Chapitre 43 – Kiervin
Kiervin n'était pas si impressionnante.
Après des jours de route, la ville se dévoilait, étendue le long du fleuve comme une évidence.
Des murs solides, sans recherche esthétique particulière. Des portes larges, pensées pour laisser entrer les marchandises plus que pour repousser des armées.
Une ville commerçante. Un carrefour vivant, pensé pour le transport et la logistique.
— Bienvenue à Kiervin, dit Bastien.
La première vraie ville de Cardania. Ici, personne ne te demandera d’où tu viens. Seulement ce que tu sais faire.
Nous franchîmes les portes sans contrôle. Un regard, un geste machinal, puis la route continua derrière nous.
J’eus la sensation étrange de ne pas être entré dans un refuge, mais dans un engrenage plus vaste.
La cité était vivante. Pas excessivement bruyante, simplement animée.
Des guildes bordaient les artères principales. Forgerons, cartographes, convoyeurs, soigneurs.
Et, bien sûr, celle que tout le monde repérait instinctivement : la guilde des aventuriers.
Le bâtiment était massif, fonctionnel. Pas de statues héroïques, pas de fresques grandiloquentes. Juste des panneaux d’affichage couverts de parchemins, des allées et venues constantes, et cette odeur persistante de cuir, d’encre et de fatigue.
— C’est là que tu vas, dit Bastien.
— Moi ?
— Toi. Ils ont besoin de gens qui savent lire. Écrire. Classer. Et surtout… comprendre ce qu’ils consignent.
À l’intérieur, le chaos était organisé. Des aventuriers discutaient de contrats et de blessures.
D’autres attendaient, silencieux.
Au fond, derrière un comptoir encombré de documents, une femme d’âge mûr dirigeait l’ensemble sans jamais élever la voix.
Bastien m’expliqua qu’il s’agissait de Dame Wynfred, la directrice locale de la guilde.
Nous attendîmes notre tour.
Il m’introduisit auprès d’elle sans entrer dans les détails. Juste que j’avais un certain talent pour la rédaction.
Lorsque je me présentai, je ne parlai ni de fuite, ni de poursuite.
Je parlai de ce que je savais faire. Traduction. Rédaction. Archivage. Mise en forme des rapports. Lecture critique des ordres de mission.
Dame Wynfred m’écouta sans m’interrompre.
Puis elle hocha la tête.
— Vous n’êtes pas aventurier de terrain.
— Non.
— Tant mieux. Les aventuriers font de mauvais scribes.
Elle me tendit une plaque de métal gravée, plus simple que je ne l’aurais imaginée.
Carte d’aventurier – Rang H.
La guilde possédait un système de classement précis : S, A, B, C, D, E, F, G et H.
Les rangs H désignaient les hors catégorie.
Ni prestigieux, ni méprisables.
Simplement ceux qui travaillaient dans l’ombre : réceptionnistes, aubergistes affiliés, artisans, gratte-papiers et scribouillards en tout genre.
Comme moi.
Je pris la carte. Elle était légère. Fonctionnelle.
Un statut, sans promesse de gloire.
Lorsque je ressortis, Bastien m’attendait déjà dehors.
— Alors ?
— Rang H.
— Félicitations, dit-il. C’est celui des gens qu’on oublie… mais sans qui rien ne marche.
Il me tapa l’épaule, puis se détourna.
— Je reste pas longtemps. Kiervin n’est qu’une étape pour moi. Mais j'y passe souvent.
— Je sais.
Nous ne parlâmes pas d’adieux.
La guilde m’attendait. Une table. De l’encre. Des piles de rapports mal rédigés. Des ordres trop flous, trop ambitieux, trop vagues.
Je m’assis.
Depuis ma fuite, l'odeur de l'encre et le bruit des feuilles de papier sonnaient comme une victoire.
Une nouvelle vie, je l'espérais, s'ouvrait à moi.
Xoxo,
Isekai Gazette

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