Chapitre 76 – Une nouvelle aube
Bastien émergea lentement, encore froissé par la nuit. Il se lava le visage, grogna contre le matin, puis s’installa à table sans poser de questions. Le petit déjeuner était prêt.
Je l’observais sans insistance.
Il mangeait en silence, attentif à ce qu’il faisait, comme toujours. Il avait cette manière bien à lui d’occuper l’espace sans jamais le dominer. Un homme habitué à être là où il fallait, quand il fallait, sans jamais s’imposer.
Je savais que la question finirait par venir.
Je ne l’avais pas préméditée. Elle s’était simplement installée en moi depuis la veille, depuis l’arrestation évitée, depuis cette évidence brutale : il y avait un avant, et il y avait un ici.
Alors je la posai.
Pas frontalement.
Je lui demandai simplement si, hypothétiquement, si un moyen existait — un vrai, pas une promesse vague, pas une chimère — il envisagerait de repartir sur Terre.
Il mâcha lentement, posa sa tasse, regarda un instant la lumière sur la table.
— La Terre… dit-il finalement, sans vraiment me regarder.
Ce n’était ni un soupir ni un regret.
Il expliqua que la Terre ne l’avait jamais quitté. Pas totalement. Elle était là dans certaines expressions, dans des réflexes idiots, dans une manière de jurer ou de plaisanter. Dans des souvenirs très précis, parfois trop précis : une odeur après la pluie, un quai de gare, une chanson entendue trop jeune.
Mais il ajouta autre chose.
Vingt ans, ici, ce n’était pas juste du temps passé. C’était une vie entière.
Il parlait calmement.
Pas avec amertume. Pas avec résignation non plus.
Plutôt avec cette lucidité qu’ont ceux qui ont cessé de croire aux réponses simples.
Repartir, si c’était possible, ce ne serait pas « rentrer ». Ce serait partir encore. Abandonner autre chose. Laisser derrière soi non plus un passé, mais un présent construit, bancal, mais réel.
Il disait, en creux, que la question n’avait plus la même forme après vingt ans. Que ce n’était plus une porte fermée ou ouverte, mais un carrefour qu’on ne traverse pas indemne, dans aucun sens.
Peut-être avais-je posé la question non pas pour lui, mais pour moi ?
Pour savoir si garder la Terre en ligne de mire faisait encore de moi quelqu’un de différent… ou simplement quelqu’un qui n’avait pas encore vécu assez longtemps ici.
Nous terminâmes le petit déjeuner sans revenir dessus.
Le pain avait refroidi. La boisson aussi. La ville, dehors, était maintenant pleinement éveillée.
Bastien se leva, me remercia, presque gêné. Puis il enfila ses bottes. Reprit ce poids familier dans les épaules. L’homme que je connaissais revenait déjà.
Mais quelque chose était resté sur la table.
Pas une réponse.
Une mesure.
Je réalisai alors une chose : le temps ne décide pas à notre place, mais il change profondément ce que signifie choisir.
Xoxo,
Isekai Gazette

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