.
Il donna son prénom, puis ajouta d’où il venait. Une ville précise. Trop précise. Une précision inutile, presque incongrue, au milieu des autres réponses. Il mentionna une saison. Une odeur. Un détail que personne n’avait demandé.
Je n’en fis pas la remarque.
Mais je sentis immédiatement la différence.
Les autres appartenaient à ce monde comme on appartient à un paysage.
Bastien, lui, s’y déplaçait.
L’auberge apparut au détour d’une rue étroite. Une bâtisse basse, solide, marquée par les passages successifs.
À l’intérieur, la chaleur nous enveloppa aussitôt. Des rires. Des voix fortes. Des tables déjà occupées par d’autres voyageurs.
L’endroit n’avait rien de remarquable, et c’était précisément ce qui le rendait accueillant.
Ils se détendirent presque aussitôt.
Les sacs furent déposés.
Les armes posées sans ostentation. Les commandes passèrent rapidement.
Je les regardais s’installer avec l’aisance de ceux qui savent exactement combien de place ils prennent dans un lieu.
La soirée s’écoula sans heurts.
On parla de routes impraticables. De contrats mal payés. D’une région à éviter cette saison.
Je participais peu, me contentant d’écouter, de répondre quand on m’adressait la parole.
Je n’étais pas invisible, mais je n’étais pas central non plus. Et cela me convenait.
Bastien, lui, observait.
Pas constamment. Pas ostensiblement. Mais chaque fois que son regard croisait le mien, j’y lisais une attention particulière.
Comme s’il cherchait à confirmer quelque chose sans encore savoir quoi.
La fatigue finit par gagner le groupe.
Les chambres étaient prêtes. Simples. Communes. Ils se levèrent les uns après les autres, récupérèrent leurs affaires, échangèrent quelques plaisanteries fatiguées.
Aucun d’eux ne sembla trouver étrange de me laisser là.
Ils montèrent.
Bastien resta en bas.
Il fit mine de suivre les autres, puis se ravisa et se rassit, face à moi.
Le silence qui s’installa n’était pas gênant. Il avait la densité des moments qu’on n’interrompt pas à la légère.
— Tu voulais pas juste nous rendre service, dit-il finalement.
Ce n’était ni une accusation, ni une question. Juste une constatation.
Je secouai lentement la tête.
Il hocha la sienne en retour, comme si cela confirmait une intuition ancienne.
— Ça fait un moment que tu regardes ailleurs, reprit-il après un court silence. Pas autour. Ailleurs.
Je sentis quelque chose se serrer dans ma poitrine.
— Toi aussi, répondis-je simplement.
Il sourit.
Pas un sourire franc.
Un sourire fatigué.
— Ouais.
Il resta silencieux quelques secondes, puis ajouta :
— J’ai mis longtemps à comprendre que c’était pas moi qui résistais. C’était… autre chose qui insistait.
— Alors j’ai pas le cul sorti des ronces, répondis-je.
La nuit s’était installée dehors. L’auberge s’apaisait lentement. Les bruits se faisaient plus rares. Autour de nous, le monde continuait de tourner comme il l’avait toujours fait.
Mais à cette table, deux existences avaient cessé de suivre exactement la même cadence.
Je compris alors que je n’étais plus en train de chercher une explication.
J’avais trouvé un témoin.
Xoxo,
Isekai Gazette

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