Chapitre 64 – Les affres de la guerre
La guerre s’immisça plus brusquement dans mon quotidien le jour où l’on me demanda de rédiger les courriers actant le décès de ceux tombés au combat.
Celles que l’on envoie quand il n’y a plus rien à décider.
Je passai la matinée à rédiger plusieurs versions.
Même texte. Noms différents.
Ajuster les formules.
Éviter les maladresses.
Trouver le bon équilibre entre précision et pudeur.
Dire assez pour être honnête. Pas trop pour ne pas écraser.
Les mots obéissaient à une hiérarchie.
Une grammaire du malheur que je découvrais à mesure que je la pratiquais.
Les nouvelles du front étaient mauvaises.
Une ville était tombée. Pas une bourgade périphérique. Pas un avant-poste sacrificiel.
Katelvira.
Un point stratégique à l’extrême sud du continent. Carrefour commercial, verrou logistique, ville-port fortifiée, censée ralentir toute progression ennemie.
Les armées alliées étaient arrivées trop tard.
Les rapports parlaient de combats courts, violents, désorganisés. Puis plus rien.
La chute de Katelvira avait ouvert la route.
Désormais, l’effort principal se concentrait sur Lorminian, la capitale du royaume de Laquila.
Une ville ancienne, puissamment fortifiée, bâtie pour résister aux sièges.
Les messages évoquaient déjà une bataille d’importance.
Un affrontement décisif, disaient-ils.
Je notai surtout ce qu’ils n’écrivaient pas.
Les villages abandonnés, les routes encombrées, les réfugiés dispersés, sans destination claire.
Des témoignages annexes faisaient état de familles entières fuyant sans plan, laissant derrière elles des maisons intactes, des récoltes non rentrées, des objets trop lourds pour être emportés.
La guerre avançait plus vite que l’information.
À Kiervin, rien n’avait changé en apparence.
Les échoppes étaient ouvertes. Les bateaux continuaient d’accoster. Les enfants jouaient toujours dans certaines rues. Mais les regards s’attardaient sur les panneaux d’affichage.
On lisait les listes avec davantage d’attention.
Je terminai une lettre, puis une autre.
L’annuaire avait provisoirement quitté mes pensées.
L’entité, elle, se faisait discrète.
Comme si elle comprenait que certaines choses n’avaient pas besoin d’être commentées.
Ou peut-être parce qu’elle observait, elle aussi, ce que devenait ce monde quand il cessait de tenir.
Le soir venu, je rangeai les courriers scellés.
Je n’étais pas au front et bien plus en sécurité que la plupart.
Et pourtant, pour la première fois depuis longtemps, je ne me sentais pas à l’abri.
Xoxo,
Isekai Gazette

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