Chapitre 74 – Brouillard
La soirée avançait sans qu’aucun de nous ne cherche à lui donner une direction.
Les chopes se vidaient lentement.
La chaleur de la taverne compensait encore la fraîcheur du dehors.
Les conversations se chevauchaient, se perdaient, revenaient.
On parlait de choses sans importance, précisément parce qu’elles en avaient.
Je les observais.
Ils étaient là. Tous. Vivants. Marqués, mais entiers.
Et pourtant, quelque chose me frappa : la guerre les avait ramenés, mais elle ne les avait pas rendus plus proches d’avant.
Elle les avait laissés dans un entre-deux. Plus vraiment d’ici. Pas tout à fait de là-bas.
La Terre me traversa l’esprit.
Pas comme une nostalgie.
Comme une donnée.
Je laissai la question s’installer sans la formuler immédiatement. Je parlais d’autre chose, puis je fis glisser la conversation, doucement, presque sans m’en rendre compte, vers ce qu’il y avait avant.
Les réactions furent révélatrices.
Bastien évoqua des souvenirs avec assurance — trop d’assurance. Des images nettes, mais racontées comme des anecdotes apprises par cœur.
Des faits, plus que des manques. Il parlait de la Terre comme d’un endroit qu’il connaissait très bien… mais qu’il n’habitait plus vraiment.
Takumi, lui, se souvenait avec précision. Trop peut-être. Les détails étaient là, intacts. Mais ils semblaient rangés, archivés, comme des dossiers qu’on n’ouvre plus sans raison valable.
Aoi oscillait. Parfois enthousiaste, parfois confuse. Elle parlait de la Terre comme d’un lieu familier, mais chaque tentative de projection vers un retour s’arrêtait avant même d’avoir commencé.
Kaoru restait silencieuse. Elle écoutait, souriait parfois, mais je sentais que pour elle, la Terre n’était déjà plus un endroit. Juste un souvenir stable, figé, qui n’appelait rien.
Les natifs, eux, observaient. Lysa posa une remarque simple, presque innocente : revenir quelque part suppose que ce quelque part existe encore pour vous. Personne ne sut vraiment quoi répondre.
Quand je formulai enfin la question — calmement, sans insister — elle ne provoqua ni débat, ni émotion vive.
La Terre n’était pas effacée. Elle n’était pas inaccessible. Mais elle avait cessé d’être un point d’ancrage évident.
Comme une maison que l’on a quittée depuis trop longtemps pour être certain d’y retrouver sa place.
L’annuaire pouvait ouvrir des portes.
Mais il ne créerait jamais l’envie de les franchir.
Pas sans une raison plus forte que la simple possibilité.
La soirée reprit son cours.
On parla de choses immédiates. De lits disponibles. De projets vagues. De demain.
Et moi, sans rien dire de plus, je continuai de tâter le terrain.
Xoxo,
Isekai Gazette

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