Chapitre 44 – Une nouvelle vie

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Cela fait déjà six mois que je travaille à la guilde.

J’ai un nouveau logement. Un petit appartement, propre, calme, avec une fenêtre et un balcon, qui donnent sur une ruelle où l’on n’entend pas hurler les ivrognes — sauf quand Bastien décide que la nuit appartient à tout le monde.

J’ai pris mes habitudes. J’ai mes trajets, mes commerces, ma routine, ma tranquillité.

Et, surtout, j’ai repris le cours normal de ma vie.

Adieu mystères, angoisses, plans foireux et pièges.

Et moi, ça me va très bien.

Vous pensiez que j’essaierais de percer les secrets de ce monde ?

Que, pris dans le tourbillon des révélations et des bizarreries, je m’embarquerais, enfin, dans une aventure digne de ce nom ?

Ne rêvez pas.

Mon ambition reste la même : n’avoir précisément aucune ambition.

Un peu de fric, de quoi manger, un toit.

Et la possibilité de m’offrir quelques plaisirs de temps en temps.

Rien d’héroïque.

Alors oui, je reste conscient des choses étranges.

Oui, ce n’est pas normal.

Et alors ? La vie n’est pas si mal ici.

Je regrette simplement de ne plus pouvoir rencontrer mes amis. Et discuter avec notre prof. L’ambiance du Moulin Pourpre me manque aussi, parfois, comme un parfum trop cher qu’on a porté un soir et qu’on n’ose plus acheter.

Mais mon travail à la guilde occupe mes journées.

Et il est bien payé.

Beaucoup mieux que je ne l’imaginais : mille cinq cents flouzins par mois. Une somme indécente, pour quelqu’un dont le métier consiste à transformer le chaos des autres en phrases compréhensibles.

Une vraie fortune.

De quoi me nourrir correctement.

Assez pour acheter du papier qui ne boit pas l’encre.

Et ne pas compter les pièces en soupirant.

À la guilde, je fais ce que je sais faire : je mets de l’ordre.

Je rédige les ordres de mission. Je réécris les rapports. Je traduis des notes ramassées sur des ruines dont personne ne sait prononcer le nom.

J’assiste Dame Wynfred quand elle n’a pas le temps de gérer les caprices des rangs C, les états d’âme des rangs D et les crises existentielles des rangs E.

Je ne sors pas sur le terrain.

Et ça me convient parfaitement.

Bastien et son groupe — Rheinn, Lysa et Mirel — passent me voir à chaque fois qu’ils font étape à Kiervin.

Rheinn ne s’attarde jamais.

Il entre, il mange, il vérifie son équipement, puis il repart, comme si s’arrêter plus longtemps risquait de le rendre sentimental.

Lysa, elle, parle pour quatre. Elle commente la ville, le temps, les missions, les gens, mes rideaux, ma façon de ranger, et même la manière dont je respire quand je suis concentré. Elle trouve toujours quelque chose à célébrer.

Je l’envie parfois.

Mirel observe.

Elle parle peu. Elle ne pose pas les questions à voix haute. Elle a ce regard calme, presque absent… qui donne l’impression qu’elle écoute aussi ce que personne ne dit. Il y a des soirs où je surprends ses yeux sur moi, comme si elle essayait de comprendre pourquoi je suis là, sans être vraiment là.

Et puis il y a Bastien.

Bastien, lui, s’incruste.

Parfois sur mon canapé. Parfois dans ma cuisine, en train de chercher je ne sais quel alcool qu’il prétend avoir caché « quelque part » lors de son dernier passage. Ivre, évidemment.

Toujours persuadé d’être discret, toujours persuadé d’être drôle, et souvent… effectivement drôle.

Comment refuser ? Sans lui, je ne serais pas ici.

Ses pitreries et sa puérilité me font rire.

Et, dans ce monde où tout semble si propre, si cadré, si bien huilé… il est une petite tache humaine. Une preuve que quelque chose échappe encore à la mécanique.

J’ai décidé de m’accommoder de la situation.

De faire comme Bastien : renoncer sans vraiment renoncer.

À vrai dire — et même sans cette sensation étrange, persistante, que quelque chose nous maintient ici — je ne suis plus certain de vouloir repartir sur Terre, même si c’était possible.

Je suis bien ici.

J’ai ma vie. Ma petite vie pépère que j’affectionne tant. Et Kiervin est une ville agréable.

Pourtant, parfois, au milieu de la nuit, il m’arrive encore de me réveiller avec cette impression désagréable… que ça ne va pas durer.

Comme si le monde me laissait respirer.
Juste le temps de m’habituer.

Mais ça, seul l’avenir nous le dira.

Xoxo,
Isekai Gazette

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