Chapitre 5 : Réflexion
Samedi 26 juillet – 12h27
Je lâche une lente inspiration de soulagement suite aux paroles de Takeshi. Rassuré, je pose le bouclier contre le mur.
Heureusement que le diplomate est intervenu. Mon épaule et mon dos me lancent. S'ils avaient forcé, je n'aurais pas tenu.
J'étire mon dos en grimaçant.
Je souris et dis avec ironie dans un murmure :
« On dirait un vieux. »
Maintenant que les civils se sont calmés, je prends congé et me fais discret. Je ne retourne pas à ma place près de la fenêtre. Et puis, j'ai envie d'être tranquille. J'en ai marre d'être le gaijin au centre de l'attention.
Je trouve un fauteuil de bureau dans lequel je m'installe, dos légèrement plié à cause de la douleur, non loin de la femme qui pleurait la perte de sa mère. Elle n'est plus en position fœtale. Assise contre l'un des bureaux. Les larmes continuent de couler en silence.
Je ne la dérange pas.
Yuki s'approche timidement de moi, comme à son habitude.
Je la regarde avec curiosité, mais ne dis rien. Je la laisse faire. Si ça lui permet de se sentir en sécurité, soit. Et puis, elle ne me gêne pas. Elle s'installe sur le bureau avec son uniforme scolaire froissé et ses genoux écorchés suite à sa chute.
Je vois également Takeshi et Tanaka qui continuent d‘observer à l’extérieur l'avancée des troupes japonaises.
À mon tour, je regarde distraitement par la fenêtre sans vraiment voir ce qu'il y a dehors, pensif :
Un portail qui apparaît ? En plein Tokyo ? Des hommes et des... créatures sorties du Seigneur des Anneaux qui nous attaquent. Pourquoi ? Est-ce nous qui étions visés ? Est-ce qu'ils ont choisi où le portail apparaîtrait ? Pourquoi avoir choisi notre monde, largement supérieur technologiquement ?
Je me rappelle mes observations depuis la fenêtre.
Ils avaient l'air surpris des infrastructures qui les entouraient. Au vu de leur nombre, ils étaient clairement préparés à cette attaque. Mais... pourquoi attaquer un ennemi plus puissant sans envoyer de reconnaissance ? Face à un ennemi puissant, on va plutôt chercher à discuter. Non ? Sauf si... ils n'ont pas choisi l'endroit où le portail allait apparaître, peut-être ?
Je m'appuie contre le dossier du fauteuil en croisant les bras. Pensif. Mon regard dans la direction supposée du portail.
Et puis... des semi-humains ? Quel genre de peuple y a-t-il derrière ? Je veux voir. Mais... suis-je en mesure d'y aller ? Ça doit être dangereux. Mais... un nouveau monde !
La raison première pour laquelle je suis rentré en gendarmerie mobile, c'est pour les déplacements et l'aventure. Mais là... c'est d'un autre acabit. Pourtant... qu'est-ce qu'il y a de l'autre côté ?
J'entends une personne s'approcher. C'est Takeshi. Il me regarde un instant avant de regarder Yuki.
Sa présence me sort de mes pensées.
Takeshi me dit en français :
« Tu es bien pensif, Julien. »
Je hausse un sourcil avant de lui répondre avec un demi-sourire :
« Et vous donc... Takeshi. Fini votre phase d'observation ? »
Un léger sourire déforme son visage ridé, mais il élude la question :
« On dirait que Yuki ne te quitte plus. »
Yuki regarde Takeshi en entendant son prénom. Vu qu'il parle en français, elle comprend seulement qu'il parle d'elle. Elle me regarde avant de baisser les yeux.
Je regarde Yuki un instant avant de reporter mon attention sur Takeshi. Je dis avec une certaine ironie :
« Vous non plus, vous ne me quittez plus. »
Avant d'ajouter en baissant les yeux :
« Je ne comprends pas vraiment pourquoi elle reste avec moi et non avec Tanaka. C'est lui, le premier, qui s'est mis entre son agresseur et elle. Et... en plus... »
J’observe mes mains tachées du sang séché du soldat que j'ai tué. J’essaie de gratter pour retirer l’une des marques, sans succès. Je rajoute avec amertume :
« J'ai tué un être humain devant ses yeux. »
Takeshi garde le silence pendant une minute complète, regard perdu vers la fenêtre. Puis il se tourne vers Yuki et lui pose la question d'une voix posée, presque professorale. Il me traduit au fur et à mesure :
« Jeune fille… je n'étais pas là quand c'est arrivé. Mais… que se serait-il passé s'il n'était pas intervenu ? »
Yuki lève timidement les yeux vers lui, les baisse aussitôt. Ses lèvres tremblent un peu. Elle prend une inspiration saccadée, comme si chaque mot pesait une tonne, puis répond d'une voix basse, entrecoupée :
«Le policier Tanaka… a… a raté le soldat qui courait vers nous…»
Elle serre ses mains l'une contre l'autre, jointures blanchies.
« Si… Julien-san n'était… pas intervenu… le soldat nous aurait… sûrement… tués… »
Un silence. Sa voix se brise presque sur le dernier mot. Elle déglutit, puis ajoute dans un souffle :
« Et… s'il… n'avait pas tué cet homme… cet homme nous aurait… sûrement… tués tous les trois…»
Elle baisse la tête, épaules secouées d'un frisson. Pas de larmes théâtrales. Juste la vérité brute, dite avec l'effort d'une gosse qui réalise seulement maintenant à quel point elle est passée près de la mort.
Après avoir traduit les paroles de Yuki, Takeshi hoche lentement la tête, sans rien ajouter.
Je reste là, muet, le poids de ses mots pesant soudain plus lourd que toutes mes blessures.
Puis Takeshi continue en français à mon intention :
« Tu m'as également sauvé la vie sans savoir qui j'étais et soigné. »
Il regarde sa blessure au bras gauche, bandée avec un bout de ma veste. Avant d'englober du bras tous les civils présents :
« Tu les as tous sauvés aussi. Et tu as agi bien que tu ne sois pas dans ton pays. Que tu sois étranger. Même si... tu es gendarme, beaucoup auraient fui. »
Un silence, avant d'ajouter :
« Et... lorsque certains d'entre eux ont voulu sortir, malgré ta blessure et... que je sois là... faisant des possibles conséquences diplomatiques, tu as agi. Tes observations et tes actions sont bonnes. Et là encore... tu observes. »
Face à ces paroles, je détourne le regard en grommelant sans grande conviction :
« Je n'ai fait que mon devoir. »
Je reporte les yeux vers la direction du portail, serrant les poings.
A cause de la douleur causée par mes blessures, je me lève précautionneusement en croisant les bras pour regarder dehors.
La rue est maintenant sécurisée par la JSDF. Plusieurs civils signalent leur présence : certains avec des tissus blancs pour les blessés, d'autres sans.
Tanaka a passé la tête par la fenêtre, bras levé, sans tissu blanc. Il attend les instructions.
Le regard toujours dirigé vers le portail, je demande :
« Takeshi, vous qui êtes diplomate... quelles vont être les suites de tout ça ? Une fois que... tous les assaillants seront repoussés ? Un portail par lequel est sorti des hommes venus d'un autre temps. Pas du passé. On aurait pu le croire avec leurs équipements. Mais... des créatures volantes ? Des... créatures à forme humaine ressemblant à des orcs ou des gobelins. C'est un autre monde. »
J’observe Takeshi en m'appuyant contre la fenêtre.
« Qui dit nouveau monde... peut vouloir dire nouvelle terre. Nouvelles ressources. Point de vue militaire, actuellement deux possibilités. Sécuriser le portail depuis ce côté ou... de l'autre côté. »
Takeshi l'observe un instant avant de répondre :
« Ton analyse est plutôt... juste, Julien. Je ne saurais dire actuellement. Il y a quelques heures, ce genre de chose était inconcevable. Mais... il est clair que quelque chose sera fait. »
Comme toute la conversation se fait en français, Yuki nous regarde timidement tour à tour sans saisir la signification des mots. Mais elle comprend que la conversation est sérieuse. Elle s'est assise dans le siège dans lequel j'étais. Mains croisées sur ses cuisses.
Avant que je puisse répondre, du bruit se fait entendre dans les couloirs. Les sons se rapprochent rapidement.
La logique voudrait que ce soit les soldats japonais qui viennent nous chercher.
Plusieurs visages se tournent vers la porte du bureau. Certains avec soulagement. D'autres avec espoir. Ou crainte que ce soit autre chose.
Et si un soldat ennemi s'était réfugié dans le bâtiment ?
Avec une légère hésitation, surtout due à mon état, je m'approche à pas de loup — autant que mon dos douloureux me le permet — de la porte. Je prends le bouclier rectangulaire et métallique avec mon bras droit, lâchant un léger glapissement de douleur.
Je prends la lance avec ma main gauche.
Pour éviter de porter le bouclier, je pose ce dernier au sol et m'accroupis derrière face à la porte. Je pose l‘arme maladroitement sur le bout de métal rectangulaire, la pointe vers la porte. Je tremble de douleur. La lance glisse le long du bouclier avant de tomber au sol dans un bruit métallique.
Au moment où je tente de me remettre en position, Tanaka met une main sur mon épaule gauche :
« Regarde ! »
Je lève les yeux et, en effet, deux soldats japonais, armés de fusils d'assaut Howa Type 89, se présentent à la porte.
Étant une personne étrangère et ayant les mêmes traits physiques que les envahisseurs, la première réaction des deux soldats est de lever leurs armes vers moi. Les doigts le long du pontet.
L'un d'eux me crie quelque chose. Je comprends "Inu".
Concentrés sur moi, ils n'ont pas vu Yuki, Tanaka, Takeshi et les autres civils derrière moi. L'occidental blond armé d'un bouclier et d'une lance comme les envahisseurs.
Je les lâche immédiatement avant de mettre ma main gauche derrière la tête. Mon épaule droite, engourdie par l'effort, ne me permet pas de faire de même avec mon autre main.
Je dis avec un mélange de japonais et d'anglais :
« Ami. Français. French police. »
Takeshi :
Peu avant que j'intervienne, Tanaka s'exclame :
« Non messieurs, il est avec nous. Il nous a aidés. »
Yuki, la jeune fille de treize ans, lance un cri strident avant de se jeter sur Julien en mettant ses bras autour de sa taille en pleurant. Elle dit en hoquetant :
« Non... il nous a sauvé la vie. Il nous a aidés.»
Je finis par dire avec autorité, perdant malgré moi mon calme habituel :
« Arrêtez, messieurs. »
Les autres civils ont plus ou moins la même réaction. Que ce soit l'homme qui a perdu sa femme, la femme qui a perdu sa mère et même le salaryman trentenaire qui voulait aller aider les soldats, tous, prennent sa défense.
Pour finir, ce qui permet de totalement désamorcer la tension, j'entends Julien glapir de douleur lorsque Yuki serre sa taille entre ses bras. La douleur le fait basculer sur le côté.
« Aïe ! Yuki-san ! »
À ma surprise, il ne la repousse pas. Au contraire, il met une main rassurante sur la tête de Yuki pour la calmer.
Il lui susurre en japonais maladroit :
« Tout va bien, Yuki.»
Avant d'ajouter en français avec une certaine ironie :
« Je vais me faire briser en deux par une adolescente. »
Il se tourne vers moi en tendant la main :
« Takeshi... aidez-moi. Elle ne veut plus me lâcher. »
Lexique :
Inu : Mot japonais signifiant "chien".
French police : police française

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