Chapitre 52 – La promenade
Aujourd'hui c'était repos.
Et je dois bien avouer que cette journée de congé est la bienvenue.
C’était un de ces matins clairs, presque trop nets, où la ville semblait s’être levée de bonne humeur. Kiervin était calme.
Les artisans ouvraient leurs échoppes, sans précipitation inutile.
Les enfants jouaient déjà dans les rues secondaires.
Je flânai.
Sans but précis. Je traversai les quartiers que je connaissais bien, puis ceux que je découvrais encore. Un bout de pain acheté en passant, un arrêt devant un étal de fruits secs. On proposait des noisettes de saison, petites, sombres, à la coque rugueuse.
J’en pris une poignée.
La forêt n’était pas loin. Une lisière accessible, fréquentée par les promeneurs, les cueilleurs occasionnels, ceux qui avaient besoin de vert sans vouloir disparaître.
J’y entrai sans y penser.
Le chemin était clair et l’odeur de la forêt agréable. Je marchais en observant le sol, ramassant parfois des marrons, appréciant cette activité inutile qui n’attendait rien de moi.
C’est seulement plus tard que je compris.
Pas à un endroit précis. Pas à un instant net.
Juste… trop tard.
Le sentier avait changé.
Pas de panneau, mais les arbres semblaient plus proches les uns des autres.
Le sol plus souple. Et l’air légèrement plus lourd.
Je m’arrêtai.
Et cette fois, je ne ressentis ni fatigue ni vertige. Seulement une évidence tranquille :
je n’étais pas arrivé là par hasard.
Une sensation s’infiltra dans mon esprit.
Je compris.
— D’accord, murmurai-je. Tu aurais pu prévenir.
La réponse ne se manifesta pas par la parole.
Ce fut une suite d’images maladroites, comme si quelqu’un feuilletait trop vite un livre qu’il ne savait pas lire.
Des forêts différentes, des cieux étrangers, des formes humanoïdes approximatives, jamais fixes.
Et surtout… ce même ressenti, que je ne connaissais que trop bien :
celui d’avoir été déplacé sans l’avoir voulu.
Elle était là.
Sa présence n’était pas intrusive. Elle semblait hésiter, comme si chaque tentative de communication risquait de me faire fuir.
Je ne veux pas te prendre, suggéra la sensation.
Je veux te demander.
Je m’assis sur une souche, un peu étourdi.
— Tu m’as guidé ici, dis-je à voix basse.
Une autre image se forma. D’abord un point. Puis un autre. Enfin, une distance impossible à franchir sans coordonnées.
Deux mondes. Le sien, puis la Terre. Affichés par souvenirs fragmentaires.
Et cette idée, terriblement claire malgré sa forme floue : l'entité pouvait voyager entre les mondes. Sans rituel, formule ou autre cérémonie complexe.
Mais elle avait besoin de précision. De données, d’un itinéraire, de coordonnées. À saisir comme dans un GPS.
Informations dissimulées, évidemment, dans des archives situées dans les lieux les plus impossibles : des ruines, des donjons et autres structures labyrinthiques qui ne me disaient rien qui vaille.
Elle me montra encore autre chose. Une bibliothèque étrangère. Des registres qui n’étaient pas écrits dans des langues, mais dans des structures mentales.
Des systèmes d’invocation imparfaits. Des tentatives ratées. Des mondes empilés sans logique claire.
Je ris malgré moi.
La sensation qui suivit n’était pas une réponse, mais quelque chose qui s’en approchait.
Je peux t’aider, semblait-elle dire.
Mais pas sans savoir où tu veux aller.
Je me levai lentement.
— Et en échange, murmurai-je, tu veux que je trouve les coordonnées.
Je soupirai.
— Je te préviens quand même. Je suis un gratte-papier. Pas un explorateur.
La forêt se fit plus légère. Comme un accord tacite.
La Terre était de nouveau une option. Mais ce n'est pas ce qui me perturbait à cet instant. Ni même l'idée de voyager entre les mondes.
Non.
Je venais, une fois de plus, d'être entraîné dans ce qui m'apparaissait comme un périple aussi inutile que dangereux.
Ma vie pépère venait de recevoir une proposition.
Et paradoxalement, malgré ma mauvaise humeur, je n'étais pas certain de vouloir refuser.
Xoxo,
Isekai Gazette

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