Chapitre 4 : Contre Attaque

10 minutes de lecture

Samedi 26 juillet - 11h58

Avec un léger sourire, Yuki me tire sur la manche pour que je retire ma veste.

J'entends Takeshi consoler les civils en japonais. Je ne comprends pas tout.

Tanaka observe toujours dehors. Les rayons du soleil de midi illuminent son visage sérieux.

Je dis à Yuki avec un léger sourire, en français :

« Tu sais, tu ne pourras pas faire grand-chose. Mais bon, si ça te fait plaisir. »

Je finis par retirer ma veste déchirée.

J'en profite pour essuyer le sang sur mes mains et mon visage.

En essuyant, je ne peux m'empêcher de repenser à l'homme que j'ai tué.

La première personne que je tue.

Mes mains se remettent à trembler. Mes pensées ressassent ce qui s'est passé. La lame qui rentre dans le cou. Le bruit. Le sang qui gicle. La chaleur qui quitte le corps. Les yeux vitreux après qu'il se soit débattu. L'immobilité.

En m'essuyant, mon t-shirt se relève légèrement. Large ecchymose bleutée au bas du dos. Éraflures avec du sang séché. Même chose à l'épaule droite.

Yuki lâche une exclamation choquée.

Ça me ramène au présent.

Les visages se tournent vers moi. Silence devant les stigmates de mes combats.

Le gaijin s'est battu pour eux. Et ceci en est la preuve.

L'homme en colère tout à l'heure, celui qui a perdu sa femme, finit par se taire. La femme continue de sangloter, comme d'autres. Mais devant eux, ce blond aux yeux bleus, ce gaijin, il doit sûrement déguster de douleur. Pour autant, il ne dit rien. Il cherche à rassurer. Il reste calme. Il a souri tout à l'heure. Mais... c'est sûrement sa façon à lui de tenir le coup. Non par manque de respect.

Devant ces regards et ce silence, je gigote doucement sur ma chaise. Mal à l'aise. Sentant tous ces yeux sur moi. Me demandant si j'ai encore fait une faute, je maintiens mon regard dehors.

C'est alors que je sens la fraîcheur d'une compresse imbibée d'alcool appliquée en bas de mon dos.

Je sursaute à cause de la douleur aiguë. Plus liée à mon ecchymose et à la pression qu'à l'alcool. Et aussi parce que je ne m'attendais pas à avoir autant mal.

Je finis par en perdre l'équilibre et tombe sur mon côté droit.

Nouvelle exclamation de douleur — mon épaule heurte le sol.

Yuki recule également, surprise.

La situation devient plutôt saugrenue. Le gaijin blessé qui sursaute face à une adolescente de treize ans et qui tombe à la renverse.

Je regarde Yuki avec une légère larme à l'œil.

Je dis avec une grimace en japonais, me relevant et touchant doucement le bas de mon dos tout en m'éloignant de Yuki qui a gardé la compresse dans sa main tendue :

« Itai! » — Aïe !

Je m'éloigne d'elle, un peu plus méfiant.

Elle dit d'une petite voix :

« Gomen'nasai. » — Je suis désolée.

Peu de temps après, un rire nerveux. C'est Tanaka. Il dit en japonais :

« Kare ga hibusō no shūgeki-sha no hitori to kakutō shite iru no o mita. Kare wa chi to kizu-darakedatta. Shikamo, chīsana on'nanoko o utagatte ita nante! » — Je l'ai vu combattre au corps à corps contre l'un des assaillants sans arme. Il est couvert de sang et de blessures. Et il se méfie d'une petite fille !

Takeshi ainsi que quelques autres civils commencent à rire à leur tour.

Je comprends qu'ils parlent et rient de moi. Je fais une mine boudeuse en croisant les bras, avec l'ombre d'un sourire pour rassurer Yuki.

Au moment où Takeshi allait me traduire, des bruits de coups de feu continus et d'hélicoptères font sursauter tout le monde. Les rires s'éteignent instantanément. Instinctivement, nous nous baissons tous. Certains se plaquent au sol, mains sur la tête.

Une wyverne avec son cavalier passe au niveau de notre fenêtre à toute vitesse. Mais pas assez vite. Un hélicoptère de combat, un AH-64D Apache, que l'on ne discerne pas car trop haut, les mitraille sans pitié.

En bas, au bout de la rue, véhicules de transport de troupes et de combat blindés.

Ils tirent à la mitrailleuse sur les assaillants qui ne peuvent absolument rien faire.

Diverses troupes au sol se déploient en formation pour repousser les troupes ennemies jusqu'au portail.

Les balles perforent les armures et les boucliers sans peine. Que ce soit humains ou demi-humains. Aucune ne résiste.

Et, comme je le pensais, l'ennemi ne s'attendait absolument pas à une contre-attaque d'une telle violence. La panique les gagne. Certains tentent de charger par désespoir, mais rien n'y fait. Ils se font décimer.

Suite à cette contre-attaque, plusieurs réactions parmi les civils japonais.

La jeune femme qui pleurait se met en position fœtale au sol, mains sur les oreilles.

D'autres pleurent de soulagement.

L'homme en colère qui a perdu sa femme, ainsi que d'autres, s'approchent vivement de la fenêtre pour regarder les soldats japonais repousser sans difficulté les troupes ennemies.

Takeshi est parmi eux. Il jette un œil vers moi avec un demi-sourire qui veut dire : « Enfin, ils sont là. »

Tanaka, faisant fi de la retenue japonaise habituelle, s'exclame :

« Tsuini!!! Yatsura ga ita!!! Ano yarō-domo o koko kara oidase! » — Enfin !!! Les voilà !!! Dégagez-les de là, ces enfoirés !

Je sens Yuki se serrer doucement contre moi face à ce bruit et ce carnage.

C'est vrai qu'elle ne reste pas loin de moi depuis qu'on s'est cachés. Jusqu'à me soigner en remerciement. Je me demande pourquoi elle préfère rester auprès de moi ? Je ne suis qu'un gaijin.

Hésitant, je mets malgré tout ma main gauche sur son crâne pour la rassurer.

Plusieurs civils poussent des exclamations de joie quand l'un des Apache abat une autre wyverne. Ou lorsqu'une personne des troupes ennemies se fait faucher par les balles.

Ça me surprend un peu, venant des Japonais. Mais... après ce qu'ils ont vécu. Voir des soldats armés d'épées, humains ou demi-humains, tuer des civils japonais. Des proches tués devant leurs yeux. Il est normal qu'ils soient soulagés de voir ces envahisseurs repoussés et payer.

Pour ma part, je suis impressionné par l'efficacité de l'armée japonaise.

En tant que gendarme mobile français, je n'ai que les bases du combat. Ma spécialisation reste le maintien de l'ordre. Mais je reconnais les tactiques générales que j'ai apprises avant des déplacements en Guyane ou durant ma formation initiale. La JSDF les repousse compartiment de terrain par compartiment de terrain. Petit à petit. Même si l'ennemi ne peut rien faire car son armement est totalement obsolète, on reconnaît bien là la manière de faire des Japonais. Avec minutie, malgré le carnage, et précision.

Au fil des minutes, les troupes japonaises repoussent inexorablement les troupes ennemies, totalement dépassées. La JSDF, dans l'avenue en contrebas, arrive à notre niveau.

Sous l'euphorie du moment, un salaryman d'une trentaine d'années s'exclame :

« Mō matenai. Yaban hito-tachi o gekitai suru no o tetsudau tsumori da. » — Je n'en peux plus d'attendre. Je vais aller les aider pour repousser ces barbares.

Deux autres hommes d'une quarantaine d'années, parmi les civils restés silencieux, l'acclament et manifestent leur envie de le suivre.

Ma main se crispe légèrement sur la tête de Yuki. Elle lève les yeux vers moi. Je ne comprends pas tout ce qu'ils disent. Mais je ressens l'intention. Je les vois s'exciter.

Mais qu'est-ce qu'ils font ? Pourquoi ils veulent y aller ? Ils vont ne servir à rien ! Ils vont plus les gêner qu'autre chose.

Je regarde vers Tanaka, mais ce dernier a l'air favorable à cette idée. Il se sent inutile ici. L'attente n'a fait que renforcer cette impression.

Je regarde du côté de Takeshi qui, de son côté, a l'air de m'observer. Comme s'il jaugeait ma réaction. Attendant de voir ce que je vais faire. Si je vais agir ou non.

Tu es sérieux, le vieux ? Je suis un gaijin. J'ai accompli mon devoir en vous mettant en sécurité. J'ai même tué pour la première fois. J'ai déjà fait bien assez, non ? Et puis... c'est à Tanaka ou à vous de prendre les rênes. C'est vous les autorités de ce pays. Pas moi. Moi, je suis français.

Je regarde de nouveau vers les hommes qui continuent à s'exciter, s'encourager, motivant au fur et à mesure les autres.

Putain... s'ils sortent, ils vont se mettre non seulement en danger. Mais aussi mettre en danger les soldats japonais en bas. Car, en plus de gérer l'offensive, ils vont devoir gérer ces gens qui ne savent pas se battre ou ne connaissent rien au combat. Même moi, avec mes bases, je ne servirai pas à grand-chose. Chacun doit rester à sa place !

Je regarde une dernière fois vers Takeshi avant de soupirer.

Comme lorsque j'ai vu le soldat armé foncer vers Yuki, je prends ma décision.

Je me lève, m'écarte de Yuki, me dirige tranquillement vers la porte ouverte. Je prends le bouclier en métal récupéré sur le soldat tué par Tanaka avant de me placer devant la sortie.

Mon épaule droite me tire.

Le bouclier en métal est un peu plus lourd que les boucliers en plastique du maintien de l'ordre. Mais son poids reste dérisoire. Car depuis quelques années maintenant, j'occupe la fonction de lanceur de grenades dans mon peloton. Sans compter l'équipement complet — protections, gilet pare-balles, casque, masque à gaz, arme de service — je dois en plus porter le Cougar, le lanceur de grenades de la gendarmerie mobile, ainsi que la chasuble avec une vingtaine de grenades. Le tout fait un poids conséquent.

Yuki me regarde avec de grands yeux. Inquiète. Se rappelant ma réaction lorsqu'elle m'avait à peine touché le bas du dos.

J'ai l'impression de discerner l'ombre d'un sourire sur le visage de Takeshi, sans en être vraiment sûr.

Je pose le bouclier au sol, face à l'intérieur de la pièce. Mon corps à l'extérieur. Je fais face aux civils japonais qui me regardent avec surprise. Vite remplacée par frustration et colère. Voir un gaijin se mêler de leurs affaires. Pour autant, ils n'ont pas oublié que je les ai aidés. Ils m'ont vu plaquer le soldat qui poursuivait Takeshi. Et ils ont vu mes blessures. Et pourtant, je m'interpose. Des éclaboussures de sang de l'homme que j'ai tué sur le cou, le menton et sur les mains — celles que je n'avais pas réussi à nettoyer.

Je dis simplement, avec mon japonais approximatif :

« Īe, omachi kudasai. » — Non. Attendez.

L'homme qui a perdu sa femme se met à crier en japonais, mais on sent dans sa voix un manque de conviction face à moi :

« Tōshite kure, gaijin! Jama suru kenri wa nai. Heishi-tachi o tasuke ni ikō. Shinda-sha-tachi no kyū o utō. Tsuma no kyū o utō. » — Laisse-nous passer, gaijin ! Tu n'as pas à te mettre en travers de notre chemin. Laisse-nous aller aider nos soldats. Laisse-nous aller venger nos morts. Laisse-moi aller venger ma femme.

Le salaryman trentenaire, plus virulent, dit en faisant un pas vers moi :

« Ugoku! » — Bouge !

Bouclier toujours posé sur le sol. Moi appuyé dessus en position d'attente. Dans une attitude non agressive.

Je réponds en français avec une certaine maladresse. Mais direct, allant droit au but. Le tout traduit par Takeshi fidèlement, avec les bruits des combats au-dehors :

« Vos soldats ne sont pas là pour faire du baby-sitting. Laissez-les gérer l'offensive. Si vous sortez, vous les mettrez en danger. Et, vous aussi par la même occasion.»

L'homme qui a perdu sa femme se met à hésiter de plus en plus. Mes paroles le calment légèrement, même si elles sont plutôt dures et... maladroites.

En revanche, le salaryman est loin de se calmer. Il est même piqué au vif par mes paroles. L'un des autres quarantenaires aussi.

Le premier dit :

« Gaijin, anata wa nani mono da to omotteru no? » — Pour qui tu te prends, gaijin ?

Le quarantenaire — cheveux un peu grisonnants sur les côtés avec une calvitie naissante — ajoute :

« Sūnenmae, watashi wa guntai ni imashita. Nakama-tachi to tatakawasete kudasai. » — J'ai été dans l'armée il y a quelques années. Laisse-moi aller me battre avec mes camarades.

Ils continuent de m'invectiver. Mais je ne bouge pas. Takeshi me traduit. Je sens plus que je ne le vois qu'il continue de m'observer.

Avant que je ne réponde, c'est Tanaka qui finit par se mettre entre moi et les civils énervés. Il s’exprime avec autorité. Néanmoins, on sent une légère amertume dans sa voix :

« Gaijin… Jurian-san… no iu tōri desu. Tatoe kare no iikata ga kanari… chokusetsuteki datta to shite mo. Minasan, sukoshi sagatte matte kudasai. » — Le gaijin... Julien-san... a raison. Même si la manière de dire est plutôt... directe. Messieurs, je vous prie de reculer et d'attendre.

Il bute un peu sur mon prénom, mais je comprends l'effort fait de sa part. Une manière de montrer qu'il m'estime.

Au moment où l'un des hommes allait répliquer, une voix dans un haut-parleur se fait entendre à l'extérieur :

« Minasama, shujutsu-chū wa okunai ni todomatte kudasai. Madogiwa ni shūgō basho o oshirase itadakereba oyobi itashimasu. Kinkyū no iryō shochi ga hitsuyōna baai wa, shiroi nuno o te ni motte oshirase kudasai. Arigatōgozaimasu. » — S'il vous plaît, mesdames et messieurs, veuillez rester à l'abri durant la durée de l'opération. Merci de vous signaler aux fenêtres. On viendra vous chercher. S'il y a besoin de soins urgents, signalez-le par un tissu blanc dans votre main. Je vous remercie.

Takeshi tape dans ses mains pour attirer l'attention de tout le monde. D’une voix posée et autoritaire :

« Gaikōkan de aru watashi no me no mae de, keikan to gun no meirei ni sakarau yūki ga arimasu ka? » — Oseriez-vous aller à l'encontre des ordres d'un policier et de notre armée devant moi, un diplomate ?

Malgré le ton posé, ces paroles laissent place à un silence pesant. Certains baissent les yeux. Calmant les ardeurs guerrières des contestataires.

Je sens une légère chair de poule se former sur ma peau suite à ces paroles.

Voilà pourquoi je n'aime pas les supérieurs. On ne sait jamais quand ils peuvent nous la mettre. Même si là, je l'avoue, il intervient au bon moment. Je me demande quand même pourquoi il n'a pas réagi avant. Pourquoi m'observer. Haaa... ça m'énerve. J'ai joué son jeu. Je le sais, mais je ne pouvais pas les laisser sortir et se mettre en danger inutilement.

Annotations

Vous aimez lire Zozio ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0