Chapitre 34 — Ce que le monde ne dit pas
Nous restâmes silencieux un moment.
Pas un silence pesant.
Un de ceux qui laissent la place aux souvenirs quand ils remontent sans prévenir.
Bastien finit par parler le premier, sans que je l’y invite.
Il me raconta son arrivée.
Il avait à peu près mon âge à l’époque.
Des projets plein la tête. Des idées claires sur ce qu’il voulait faire de sa vie. Rien d’extraordinaire, mais rien de vide non plus.
Il se souvenait très bien du moment où tout avait basculé.
Rien de spectaculaire. Juste… un décalage.
Il s’était réveillé ici.
Comme moi.
Les premiers temps avaient été étranges, mais pas douloureux.
Une compréhension immédiate de la langue. Une facilité à s’adapter. Une impression persistante d’être attendu, sans savoir par qui.
Il n’avait pas paniqué. Il avait même cru, un temps, que cette invocation était une chance.
— On croit toujours ça au début, dit-il simplement.
Il avait avancé. Pris ce que le monde lui offrait. Appris à se battre. À survivre. À appartenir.
Et, très vite, il avait compris une chose essentielle : on ne repart pas.
Pas parce qu’on est retenu par la force.
Pas parce qu’une barrière visible empêche le retour.
Parce que l’idée même de repartir cesse doucement d’avoir du poids.
Il me parla alors de ce qu’il avait ressenti, au fil des années.
Les souvenirs de la Terre encore là, mais moins urgents. Moins chargés. Comme si le monde avait pris soin d’en atténuer les aspérités. Pas par cruauté. Au contraire. Par une forme de… sollicitude.
— J’ai fini par me dire que c’était une réaction normale, expliqua-t-il.
Un corps étranger provoque toujours un rejet. Sauf si le système trouve un moyen de l’intégrer sans provoquer trop de dégâts.
Il marqua une pause.
— Les bugs que tu ressens, les accrocs, les moments où ça résiste… pour moi, c’est ça. Le monde ajuste. Il lisse. Il ancre. Pas pour nous détruire. Pour nous éviter une souffrance inutile.
L’explication était logique. Presque rassurante.
Et pourtant, je sentais, à sa façon de parler, qu’elle ne le convainquait pas entièrement.
— Ça tient debout, dis-je.
Il hocha la tête.
— Oui. Mais ça n’explique pas tout.
Il n’avait jamais cessé de se souvenir. Pas intensément. Pas douloureusement. Mais assez pour sentir que quelque chose clochait.
Que l’intégration n’était pas parfaite. Qu’un reste persistait, malgré les années.
— Si c’était juste un mécanisme automatique, dit-il, j’aurais fini par céder complètement.
Comme les autres invoqués que j’ai croisés.
Ceux qui se sont installés. Qui n’ont plus jamais regardé ailleurs.
Il me regarda droit dans les yeux.
— Mais moi, non.
Je pris une inspiration.
— Tu as déjà entendu parler d’un dominicain ? demandai-je. D’un moine… venu d’ailleurs.
Il fronça légèrement les sourcils.
Pas de surprise.
Pas d’ignorance totale non plus.
— Pas sous ce nom-là, répondit-il après un instant. Mais j’ai déjà entendu des récits. Des histoires anciennes. Des voyageurs étranges. Des érudits qui posaient trop de questions.
Il se pencha légèrement vers moi.
— Ils ne restent jamais longtemps dans les archives.
Le silence retomba entre nous.
Ce n’était pas une confirmation.
Mais ce n’était pas un hasard non plus.
Je compris alors que les anomalies n’étaient peut-être pas seulement des ajustements.
Qu’il pouvait y avoir, derrière cette douceur apparente, autre chose qu’un simple mécanisme d’équilibre.
Une intention.
Ou une peur.
Bastien se leva finalement, ramassa sa chope vide.
— Fais attention, dit-il simplement. Chercher à comprendre, ici, c’est rarement puni. Mais ça a un prix.
Il me laissa là, seul avec mes pensées.
Et pour la première fois, je compris que le monde ne cherchait peut-être pas seulement à m’intégrer.
Il cherchait aussi à s’assurer que je ne regarde pas trop longtemps derrière moi.
Xoxo,
Isekai Gazette

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