Chapitre 36 — Une invitation qui n’en est pas une
Je dormis mal.
Pas de cauchemars. Pas de réveil en sursaut. Juste ce sommeil fragmenté qui laisse les pensées revenir, encore et encore, comme si elles refusaient de s’ordonner d’elles-mêmes.
Quand je me levai, la ville avait déjà repris son rythme.
Les bruits familiers. Les odeurs du matin. Les gestes automatiques. Tout était à sa place. Peut-être trop.
Je pris un moment avant de quitter l’appartement, observant ce décor que je connaissais par cœur, avec ce sentiment étrange d’être légèrement en décalage.
Au bas de l’escalier, un pli m’attendait.
Pas une lettre officielle.
Un simple carton épais, glissé proprement, sans cachet apparent.
Je le reconnus immédiatement, avant même de l’ouvrir.
La Marquise.
À l’intérieur, quelques lignes seulement. Une écriture nette, assurée.
Elle m’invitait à passer au Moulin Pourpre dans l’après-midi. Hors service.
Pour discuter. Rien de plus. Rien de moins.
Je restai un instant immobile.
Ce n’était pas une convocation. Plutôt une invitation. Mais dont le caractère obligatoire ne faisait aucun doute.
Je passai la matinée à la bibliothèque sans parvenir à me concentrer vraiment. Les textes défilaient sous mes yeux sans s’ancrer.
Les mots étaient là, mais leur poids avait changé. Chaque référence, chaque annotation me semblait désormais porteuse d’un sous-texte que je n’avais jamais perçu auparavant.
À l’heure dite, je me rendis au Moulin Pourpre.
L’établissement était fermé au public. Les lumières tamisées. Le silence inhabituel.
Elohir m’accueillit d’un signe de tête, sans commentaire, et m’indiqua une table au fond de la salle.
Elle était déjà là.
La Marquise de Welgrimard, assise comme si elle n’avait jamais quitté les lieux. Elle leva les yeux vers moi et sourit — ce sourire calme qui n’avait rien d’aimable ni de cruel. Juste précis.
Elle entama la conversation par des banalités, s’enquérant faussement de mes nouvelles.
Puis, sans rupture apparente, elle entra dans le vif du sujet, insidieusement, comme toujours.
Elle évoqua innocemment une nouvelle boutique de produits et d’huiles aromatiques.
Une adresse que je devais absolument visiter, et rapidement.
Avant que tout le stock ne soit vendu.
Je devais m’assurer de m’en procurer une quantité suffisante.
Pour la partager avec autrui.
Pour mon bien.
Par charité d’âme.
Parce qu’elle m’aimait bien.
En d’autres termes : faire le plein de came et la refourguer aux autres, contre commission.
L’audace de ceux qui se savent impunis.
Je n’avais jamais accepté ce genre d’arrangement depuis notre expédition à l’Oiseau Bleu.
Mais son ton ne laissait plus de place au doute. De gré ou de force, je servirais de mule.
Et au moindre problème, je serai sacrifié.
Je devais agir. Discrètement.
Si les autres préoccupations étaient importantes, celle-ci devenait urgente. Prioritaire.
Demain, j’irai porter une traduction au palais, au service des archives. Je trouverais un prétexte.
Je devais trouver un prétexte.
Xoxo,
Isekai Gazette

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