Chapitre 56 – Classement provisoire
Le retour à Kiervin passa quasiment inaperçu.
Juste la guilde, son hall familier, ses odeurs d’encre et d’armures en cuir, et cette sensation réconfortante de rentrer vivant dans un endroit où l’on sait quoi faire de vous.
Le tri du butin s’effectua dans une salle annexe, réservée aux missions d’exploration.
Tables larges, lumière stable, registres ouverts, des chaises.
Les armes récupérables furent mises de côté. Quelques artefacts mineurs, déjà identifiés comme instables ou inutilisables, prirent le chemin de l’annexe réservée aux butins non essentiels à surveiller.
Les objets manifestement dangereux, eux, finirent scellés dans les coffres protégés à mot de passe et identification biomanamétrique.
Restaient les trouvailles de qualité aussi ordinaires qu’inutiles.
En apparence.
Des manuscrits, des fragments de parchemins, des feuilles volantes, quelques objets courants tels que des tasses, des bols, de vieux vêtements dont les tisserands pourraient recycler l’étoffe.
Rien qui fasse rêver un aventurier.
— Tout ce qui est écrit, c’est pour toi, dit Bastien en poussant une caisse vers moi.
Je soupirai intérieurement, mais hochai la tête.
C’était logique.
Je transportai la caisse jusqu’à mon bureau. Elle était plus lourde que prévu. Le genre de poids qui ne vient pas de la matière, mais de l’accumulation.
Je commençai le tri méthodiquement.
Langue commune, d’abord. Notes descriptives sur l’architecture. Tentatives d’inventaire. Ébauches de classifications obsolètes.
Beaucoup de doublons, de notes personnelles aux hypothèses fantaisistes.
Puis vinrent les langues anciennes.
Je mis de côté ce qui nécessiterait une traduction approfondie. Je notai les supports fragiles, les encres instables, les documents à restaurer avant toute manipulation sérieuse.
Un travail banal. Parfait pour moi.
Et puis, presque par hasard, je tombai sur un ensemble distinct.
Un recueil sans titre.
Un format étrange, ni vraiment un grimoire, ni un registre classique. Les pages étaient épaisses, résistantes, marquées de tableaux, de colonnes, de notations répétitives.
Je feuilletai sans m’y attarder.
Des noms, des lieux, quelques dates effacées et des annotations.
Puis, plus loin, après quelques pages, des suites de symboles que je pris d’abord pour des repères géographiques locaux.
Je le classai provisoirement comme annexe technique.
Les jours suivants, je repris le tri plus finement.
Je traduisais, recoupais, vérifiais la cohérence linguistique et la véracité des propos.
Et ce document-là revenait sans cesse sous mes doigts.
C’était un outil.
Je percutai quand je remarquai que certains symboles se répétaient dans des manuscrits pourtant sans lien apparent. Des notations marginales, des références croisées.
Comme si plusieurs auteurs, à des époques différentes, avaient utilisé le même système sans jamais l’expliquer.
Je fis ce que je faisais toujours dans ce cas.
Noter sans tirer de conclusions hâtives.
Je consignai les occurrences, dressai des tableaux comparatifs.
Mais quelque chose avait changé.
Je ne le regardais plus comme un simple objet archivé.
Je commençais à le lire comme une liste.
Pas une liste de choses.
Une liste de points.
Je refermai le recueil en fin de journée, un peu plus lentement que d’habitude.
Rien d’alarmant.
Juste cette impression désagréable que, sans le vouloir, j’avais ramené des ruines exactement ce que je n’aurais jamais dû trouver.
Un annuaire.
Et je savais, sans encore pouvoir l’expliquer, que ce genre de document ne servait jamais à rester là où l’on est.
Xoxo,
Isekai Gazette

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