Chapitre 48 – Du balai !
Bastien jubilait.
Il marchait en tête, avec cette démarche insupportable de quelqu’un qui sait qu’il a gagné avant même que la partie commence. Il se retournait toutes les deux minutes, juste pour vérifier que je suivais.
— Admets-le, dit-il pour la troisième fois.
— Quoi ?
— Que c’est beau, le destin. Il t’a rattrapé avec un formulaire.
Rheinn avançait sans un mot, concentré sur la progression. Lysa, elle, trouvait la situation délicieuse.
— Franchement, reprit-elle, c’est presque poétique. Tu passes ta vie à éviter le terrain, et voilà que le terrain te convoque officiellement.
— Je ne suis pas équipé, protestai-je.
— Tu as une plume, répondit Bastien. C’est déjà trop.
Mirel fermait la marche. Elle ne riait pas. Elle ne souriait pas non plus. Elle regardait les arbres, la densité du feuillage, les chemins qui semblaient se refermer derrière nous sans bruit.
— Elle n’aime pas qu’on insiste, murmura-t-elle.
— Qui ça, elle ? demandai-je.
Mirel haussa les épaules.
— C’est ce que je ressens depuis qu’on a passé la première clairière.
La forêt n’avait rien d’hostile. Pas de racines traîtresses. Pas de silence pesant. Pas de menace visible. Et pourtant, à mesure que nous avancions, une sensation étrange s’installait. Comme une fatigue douce. Une envie diffuse de faire demi-tour. De se dire que ce n’était, après tout, pas une si bonne idée.
Je trébuchai sans raison apparente.
— Eh, attention ! lança Lysa.
Je m’étais arrêté net, pris d’un vertige bref, mais intense. Pendant une fraction de seconde, j’avais eu l’impression d’être… ailleurs. Pas transporté. Juste déplacé en moi-même.
— Tu viens de quoi ? demanda Bastien.
— Rien, répondis-je. Juste… une pensée intrusive.
Il éclata de rire.
— Oh non. Elle te parle déjà.
— Elle ?
— La zone. L’anomalie. Le truc qui fait écrire les mêmes phrases à tout le monde. Appelle ça comme tu veux.
Nous avançâmes encore.
Puis, sans bruit, le monde changea.
Ce ne fut pas visuel. Pas vraiment. Les couleurs restaient les mêmes, les arbres aussi. Mais l’air sembla soudain plus dense. Chaque pas demandait un effort supplémentaire, non pas physique, mais mental. Comme si quelque chose pesait sur nos intentions.
Vous pouvez partir.
La pensée n’était pas une voix.
Ce n’était même pas une phrase au sens strict.
C’était une suggestion. Une impulsion douce, presque polie.
Lysa s’arrêta.
— Ok… dit-elle lentement. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai très envie de rentrer à Kiervin et de manger quelque chose de chaud.
Rheinn serra les mâchoires.
— Pareil.
Bastien, lui, souriait moins.
— Intéressant.
Je sentis la chose me frôler l’esprit. Pas comme une intrusion. Plutôt comme quelqu’un qui toque à une porte déjà entrouverte.
Je ne veux pas vous faire de mal.
La sensation s’intensifia.
Des images floues traversèrent ma pensée : un ciel étranger, des structures impossibles, des formes humanoïdes aux contours incertains. Un monde qui n’avait rien à voir avec le mien. Ni avec celui-ci.
— Elle est invoquée, murmurai-je sans m’en rendre compte.
Bastien me lança un regard surpris.
— Comment tu sais ça ?
— Je ne sais pas. Je… le sais.
L’entité était là. Pas devant nous. Pas autour. Avec.
Elle n’avait pas de forme stable. Humanoïde, peut-être, mais comme si ce concept n’était qu’une approximation pratique. Sa présence se manifestait par des ajustements mentaux, des détours de pensée, des envies de renoncement.
Je veux juste être en paix. Partez.
Elle n’était pas hostile.
Elle était terrifiée.
— Elle ne défend pas un territoire, dit Mirel doucement.
— Elle se protège.
Bastien passa une main sur son visage.
— Bon sang…
Pour la première fois depuis le début, il ne plaisantait plus.
— Tu comprends ce qu’elle fait ? me demanda-t-il.
— Oui.
— Et tu peux lui parler ?
— Je crois.
Je fis un pas en avant. Mon cœur battait trop vite. Tout en moi voulait fuir. Et pourtant, je restai.
Nous ne voulons pas te chasser, pensai-je. On voulait comprendre.
Un silence. Puis une réponse, fragile, hésitante.
Comprendre mène souvent à rester.
Je déglutis.
— Elle veut juste vivre tranquille, dis-je à voix haute. Comme moi.
Bastien éclata de rire. Un rire nerveux, un peu désespéré.
— Évidemment. Il fallait que tu tombes sur une version exotique de toi-même.
Lysa sourit faiblement.
— On fait quoi, alors ?
— On ne la force pas, répondis-je.
— On n’a pas de preuve à ramener, objecta Rheinn.
— On a mieux, dis-je. On a une conclusion honnête.
Je sortis mon carnet.
Ce que je rédigeais n'avait pas pour but de clarifier.
J’écrivis pour protéger.
Et quelque part, dans un repli du monde, quelque chose poussa un soupir de soulagement.
Xoxo,
Isekai Gazette

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