Chapitre 70 – Trajectoire neutre
La raie aérienne arriva à l’aube.
Je la vis avant de l’entendre. Une ombre immense glissant au-dessus du fleuve, silencieuse, presque élégante.
Elle décrivit un large cercle au-dessus de Kiervin avant de descendre lentement, comme si l’air lui-même s’écartait pour la laisser passer.
Les quais avaient été évacués. Quelques gardes, trop peu nombreux pour être dissuasifs, observaient la manœuvre sans parler.
Personne ne commenta.
La ville avait appris à regarder sans poser de questions.
La créature — car c’en était une, malgré son harnachement royal — se posa avec une douceur déconcertante.
Des plaques d’armure gravées protégeaient son dos. Des bannières elfiques y étaient fixées, sobres, anciennes, sans éclat inutile.
L’émissaire démoniaque descendit en premier.
Il ne ressemblait à rien de ce que j’aurais imaginé. Pas d’aura menaçante. Il portait des vêtements simples, sombres, impeccablement ajustés. Les mêmes marques que celles vues lors de l’attaque — tatouages ou signes — ornaient ses tempes et ses avant-bras.
Il s’inclina légèrement.
Puis la garde elfique prit position. Silencieuse, disciplinée. Suffisamment présente pour rappeler que cette rencontre n’était tolérée que sous des conditions strictes.
On m’invita à monter.
Le vol fut long.
Pas inconfortable. Juste… irréel.
Le fleuve se transforma en un fil argenté. Les routes en cicatrices pâles. Les villages devinrent des points immobiles.
J’eus l’impression désagréable de survoler un monde qui continuait de souffrir pendant que je m’éloignais.
Personne ne parla.
À mesure que nous avancions, la végétation changea. Les forêts devinrent plus denses, plus ordonnées sans jamais paraître domestiquées.
Les arbres semblaient anciens, attentifs, comme s’ils avaient été prévenus de notre passage.
Nous entrions dans Naerilwen.
La raie se posa sur une clairière aménagée, large, parfaitement circulaire. Aucun bâtiment. Aucun symbole ostentatoire.
Juste un espace volontairement vide.
Au centre de la clairière se trouvait une table de pierre.
Deux sièges. Un troisième légèrement en retrait.
L’émissaire s’arrêta à distance respectueuse.
— Sa Majesté vous rejoindra ici, dit-il simplement.
Je regardai autour de moi.
Pas de piège visible.
Mais une sensation claire : rien de ce qui se dirait ici ne pourrait être ignoré.
Je m’assis.
Pour la première fois depuis longtemps, je n’avais ni rapport à rédiger, ni décision à retarder.
Juste une rencontre à honorer.
La guerre était en pause.
Le monde retenait son souffle.
Et quelque part, un roi démon se préparait à entendre pourquoi toute cette histoire était une absurdité monumentale.
Xoxo,
Isekai Gazette

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