Chapitre 6 : Décision

19 minutes de lecture

Samedi 26 juillet – 13h33

Devant cette situation grotesque et, suite à la contre-attaque menée, ils finissent par baisser leurs fusils d'assaut.

Je dis d'une voix tranquille et douce en français, en caressant les cheveux de Yuki pour la calmer et la faire desserrer son étreinte sans la brusquer malgré la douleur :

« Yuki... je te remercie, mais... s'il te plaît, desserre ton étreinte. Tout va bien ! »

Tanaka tente d'intervenir pour décoller Yuki de ma taille.

Je le regarde et lui fais non d'un mouvement de tête, ne voulant pas la brusquer inutilement.

Au bout de quelques minutes, Yuki finit par desserrer son étreinte sans pour autant me lâcher complètement. La douleur devient plus tolérable.

Pendant ce temps, l'un des soldats regarde une feuille avec apparemment des noms dessus.

Il dit en japonais à Takeshi en s'inclinant légèrement :

« Oyurushi kudasai. Anata wa Takeshi Moriyama-sama da to osshatte imasu ga, hontō desu ka? » — Excusez-nous pour notre manière d'agir. Vous dites que vous êtes Takeshi Moriyama-sama. C'est ça ?

Takeshi s'approche avec une prestance renouvelée en entendant son nom. Prestance liée à sa fonction, retrouvée en cette circonstance. Il passe de l'homme blessé au diplomate :

« Hai, watashi desu. Kono otoko o osoreru hitsuyō wa arimasen. Kare wa Furansu no kenpei desu. Soshite… koko ni iru zen'in ga kare ni inochi o sukuwareta no desu. Anata mo kare ni keii o harau beki desu. » — Oui, c'est bien moi. Vous n'avez rien à craindre de cet homme. C'est un gendarme français. Et... tous ceux qui sont ici lui doivent la vie. Vous lui devez le respect.

Les soldats me regardent, surpris de me voir dans cet état et grimacer de douleur à cause d'une adolescente.

Mais ça corroborerait ce qu'ils ont vu. Ce gaijin avec le bouclier et la lance, prêt à défendre malgré ses blessures. Et... tous les autres civils qui l'ont défendu directement. Même l'officier de police. Cette adolescente accrochée à lui qu'il tente gentiment de calmer. Et Takeshi Moriyama, un haut diplomate qui prend son parti.

Je comprends que l'on parle de moi. Mais je ne lève pas les yeux. Intimidé par tant d'attention.

Les deux soldats s'inclinent devant moi et le plus gradé parle pour les deux :

« Gokai o oyurushi kudasai. » — Veuillez nous excuser pour la méprise.

Je lève le regard vers eux, visiblement gêné. Avant de dire à voix basse en me levant, faisant la grimace à cause de mon dos, me détournant et me reculant vers Tanaka, Yuki qui reste à côté de moi :

« Iya… Tanaka… tasukete kureta. » — Non... Tanaka... Aidé.

Tanaka me regarde avec une certaine gratitude. Surpris de me voir m'effacer après ce que j'ai fait. Il dit simplement :

« Jurian-san, watashi mo sukuwaremashita. Watashitachi… futari tomo tada gimu o hatashita dake, to dake itte okimashou. » — Tu m'as sauvé aussi, Julien-san. Disons qu'on... qu'on a simplement fait tous les deux notre devoir.

Suite à ça, les soldats commencent à organiser l'évacuation des civils.

J'entends les deux soldats parler aux autres. Yuki me tient le bas du t-shirt et ne s'éloigne pas. Les larmes asséchées maintenant.

Tanaka aide les deux soldats à organiser le tout.

Je reste en retrait et suis le mouvement. Takeshi non loin de moi.

Je me tourne vers Takeshi et lui demande en français :

« Takeshi, tu peux traduire pour Yuki, s'il te plaît ? »

Je vois un regard courroucé de la part d'un des deux soldats. Même s'il ne comprend pas ma langue, il comprend que je suis familier avec le vieux diplomate japonais.

Takeshi jette un œil au soldat japonais et lui fait comprendre clairement que ce gaijin est autorisé.

Je vois l'échange silencieux, me faisant hésiter à continuer.

Takeshi dit en français :

« Allons, Julien-san, tu m'as sauvé la vie, je te rappelle. Tu sais bien que nous... Japonais, sommes très protocolaires. Ne change pas ta façon d'être avec moi. Et oui... je traduirai évidemment pour toi comme je le fais depuis le début. Et puis... »

Il s'arrête là. Décidant qu'il en avait assez dit.

Pendant que l'on sort du bâtiment, je demande à Yuki :

« Yuki, as-tu perdu quelqu'un durant... durant cette attaque ? »

Takeshi lui traduit.

Elle lève le regard. Des larmes se remettent à couler. Et doucement, elle secoue la tête de gauche à droite en signe de négation.

Elle dit d'une petite voix, hésitante. Baissant les yeux et la tête. Ses cheveux noirs formant un rideau autour de son visage.

« Tomodachi to issho datta n desu. Karera wa… karera wa… » — J'étais avec des amies. Elles... elles ont été...

Elle ne parvient pas à finir sa phrase, mais... elle est claire.

Yuki me tient toujours par la manche. Via la traduction de Takeshi qui me regarde avec une certaine curiosité, je lui demande. Tanaka, non loin, est également attentif. Pas par intrusion, mais par une sincère curiosité. Voir ce que va faire ce confrère français si étrange dans ses manières.

« Yuki, je dois... voir une ou deux choses. Ça risque d'être... compliqué pour toi si tu restes. Peux-tu rester avec les soldats ? Une fois sortis du bâtiment, on sera sûrement séparés. »

Yuki lève brusquement la tête avec un regard apeuré. Elle serre le bas de mon t-shirt davantage, manquant de me pincer le bas du dos.

« Īe, watashi wa anata to issho ni imasu... Watashi o oite ikanaide. » — Non, je reste avec toi... ne me laisse pas.

Je n'attends pas la traduction de Takeshi, comprenant ce qu'elle a dit grâce aux quelques mots que je connais et son comportement.

Même si je suis gendarme, le corps de gendarmerie mobile dans lequel je suis n'a pas un contact aussi prononcé avec le public. Mon expérience pour gérer une personne qui a vécu des horreurs n'est pas énorme. Et je suis loin d'être doué pour ce genre de situation. Enfin, je le crois.

En gardant mon calme, avec une légère voix tremblante due au manque d'assurance, je lui dis mi-japonais maladroit, mi-français :

« Yuki... watashi wa gaijin. Tu devrais rester avec les autorités japonaises. Ils sauront mieux te prendre en charge. »

Elle finit par s'arrêter, lâchant mon t-shirt. Baissant de nouveau la tête. Sa main tremblotante s'abaisse doucement le long de son corps.

Je fais quelques pas avant de m'arrêter. Le groupe de civils devant nous continue de descendre les derniers escaliers avec l'un des deux soldats. Le second soldat, qui refermait la marche, s'est arrêté derrière Yuki. Comme Takeshi et Tanaka, il a assisté à l'échange. Il va pour demander à Yuki d'avancer, mais il est vite arrêté par un regard et un signe de Takeshi qui s'est arrêté également afin de continuer de traduire. Mais surtout, pour voir où cela va mener. Comment ce gaijin va gérer ça et... ce gaijin... il a dit qu'il voulait voir une ou deux choses. Qu'entend-il par là ?

Tanaka s'est également arrêté.

Inquiet d'avoir dit un truc qu'il ne fallait pas, je fais un pas, peu assuré, vers Yuki avec une main hésitante levée vers son épaule.

« Yuki... »

Avant que ma main atteigne son épaule, elle serre les poings. Avec une détermination nouvelle dans le regard qui me surprend, elle dit :

« Naze watashi o oidasō to suru no desu ka? Jurian-san, watashi wa anata to issho ni imasu. » — Pourquoi tu veux te débarrasser de moi ? Julien-san, je reste avec toi.

À mon tour, je baisse ma main qui s'est arrêtée à quelques centimètres de son épaule. Lorsque Takeshi traduit, j'ai l'impression d'entendre dans sa voix un subtil rire. Quand je me tourne vers lui pour lui demander de l'aide, son visage est impassible.

Il ajoute en français :

« Débrouille-toi. C'est toi qui as initié cet échange. C'est donc entre toi et elle. »

Je pousse un râle découragé et dis sans réel reproche :

« Takeshi, tu n'es vraiment pas sympa ! Voilà pourquoi je n'aime pas les politiciens ou la hiérarchie. »

Je me tourne vers Tanaka :

« Tanaka-san... Tasukete!! » — Tanaka, aide-moi !!

Tanaka, qui ne peut s'empêcher d'avoir un regard rieur, dit en japonais :

« Gaikōkan no ikō ni sakarau koto wa dekimasen. Watashi wa tada no kinjo no keisatsukan ni sugimasen. Yūki o dashite, seiyō no dōhō no minasan. » — Je ne peux pas aller à l'encontre des intentions d'un diplomate. Je ne suis qu'un simple policier de quartier. Courage, collègue occidental.

Je réplique à Tanaka, les bras ballants le long de mon corps, totalement découragé :

« Je vois... comme chez nous, on ne peut pas compter sur la police, hein. »

Avant de reporter mon attention sur Yuki qui me regarde toujours avec un air déterminé.

Je me redresse avec une légère grimace à cause de mon dos, me frottant les yeux avec mon pouce et mon index comme pour chasser la fatigue.

Je finis par regarder Yuki :

« D'accord, tu as gagné... si tu n'avais pas un regard aussi déterminé, j'aurais refusé. »

Je mets ma main gauche dans ma poche avant de dire en levant les yeux, pensif :

« Et puis... j'avoue que je préfère te savoir près de moi. Après tout ça, je m'engage à te raccompagner chez toi. Mais si jamais tu ne le sens pas, n'hésite pas à retourner vers les soldats japonais. Marché conclu ? »

Je tends ma main droite vers elle malgré mon épaule qui me tire légèrement.

Avec un sourire timide, elle tend également sa main, hésitante. Mais elle me serre la main avec une poigne qui montre sa détermination avant de la relâcher et de revenir à côté de moi. Une certaine lueur dans le regard.

Je me retourne pour continuer de descendre.

Je dis à voix haute, mes paroles traduites par Takeshi :

« Chez vous aussi, les adolescentes sont effrayantes. »

J'entends Tanaka retenir un rire, gardant l'attitude naturellement réservée des Japonais.

Un demi-sourire apparaît sur le visage de Takeshi. Attentif à la suite. Car... il sait que ce gaijin n'a pas fini de le surprendre.

Même le jeune soldat de la JSDF qui était resté avec nous ne peut s'empêcher de se détendre.

Nous sortons enfin du bâtiment. Le premier soldat a attendu dehors avec les autres civils. Le gradé — c'est d'ailleurs celui qui m'avait lancé un regard courroucé — va pour faire une remontrance au jeune soldat, mais se ravise en voyant le vieux diplomate. À la place, il dit :

« Mesdames et messieurs ! Dépêchez-vous, s'il vous plaît. Par ici. »

Je ralentis, hésitant. Ne sachant pas comment faire. Ou plutôt... n'osant pas.

Takeshi me jette un œil. Le remarquant, il me dit en français :

« Tu as dit à Yuki que tu voulais voir une ou deux choses, non ? Tu les as déjà vues ? »

J'observe Takeshi, gardant le silence quelques secondes avant de lâcher avec un demi-sourire :

« En effet... mais... seul, je ne vais pas pouvoir, n'est-ce pas ? En tant que gaijin, je ne pourrai pas bouger librement... sauf si... j'ai mon observateur permanent qui me file un coup de main. Tanaka... en tant que policier en tenue serait un plus. Penses-tu... pouvoir faire quelque chose ? »

Takeshi, étant plus petit que moi, lève les yeux vers moi. Essayant d'analyser jusqu'où je veux aller. Pesant le pour et le contre. Avant de lâcher :

« Tu es bien téméraire, Julien-san. »

Je jette un œil à Yuki avant de dire :

« Une adolescente a su faire preuve de détermination et de courage. Ne serais-je pas un mauvais adulte et un mauvais exemple si je ne faisais pas preuve d'autant de ténacité qu'elle ? »

Takeshi dit d'une voix décidée, regard sérieux :

« Très bien. Je suis curieux de voir jusqu'où tu vas aller. Mais... attention... je ne t'autorise pas pour autant à faire ce que tu veux. Je ne te laisserai pas outrepasser plus que nécessaire tes autorisations. Si je dois intervenir pour stopper quelque chose car tu vas trop loin, je le ferai sans hésiter et je mettrai fin à ce que tu voudras entreprendre. »

Son visage se radoucit subtilement en ajoutant :

« Rappelle-toi où tu te trouves. Si je te suis dans ton entreprise et te l'autorise, c'est parce que tu connais ta place. N'oublie pas que nous sommes au Japon. Et non en France. »

J'acquiesce avec compréhension et dis avec un demi-sourire :

« Je te revaudrai ça. Et... merci. Pour autant, je te rassure, tu n'auras pas à intervenir. »

Je me tourne vers Tanaka. Ce dernier n'a pas saisi l'échange car nous parlions en français. Mais il comprend que quelque chose se trame. Je lui dis avec un sourire complice en japonais :

« Tanaka-san, watashi desu ka? » — Tanaka-san, suis ?

Ce dernier répond en japonais :

« Watashi wa Takeshi Moriyama-sama no mendō o minakereba narimasen. Dakara, Takeshi Moriyama-sama ga go issho sa rerunara, watashi mo go issho suru shika arimasen. Watashi no gimu o hatasa nakereba narimasen. Soshite sono go, Yuki o kazoku no gen e tsurete modosu o tetsudai o shinakereba narimasen. Gaikoku hito ga wakai on'nanoko to Tōkyō de maigo ni nattara, watashi wa nemure naku natte shimaimasu. » — Je dois veiller sur Takeshi Moriyama-sama. Je n'ai donc pas le choix de vous suivre s'il vient avec toi. Je dois faire mon devoir. Et après, je dois t'aider à ramener Yuki à sa famille. Je dormirais mal si je laissais un gaijin se perdre dans Tokyo avec une jeune fille.

Takeshi sourit légèrement en traduisant, comprenant qu'il est utilisé comme prétexte par le policier.

Je comprends également le sous-entendu. Yuki pouffe de rire. J'éclate de rire également, ne m'attendant pas à ce genre d'humour de Tanaka. Attirant les regards.

Voyant ça, j'essaie de retenir mon rire, un peu gêné :

« Sumimasen. » — Excusez-moi.

Avant d'ajouter, à l'intention du soldat gradé, en japonais approximatif en joignant mes mains :

« Onegaishimasu. Hanareru? » — S'il vous plaît. Partir ?

Le soldat se renfrogne légèrement. Il va pour refuser.

Takeshi intervient, mettant fin aux échanges inutiles :

« Kyoka shimasu. Kare ga keisotsu na kōdō o toranai yō, watashi mo issho ni imasu. Keisatsukan to shōjo mo issho ni imasu. » — Je l'autorise. Je resterai avec lui pour veiller à ce qu'il ne fasse pas n'importe quoi. Le policier ainsi que la jeune fille restent avec nous.

Le gradé va pour répliquer, mais un regard appuyé de Takeshi le ravise.

Le soldat hoche la tête et ordonne au jeune soldat derrière nous :

« Kirito-san, karera to issho ni ite kudasai. » — Kirito-san, reste avec eux.

Ce dernier claque un garde-à-vous :

« Dōzo o yakuni tachimasu, gunsō. » — À vos ordres, sergent.

Ce dernier, ayant entendu et observé nos échanges, a l'air plutôt ravi de rester avec nous.

Avant que notre groupe se sépare, l'homme qui a perdu sa femme s'approche de moi et, devant mon regard stupéfait, il s'incline en disant simplement :

« Arigatō. » — Merci.

Avant que je réponde, rougissant, tous les autres font de même. Que ce soit la femme qui a perdu sa mère, toujours en larmes, le salaryman trentenaire qui voulait aller se battre avec les deux autres quarantenaires.

Je vais pour lever les mains, paniqué. Voulant dire comme à mon habitude : Non, redressez-vous. Vous n'avez pas à me remercier.

Mais je n'en fais rien. À la place, serrant les poings pour me donner du courage le long de mes jambes, je m'incline également légèrement, malgré mon dos qui proteste. Gardant le silence.

L'homme qui a perdu sa femme hoche doucement la tête, satisfait, avant de suivre le gradé. Les autres font de même.

Je me redresse, les regardant s'éloigner dans la rue.

Je vois la femme qui a perdu sa mère sortir des rangs et aller vers un petit corps inerte sur le trottoir. Sang autour. Un trou rougeâtre au niveau de son cœur. Elle s'agenouille, pleurant en silence. Tout le monde devine que c'est sa mère.

Autour de nous, de nombreux corps de civils. Surpris par cette attaque soudaine, tentant de fuir. Yeux révulsés.

Des corps des soldats envahisseurs également. Tenue et équipement d'un autre temps. Une ou deux wyvernes à terre, rendant la scène et ce que l'on a vu réel. Créatures volantes venues d'un autre monde.

Je regarde un instant cette scène avant de me détourner, ne voulant pas faire preuve d'irrespect.

Je dis à l'intention de Yuki en français, traduit par Takeshi :

« Yuki, ça va être le moment compliqué. Détourne les yeux au besoin ou rejoins le grou... »

Je m'arrête au milieu de ma phrase. Le regard déterminé de Yuki toujours présent.

Je dis dans un murmure en japonais :

« Daijōbu. » — Très bien.

Je me dirige vers l'entrée de la ruelle dans laquelle nous nous sommes réfugiés.

À l'entrée, ce que je cherche est présent.

La créature semi-humaine gît dans une flaque de sang sombre. Peau grisâtre maintenant terne, tête porcine difforme — groin écrasé, petits yeux noirs vitreux, défenses jaunies — cicatrices boursoufflées zébrant son torse musculeux. Trois impacts de balles percent sa poitrine.

Celle qui m'avait attaqué par surprise alors que je portais Yuki. J'avais à peine réussi à parer son attaque avec l'épée — ce qui m'a valu ma blessure à l'épaule droite. Heureusement que Tanaka était là pour lui tirer dessus.

Légèrement plus loin dans la ruelle, le soldat au bouclier et à la lance. Celui qui poursuivait Takeshi avant que je l'envoie valdinguer dans la vitrine — me valant ma blessure au dos et pas mal d'écorchures. Là aussi, heureusement que Tanaka était là.

Je m'accroupis à côté de la créature avec une grimace de douleur.

L'odeur me frappe aussitôt — puanteur âcre de sueur rance, sang et relents de fauve. Je fronce le nez, bouche crispée.

Avec un dégoût non feint, je tends la main pour la toucher. Ma paume effleure sa peau grisâtre — rugueuse comme du cuir, épaisse, encore tiède. Pas un masque. Pas du maquillage. Réel, bordel.

Je dis avec un certain constat en regardant de nouveau les cadavres des wyvernes abattues :

« C'est donc... vraiment réel, hein. Ça n'a pas l'air d'être un masque. Ou... mécanique ou robotique. »

Tanaka s'accroupit à côté de moi et dit :

« Sō desu ne. Watashi mo karera o mita toki, onaji koto o omoimashita. Soshite… shinjitakunakatta n desu. Demo… yoku mite miru to, sore wa hitei dekinai jijitsu desu. » — C'est vrai. Moi aussi je pensais que c'était faux. Mais, en voyant ça, on ne peut qu'accepter que ce soit vrai.

J'acquiesce avec amertume avant d'ajouter en jetant un œil neuf et respectueux à Tanaka, mettant enfin des mots sur mes pensées. Content d'échanger avec un confrère malgré la barrière linguistique :

« Je vois que je n'étais pas le seul à penser à tout ça. »

Je tourne ma tête en direction du portail :

« Je ne comprends pas cette attaque. Pourquoi attaquer une puissance largement supérieure à la leur ? Sans prévenir. Ce n'est pas cohérent. »

Tanaka complète en japonais :

« Sore na noni, karera wa sudeni sentō taisei o totonoe, kōgeki taisei o totonoete ita. Marude… kōshita genshō ni narete ita ka, aruiwa keikoku o ukete ita ka no yō datta. » — Pourtant, ils étaient déjà en ordre de bataille. Comme s'ils savaient que ce genre de phénomène allait se produire.

Et je finis :

« Mais ils ne savaient pas où ils allaient tomber. Ils sont sûrement habitués à tomber sur des mondes moins puissants que le leur. »

Takeshi ajoute en français et en japonais :

« Une chose est sûre en tout cas, c'est que le Japon va aller demander des comptes et des dédommagements pour cette attaque. »

Je jette un coup d'œil vers la jeune femme qui pleure sa mère, ses lunettes en travers de son visage, avant d'ajouter :

« Malheureusement, peu importe les dédommagements demandés et reçus, ça ne ramènera pas vos pertes. »

J'observe vers le portail qui brille au loin. Un cordon de sécurité composé de divers blindés, de chars ainsi que d'unités antiaériennes positionnés à son entrée, empêche toute autre sortie.

Kirito, le jeune soldat, dit d'une voix peu assurée, sortant de son silence :

« Shikashi… karera wa kono subete o tsugunawanakereba narimasen. Korera subete no… shi o. » — Mais... ils doivent payer pour tout ça. Tous ces... morts.

Je me relève difficilement en m'étirant le dos avec une légère grimace.

Yuki dit d'une petite voix :

« Hai… dōi shimasu. » — Oui... je suis d'accord.

Je regarde les deux jeunes gens avant de porter mon attention sur Takeshi. Je pose une main sur la tête de Yuki avant de dire :

« Ce n'est pas la bonne approche. Tuer d'autres personnes ne ramènera pas non plus vos morts. Comme dit Pain dans Naruto : Si la vengeance s'appelle justice, alors cette justice engendre encore plus de vengeance et devient un cercle de haine. Je sais que vous êtes encore jeunes pour comprendre ça. Surtout toi, Yuki. Derrière ces soldats, il y a eu un donneur d'ordre. Et c'est là que les personnes comme Takeshi vont intervenir. »

Après avoir traduit, Takeshi acquiesce :

« En effet. Tu as des paroles plutôt sages pour un Occidental. Même si tu utilises des œuvres de notre pays comme références. »

Suite à ces paroles, je garde le silence. Avant de regarder dans la direction que j'ai soigneusement évité de poser mon regard. Mains tremblantes avec le sang séché dessus, souffle qui s'accélère, fine pellicule de sueur sur le visage avant que mon regard se pose sur un corps inerte.

Celui d'un soldat ennemi.

Cheveux blonds emmêlés dépassant de son casque cabossé. Visage figé dans une expression mêlant rage, terreur et incrédulité — bouche entrouverte, yeux bleus vitreux fixant le néant. Éclaboussures de sang sur le bas de son visage, dans sa barbe blonde courte.

Et au centre de sa gorge — un trou béant, bords déchiquetés, sang noir coagulé formant une flaque sous sa nuque.

Le soldat que j'ai tué.

Lentement, avec une lente inspiration, je me dirige vers ce corps en serrant les poings. Ce soldat qui avait attaqué Tanaka et Yuki.

Pourquoi j'agis comme ça ? Aucune idée. Mais je sens que je dois faire ça.

Mon comportement n'est pas passé inaperçu.

J'entends Yuki dire d'une voix tremblotante :

« Jurian-san, naze soko ni iku n desu ka? » — Julien-san, pourquoi y aller ?

J'entends à peine Tanaka dire en japonais :

« Kare ni yarasete nasai. Kare wa zenshin shite iru. Otoko wa sō suru mono da. Kekka ni mukiau. » — Laisse-le faire. Il avance. C'est comme ça que les hommes font. Ils font face.

Il sait de quoi il parle. Lui aussi, il a tué pour la première fois aujourd'hui. Et par deux fois.

Kirito, le jeune soldat — début de vingtaine, visage juvénile encore imberbe, cheveux noirs courts sous son casque, uniforme JSDF légèrement froissé — serre la poignée de son fusil d'assaut, jointures blanches. À son jeune âge, il a dû en tuer davantage lors de la contre-attaque.

Que ce soit Tanaka, Kirito ou moi-même, même si dans nos corps de métier respectifs nous savons que nous pouvons être amenés à tuer, la réalité est souvent bien différente de la théorie. Selon les personnes, leur éducation, leur rapport à la mort et à la vie... elles ont beau se préparer, elles se souviendront toujours de la première personne qu'elles ont tuée.

Pendant que je m'approche du corps, au fur et à mesure, je me calme. Contre toute attente, je reprends mes esprits et mes moyens. Même si en être arrivé jusque-là me révulse, mon côté pragmatique me permet de tenir le cap.

J'arrive à côté du corps. Je voudrais bien m'accroupir, mais... avec mon dos qui me lance en continu et la fatigue qui s'accumule, je ne peux plus.

Alors je reste debout et je le regarde. Main gauche dans ma poche. Bras droit le long du corps pour soulager mon épaule endolorie.

Mes pensées vagabondent :

Voilà donc le premier homme que je tue. Et... pas n'importe comment. En lui plantant une épée à la gorge. Sa propre épée. Et non à distance avec une arme à feu.

En rentrant en gendarmerie, en tant que militaire, je le savais que ça pouvait arriver. Et... ce n'est pas la première fois que je vois un cadavre. Sans compter celui-ci et ceux autour, c'est seulement la troisième fois sur mes onze années de gendarmerie.

La première fois, une personne âgée qui était tombée dans les escaliers et s'était explosé la tête en contrebas. Et la seconde, il y a deux ans en Guadeloupe, de nouveau une personne âgée tombée dans sa maison qui ne s'est jamais relevée. Elle vivait seule. Sans famille. Elle était restée comme ça pendant une semaine avant qu'on nous signale une odeur étrange. Ces deux fois-là, ça ne m'a rien fait en particulier. J'arrive aisément à relativiser. La mort. Cette chose par laquelle tout être vivant doit passer.

Mais cette troisième fois... cet homme mort en face de moi, c'est moi qui ai été son bourreau. Pourquoi suis-je autant touché ? Je n'ai pas eu le choix. Je le sais. Et je suis gendarme. Suis-je simplement comme ça ?

Mon regard se porte cette fois-ci vers le portail.

Qu'est-ce qu'il y a de l'autre côté ? Un autre monde... un monde avec d'autres créatures humanoïdes. Des créatures volantes... d'autres êtres humains. Comme dans nos contes, nos mangas, nos films. Tout Otaku a déjà rêvé de se plonger dans le monde et l'univers de leurs œuvres préférées. Y a-t-il des nains ? Des elfes ? De la magie ? En quoi est-ce si différent ?

Je suis rentré en gendarmerie mobile pour les déplacements et les voyages. Et... l'argent aussi. Mais là, un nouveau monde. L'aventure avec un grand A.

Mais...

Mon regard se porte de nouveau sur le cadavre devant moi.

Si je vais de l'autre côté, serai-je confronté également à ça ? Si je vais de l'autre côté, il faudra sûrement que je tue de nouveau. Est-ce que j'en serai capable ? Ai-je vraiment les épaules pour y aller ?

Je serre le poing gauche dans ma poche, ma détermination se cristallisant petit à petit. Ma décision était de toute façon déjà prise depuis un petit moment sans vraiment l'accepter.

J'ai pu survivre à la jungle guyanaise lors de la mission Harpie. Je peux le faire. Il faut que je brise les chaînes qui m'entravent. Je le sais. Je me le dis tous les jours. Et là... c'est l'occasion. Vais-je vraiment la laisser filer ? Mais... si je me plante ? Et alors ? Je me plante. Une chose est sûre, si je n'y vais pas, je le regretterai toute ma vie.

Le groupe est resté à une distance respectueuse. Assez loin pour ne pas voir un léger sourire déterminé ni pour m'entendre marmonner au corps inanimé :

« Je ne te laisserai pas me mettre à terre, homme inconnu. Même si, je ne t'oublierai jamais, j'avancerai. Et... j'irai de l'autre côté de ce portail. »

Suite à ces paroles, je me détourne du corps, le cœur plus léger maintenant que ma décision est prise.

Je retourne auprès du groupe. Gardant cette décision pour moi pour le moment.

Annotations

Vous aimez lire Zozio ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0